La Mort et l'Écuyer du roi (Death and the King's Horseman) est une tragédie nigériane en cinq actes de Wole Soyinka, prix Nobel de littérature 1986. Créée en 1975, la pièce s'inspire d'un épisode de l'histoire de la colonisation du continent africain par l'Empire britannique et des traditions culturelles et religieuses du peuple yoruba. Peu jouée mais beaucoup étudiée, elle est considérée comme un classique du théâtre nigérian et plus largement comme un monument de la littérature africaine et mondiale. En 2022, la pièce a été adaptée par Biyi Bandele en film, diffusé sur la plateforme Netflix.
Au Nigeria, pendant la Seconde Guerre mondiale, un roi vient de mourir. Selon la tradition yoruba, son chien et son cheval doivent être immolés et son écuyer doit accomplir un suicide rituel afin que tous trois puissent l'accompagner dans l'au-delà. Elesin Oba, l'écuyer du roi, exige dans une dernière danse que lui soit accordé un dernier mariage avec une jeune fille de son choix ; effrayée à l'idée de s'attirer la malédiction d'un futur ancêtre, la communauté se plie à cette exigence. Pendant ces noces funèbres, l'officier britannique local a vent de la cérémonie prochaine alors qu'il reçoit le prince de l'Empire à un bal masqué où lui et son épouse sont affublés de costumes confisqués degungun, le culte de la mort. Celle-ci le presse alors d'intervenir afin de sauver Elesin de cette coutume qu'ils jugent barbare. Arrive alors Olunde, fils d'Elesin destiné à devenir le futur écuyer du roi, qui revient d'Europe après des études de médecine et avoir servi au front comme docteur dans l'armée britannique.
Contexte d'écriture et sources d'inspiration
Une tragédie historique tirée de faits réels L'argument de la narration est tirée d'un événement historique qui s'est déroulé dans les années 1940 dans l'ancienne cité yoruba d'Oyo, de l'empire d'Oyo.. Le roi d'Oyo ayant trouvé la mort, son écuyer devait se suicider pendant ses funérailles pour l'accompagner dans le monde des ancêtres. Il en fut empêché par l'intervention des forces britanniques coloniales, choquées par ce rite mortel.
Le dramaturge a placé l'histoire qu'il raconte très exactement en 1944, afin de la faire plus clairement coïncider et entrer en résonance avec les grands massacres occidentaux de la Seconde Guerre mondiale qui ont plongé des populations du monde entier dans la destruction.
Une pièce antérieure, intitulée Ọba waja (Le Roi est mort), avait déjà été écrite en yoruba sur le même événement historique par l'auteur nigérian (1931-1978)...
Une réaction à l'Angleterre post-coloniale vignette|Sortie du réfectoire de Churchill College où trône le buste de Winston Churchill. La maturation et l'écriture de La Mort et l'Écuyer du roi a eu lieu au début des années 1970 en Angleterre pendant une période d'exil politique du dramaturge. Alors fellow au Churchill College de l'université de Cambridge, Wole Soyinka passe tous les jours, à la sortie du réfectoire, devant l'imposant buste de Winston Churchill, fondateur du campus, mais aussi tête pensante et cheville ouvrière du colonialisme britannique du . Le Nigéria n'a obtenu son indépendance qu'une dizaine d'années auparavant, en 1960, souffre d'une instabilité politique terrible héritée de l'invasion et de la domination coloniales et fait encore partie du Commonwealth. L'écrivain à forte conscience politique confiera plus tard avec malice que, devant ce buste à la gloire de Churchill : « J'étais pris d'un irrésistible désir de le pousser et de le voir s'écraser.. » Il se retient, mais de ce sentiment naîtra le déclic qui déclenchera l'écriture de nombreux textes à charge critique de sa plume, dont son chef-d'œuvre La Mort et l'Écuyer du roi.
Ainsi, La Mort et l'Écuyer du roi a été pensée en réponse aux héritiers du colonialisme européen avec à l'esprit un public au moins partiellement occidental. La scène de dialogue entre Olunde et Jane Pilkings, particulièrement, moment pivot dans la seconde moitié de l'acte IV, rend compte de cette volonté d'être compris et entendu au-delà du continent africain, sans que cette veine pédagogique soit une position de service dispensé au public européen : il s'agit de se poser à pied d'égalité comme interlocuteur face aux critiques et aux élites intellectuelles du monde occidental. Cela fait de la pièce un excellent point d'entrée, en plus d'une leçon d'humilité, pour tout spectateur, spectatrice, lectrice ou lecteur occidental, non seulement pour le reste du travail littéraire et dramatique de Wole Soyinka, pensé davantage pour un auditoire et un lectorat africains, mais également toute la littérature et l'« oraliture » nigérianes et voire africaines.
Personnages Le Chanteur de louanges : c'est le griot du royaume, chargé de préserver la mémoire et de chanter les hauts faits du roi et de son écuyer, les deux hommes les plus puissants de la communauté. Elesin Oba : l'écuyer du roi, dont Elesin est le titre. C'est le second du royaume qui mène une vie de privilèges en échange de quoi, au décès du roi, il doit se sacrifier dans un suicide rituel afin d'accompagner son maître dans le monde des morts et lui permettre une transition sans encombre parmi les ancêtres déifiés. Elesin Oba est un homme d'âge mûr encore vert, débordant d'énergie et de soif de vivre. Il a pris goût aux honneurs et aux passe-droit dont son statut héréditaire d'Elesin lui a permis de jouir, au point de ne plus respecter les limites de ses sujets à la veille de sa mort. Il passe ainsi de héros aimé et honoré par sa communauté dont il servait les intérêts à despote qui oublie les devoirs qu'impliquent ses privilèges. Iyaloja : « Mère » de la place du marché, elle règne sur les femmes qui font la vitalité économique de la communauté yoruba. Gardienne scrupuleuse et sévère des traditions patriarcales de cette société mise en péril par l'invasion britannique, elle veille à ne pas enfreindre les coutumes afin que leur culture ne s'effondre pas. Elle rappelle ainsi sans cesse Elesin Oba à son devoir. Après résistance, c'est elle qui donne son accord au nom de la communauté pour que soit livrée à l'Elesin pour une nuit la jeune fille qui aurait dû être sa bru. La mariée : jeune fille promise au fils d'Iyaloja. Rôle passif, muet et sans nom. Ses fiançailles sont brisées et elle est sacrifiée par la communauté à la demande d'Elesin Oba, dont elle devient de force l'épouse d'une nuit pour son bon plaisir despotique. Simon Pilkings : District Officer, officier commissionné par le gouvernement colonial de l'Empire britannique. Persuadé de la « mission civilisatrice » des Européens en Afrique, il juge les communautés yorubas sur lesquelles il gouverne à l'aune de son paternalisme et de ses a priori. Il n'hésite pas à aider les colonisés dès qu'ils souhaitent sortir des rouages de leur culture propre, mais ne comprend pas ceux qui la respectent ou souhaitent la conserver. Il se moque des croyances yorubas et des religions en général et ne saisit rien à la portée profanatrice de transformer les attributs des prêtres egungun en déguisements fantaisistes pour le bal mondain qu'il organise en l'honneur de son Prince. Jane Pilkings : épouse infantilisée de Simon Pilkings. Pleine de bons sentiments, elle pense bien faire quand elle pousse son mari à l'interventionnisme pour empêcher Elesin d'accomplir le suicide rituel exigé par sa communauté. Sensible aux injustices qui lui sautent aux yeux et l'horrifient dans une culture étrangère, elle est incapable par elle-même de les voir et de se percevoir comme dominée et minorée dans la sienne, en tant que femme et en tant qu'épouse. Néanmoins plus ouverte et compréhensive que son époux, c'est à elle que se confie Olunde à son arrivée. Joseph : serviteur domestique des Pilkings, natif du Nigéria et fraîchement converti au christianisme. Il pense cheminer vers le bien et le progrès en s'acculturant aux modes de pensée occidentaux, mais il n'en devient que le valet naïf tout en s'excluant de sa communauté. Sergent Amusa : Nigérian de confession musulmane, au service de la police coloniale britannique grâce à laquelle il peut exercer un semblant de pouvoir sur les communautés locales. Celles-ci le traitent comme un traître « qui ne connaît plus sa mère » et il finit moqué, rudoyé et humilié par le groupe des femmes et des filles yoruba parmi lesquelles il fait irruption sous les ordres de l'officier Pilkings pour empêcher Elesin de se donner la mort. Il reste choqué de l'irrespect des Pilkings pour les insignes du culte yoruba de la mort et refuse ostensiblement de les regarder en face dans cet attirail. Le Prince : prince de l'Empire britannique, il fait une tournée de son empire colonial, comme démonstration de puissance et de courage, alors même que la guerre fait rage en Europe. C'est en son honneur que se tient le bal masqué organisé par les Pilkings. Le Résident : il accompagne le Prince dans son voyage et assure sa sécurité. Pendant le bal masqué, il est juge du concours du meilleur costume que remportent les Pilkings avec leurs authentiques masques egungun volés. À la suite du retour du sergent défait, il sermonne Simon Pilkings pour ne pas parvenir à faire régner l'ordre dans les communautés qu'il a sous sa tutelle en présence du Prince. L'Aide-de-camp : militaire qui seconde le Résident dans la tâche d'assurer la sécurité du Prince pendant sa tournée des colonies. Olunde : fils aîné d'Elesin Oba, destiné à être le prochain écuyer du roi. Tout jeune, aidé par les Pilkings, il a fui le Nigéria contre la volonté de son père afin de faire des études de médecine en Angleterre. Il revient du front à l'annonce des funérailles prochaines du roi, qu'il sait être l'arrêt de mort de l'Elesin. C'est un jeune homme calme, réservé et réfléchi. Mr Pilkings le décrit comme remarquablement intelligent, Mrs Pilkings comme un être de grande sensibilité. Marqué par l'horreur de la guerre en Europe, il choque et ébranle l'ethnocentrisme de Jane Pilkings en annonçant qu'il ne vient pas sauver son père du suicide forcé, sans lequel la communauté serait conduite à son effondrement spirituel. Il dresse alors des parallèles troublants entre les civilisations patriarcales européennes et d'Afrique de l'Ouest et leurs pratiques respectives du sacrifice humain. Les femmes, les jeunes filles, les joueurs de tambour, les danseurs et danseuses du bal masqué : plusieurs groupes qui fonctionnent comme des chœurs classiques de tragédie, mais non sans humour, et qui représentent chacun un aspect des communautés auxquelles ils appartiennent.
Structure et résumé complet
Acte I Un soir, les tambours accompagnent à grand rythme une cérémonie yoruba sur la place centrale du marché en train de fermer boutique. Elesin Oba entre en chantant et dansant suivi de sa suite avec une vitalité communicative. Le Chanteur de louange fait l'éloge de l'''Alaafin (le roi yoruba) récemment décédé et de l'Elesin (son écuyer), qui l'a secondé dans tous ses exploits, et il leur prédit une gloire immortelle. La condition de cette gloire est qu'à l'acmé de cette joyeuse cérémonie funéraire, Elesin Oba exécute le suicide rituel auquel son rôle dans la communauté le destine afin qu'il accompagne son roi jusque dans l'au-delà, avec le chien et le cheval du roi également sacrifiés pour accomplir cette fonction psychopompe. Le Chanteur de louanges et Elesin se renvoient l'un l'autre, comme un jeu teinté d'humour, des métaphores poétiques qui expriment la nécessité de l'accomplissement de ce rituel pour la préservation de la communauté et la bonne marche du monde.