Le renouveau folk britannique désigne le regain de faveur des musiques traditionnelles des Îles Britanniques, auprès des citoyens de tout le Commonwealth. Il plonge ses racines dans l'entreprise de recueil des pièces de musique folkloriques et leur réinterprétation au cours du . Il a connu deux grands rebondissements, l'un à l'époque édouardienne, l'autre au milieu du . Le premier marque un regain d’intérêt général pour l'écoute et la pratique de la musique folklorique ; le second s'inscrit dans l'émergence de la musique folk contemporaine. Tous deux ont exercé un profond impact sur le développement de la musique classique britannique et la création d'une école proprement nationale : ils sont à l'origine de la sous-culture des troupes folkloriques et des festivals folk, du folk progressif et du rock celtique pour ne citer que quelques-unes des nouvelles branches.
Les origines vignette|Frontispice de l'édition princeps de The Dancing Master (1651). Les bouleversements socio-culturels qui ont marqué la société britannique au cours de l'ère moderne, ont suscité à partir du milieu du un élan de redécouverte de divers aspects de la culture populaire, dont les festivals, le folklore, les danses et les chants folkloriquesCf. .. Cela s'est traduit par la publication des premiers recueils de musique traditionnelle : ceux, par exemple, de John Playford publiés sous le titre de The English Dancing Master (1651), les collections particulières de Samuel Pepys (1633–1703) ou les Roxburghe Ballads recueillies patiemment par le comte Robert HarleyCf. .. Au , ces recueils se multiplièrent : Wit and Mirth: or, Pills to Purge Melancholy de Thomas d'Urfey (1719–20) et les Reliques of Ancient English Poetry de l'évêque Thomas Percy (1765). Les derniers recueils de cette période comportaient même des paroles et à la fin du siècle, cela devint même la règle, comme on le voit dans The Bishopric Garland de Joseph Ritson (1792) pour le folklore du nord de l'Angleterre.
En Écosse, le premier recueil imprimé de musique profane fut celui de l'éditeur John Forbes d’Aberdeen en 1662 publié sous le titre de Songs and Fancies: to Thre, Foure, or Five Partes, both Apt for Voices and Viols. Comportant 27 chansons, dont 23 d'origine écossaise, son succès fut tel qu'il connut trois réimpressions en vingt ansCf. .. Au parurent ainsi les Original Scotch Tunes de Playford (1700), le Music Book de Margaret Sinkler (1710), Choice Collection of Comic and Serious Scots Poems both Ancient and Modern de James Watson (1711), Orpheus caledonius: or, A collection of Scots songs du musicologue William Thomson (1733), The Caledonian Pocket Companion de James Oswald (1751), et les Ancient and modern Scottish songs, heroic ballads, etc.: collected from memory, tradition and ancient authors de David Herd (1776). Ces différents ouvrages ont fourni la matière de la somme musicale The Scots Musical Museum publiée en six volumes entre 1787 et 1803 par James Johnson et Robert Burns, qui comportait d'ailleurs de nouvelles paroles. Les Select Scottish Airs réunis par George Thomson et parus entre 1799 et 1818 comportaient des chansons de Burns et Walter ScottCf. ..
Avec la Révolution industrielle, le processus de stratification sociale s'intensifia : les thèmes des chansons se firent moins bucoliques et les recueils incluaient de plus en plus souvent des chansons d’ouvriersCf. .. Toutefois, la prise de conscience qu'un patrimoine musical campagnard était en train de s'effacer, suscita un nouvel élan dans la recherche de chansons folkloriques au cours des années 1830-1840, dont témoignent les Christmas Carols Ancient and Modern de William B. Sandys (1833), A Collection of National English Airs de William Chappell (1838), et les Ancient Poems, Ballads and Songs of the Peasantry of England de Robert Bell (1846).
Le premier renouveau (1890–1920)
Cette littérature conduisit, en conjonction, sans doute, avec une évolution du sentiment national britannique, à des recherches plus abouties et de caractère davantage académique sur le patrimoine musical rural, que l'on désigne comme le premier renouveau folk britannique.
Sa vocation patrimoniale Les travaux se sont concentrés sur la retranscription, puis plus tard l'enregistrement des chansons interprétées par des musiciens âgés. Au tournant du , l’œuvre d'un musicologue allemand expatrié, Carl Engel, catalysa ce travail. Dans un essai publié en 1879, il écrivit en effet qu'il lui semblait :
Il ajoutait que :
L'influence d'Engel sur le renouveau folklorique est évidente eu égard au travail de terrain que les amateurs de musique anglais ont mené pour recenser dans les campagnes les airs anciens, ainsi qu'à l'hommage explicite que lui rend Cecil Sharp dans son essai English Folk-Song: Some Conclusions (1907, p.2).
Parmi les figures les plus influentes du premier renouveau, il y eut, outre Francis James Child de Harvard (1825–96), le Rvd. Sabine Baring-Gould (1834–1924), Frank Kidson (1855–1926), Lucy Broadwood (1858–1939) et Anne Gilchrist (1863–1954). Kidson et Broadwood sont les fondateurs de la Folk Song Society en 1898. Ils furent suivis en Angleterre de Cecil Sharp (1859–1924) et son assistante Maud Karpeles (1885–1976), des compositeurs Ralph Vaughan Williams (1872–1951), George Butterworth (1885–1916), et de l'Australien Percy Grainger (1882–1961). De tous leurs écrits, le recueil en huit tomes de Child : The English and Scottish Popular Ballads (1882–92) est le plus important en ce qu'il préfigure le répertoire des interprètes de la génération suivante ; quant au professeur de musique Cecil Sharp, il est celui qui a sans doute le mieux saisi l'essence du chant folklorique. Sharp rédigea ses Folk Songs from Somerset en 5 volumes à partir de 1904–9 et fonda l'English Folk Dance Society en 1911, ce qui montre tout l’intérêt qu'il prenait simultanément pour les danses. Ses conférences et ses publications font la promotion d'une tradition musicale d'inspiration rurale, de transmission essentiellement orale, et de nature communautaire. En Écosse, les principaux collectionneurs de chansons sont le Révérend James Duncan (1848–1917) et Gavin GreigK. Mathieson, Celtic Music (Backbeat Books, 2001), p. 55. (1856–1914), et au Pays de Galles, Nicholas BennettD'après . (1823–99).
Une question d'identité nationale Le recueil de chants folkloriques n'était pas dépourvu de préoccupations nationalistesCf. à ce sujet .. Dans la droite ligne de l'esprit patriotique en pleine croissance jusqu'à la Première Guerre mondiale, le Board of Education décréta en 1906 l'enseignement obligatoire de chansons traditionnelles dans les écolesM. Brocken, The British Folk Revival, 1944–2002 (Aldershot: Ashgate, 2003), pp. 6, 8, 32, 38, 53–63, 68–70, 74–8, 97, 99, 103, 112–4 and 132. ; mais l'une des principales conséquences du renouveau folk aura été l'émergence d'une forme typiquement anglaise de musique classique, dite « nationale » ou « pastorale. » Sharp, parmi d'autres, se fit le chantre de la musique traditionnelle anglaise en réponse à un lieu commun du temps, selon lequel la musique anglaise n'avait fait, depuis la mort d'Henry Purcell, qu'imiter servilement les compositeurs et les styles musicaux du Continent, et qu'elle était pour cette raison dépourvue d'originalité. Ainsi, tout au long du , les essais britanniques d'histoire de la musique ont insisté sur le lien intime entre le renouveau folk et celui de la musique classique anglaise (cf. par exemple ). Quoi qu'il en soit, la quête d'une musique proprement anglaise a conduit plusieurs compositeurs comme Percy Grainger (dès 1905), Ralph Vaughan Williams (dès 1906) et George Butterworth à faire fond sur leur connaissance du répertoire traditionnel pour nourrir leurs compositions (Vaughan Williams sera d'ailleurs l'éditeur de l’Hymnaire anglais de 1906), et recycler des airs et poèmes anciens pour composer de nouveaux chants religieux. D'autres compositeurs, comme Gustav Holst (1874–1934) et Frederick Delius (1862–1934), ont composé de la musique intégrant des phrases musicales, cadences ou thèmes de la musique anglaise traditionnelle. Mais dès les années 1940, cette tendance particulière aux grands compositeurs marqua le pas, ce qui annonce rétrospectivement le rôle de nouvelles influences dans ce qui allait être le second renouveau folkCf. ..
vignette|Percy Grainger. On retrouve le même cheminement en Écosse à travers l’œuvre d'Alexander Mackenzie, qui a chanté son Écosse natale dans trois Scottish Rhapsodies pour orchestre (1880–81, 1911), et dans diverses œuvres concertantes pour piano ou violon et orchestre composées au long des années 1880 et 1890Cf. .. De même, Pibroch (1889), les Border Ballads (1908) et la Solway Symphony (1911) de John McEwen incorporent des airs écossais traditionnelsCf. ..
Critiques David Harker et d'autres auteurs ont reproché au renouveau folklorique d'avoir privilégié une image idéalisée du monde rural, d'avoir tenu à l'écart les musiques urbaines comme les chansons d'ouvriers ou les airs de music-hall, et enfin d’aseptiser les textesD'après .. Le travail de retranscription de chansons laissait d'ailleurs de côté la question à la fois ardue et importante des rapports entre l'oral et l'écrit ; la question se posait particulièrement pour les chansons vendues sur les marchés sous forme de prospectus (broadside ballads), qui sont tantôt des chansons connues, tantôt l'air de chansons disparues. Malgré l'exemple de Grainger à partir de 1905, l'usage des nouvelles techniques d'enregistrement électriques était encore timide dans la Grande-Bretagne de l'Entre-deux-guerres, alors qu'il devenait systématique aux États-Unis, où John Avery Lomax réalisa à partir de 1933 des enregistrements intégraux pour la Bibliothèque du CongrèsA. J. Millard, America on Record: A History of Recorded Sound (Cambridge: Cambridge University Press, 2005), p. 245.. La transcription exclusivement écrite a sans doute entraîné la perte irrémédiable de subtilités dans l'interprétation, car elle intègre les préjugés plus ou moins conscients des auteurs de recueil, souvent de formation classique.
Le second renouveau (1945–69) Le recueil de chants folklorique se poursuivit après la Première Guerre mondiale, mais l'élan patriotique était nettement retombé et avec l'effacement des traditions, il y eut de moins en moins de chanteurs dans les provinces pour alimenter ces enquêtes. En 1932, la Folk-Song Society et l’English Folk Dance Society fusionnèrent au sein de l’English Folk Dance and Song Society (EFDSS). Au sortir de la Grande guerre, l'apparition de nouveaux supports de musique : phonographe puis cinéma parlant, ainsi que la vogue des comédies musicales, favorisèrent la production musicale américaine, dont le poids devint même prépondérant dans la culture populaire britannique, entraînant un déclin rapide de la musique traditionnelleJ. Connell and C. Gibson, Sound Tracks: Popular Music, Identity, and Place (Routledge, 2003), pp. 34–6.. Le folklore musical britannique n'aurait sans doute plus aujourd'hui qu'un intérêt académique sans la seconde vague de renouveau folk, d'une orientation toute différente de la précédente.
Son caractère social vignette|Martin Carthy se produisant avec le groupe The Imagined Village au Camp Bestival (20 juillet 2008).