Henri Cartier-Bresson, né le à Chanteloup-en-Brie et mort le à Montjustin, est un photographe, photojournaliste et dessinateur français. Connu pour la précision et le graphisme de ses compositions (jamais recadrées au tirage)À quelques exceptions près., il s'est surtout illustré dans la photographie de rue, la représentation des aspects pittoresques ou signifiants de la vie quotidienne (Les Européens). Avec Robert Capa, David Seymour, William Vandivert, Maria Eisner et George Rodger, ils fondent en 1947 l'agence coopérative Magnum Photos.

Le concept de « l'instant décisif » est souvent utilisé à propos de ses photos, mais on peut l'estimer trop réducteur et préférer celui de « tir photographique »Voir ci-dessous « 1970-2002 : le temps du dessin et de la contemplation »., qui prend le contexte en compte. Pour certains, il est une figure mythique de la photographie du , qu'une relative longévité de sa carrière photographique41 ans, de 1931 à 1972. lui permet de traverser, en portant son regard sur les évènements majeurs qui ont jalonné le milieu du sièclePierre Assouline a été jusqu'à dire de lui qu'il était ..

En 2003, un an avant sa mort, une fondation portant son nom est créée à Paris pour assurer la conservation et la présentation de son œuvre ainsi que pour soutenir et exposer les photographes dont il se sentait proche. À noter que l’exposition Henri Cartier-Bresson au Centre PompidouExposition du 12 février 2014 au 9 juin 2014. en 2014 a pour la première fois mis l'accent sur son activité militante pour le parti communiste, dans la période 1936-1946.

Biographie

Aîné de cinq enfants, Henri Cartier-Bresson est né dans une famille bourgeoise. Son père était un filateur très prospère. Sa mère appartenait à une famille de négociants et de propriétaires fonciers de NormandiePierre Assouline, Henri Cartier-Bresson, l’œil du siècle Gallimard, 2001, éditions Folio. Le mode de vie de la famille est très conforme aux usages du milieu, les cinq enfants vouvoient leurs parents. À Paris, le jeune Henri fréquente d'abord l'école Fénelon, puis le lycée Condorcet.

Dès l'enfance, il s'intéresse au dessin et à la photographie. À l’âge de douze ans, il entre chez les Scouts de France dans le groupe de la paroisse Saint-Honoré-d’Eylau. Totémisé Anguille frémissante c’est au cours des camps scouts qu’il prend ses premières photographies à l’aide d’un Brownie Kodak offert par ses parentsPierre Assouline, Henri Cartier-Bresson, l’œil du siècle Gallimard, 2001, éditions Folio, .

Quand il sort de Condorcet, à dix-huit ans, il s'oppose à son père qui aurait souhaité le voir reprendre l'affaire familiale. Il veut faire de la peinture, être artiste, et son obstination va avoir raison des réticences paternelles.

1926-1935 : la double influence d’André Lhote et des surréalistes Tout d’abord, Cartier-Bresson apprend la peinture avec Jean Cottenet puis André Lhote en 1927-1928Clément Chéroux, Henri Cartier-Bresson, Découvertes Gallimard, 2014, . Dans l’atelier, rue d'Odessa, dans le quartier du Montparnasse, les élèves analysent les toiles des maîtres en superposant des constructions géométriques selon la « divine proportion » (le nombre d’or). Dès sa parution, un ouvrage de Matila Ghyka sur le nombre d’orMatila Ghyka, Le nombre d’or. Rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale, Gallimard, 1976, 185 p. . devient un des livres de chevet du jeune Cartier-Bresson.

Pendant son service militaire, il rencontre, chez les Crosby, Max Ernst, André Breton et les surréalistes, et il découvre la photo avec le couple Gretchen et Peter Powell. Il entretient pendant quelques mois une liaison avec Gretchen Powell qui selon ses termes, « ne pouvait pas aboutir », puis part pour l’Afrique en 1930. C'est à vingt-trois ans, en Côte d'Ivoire, qu'il prend ses premiers clichés avec un Krauss d'occasion. Il publie son reportage l'année suivante (1931). Il achète son premier Leica à Marseille en 1932, il décide de se consacrer à la photographie et part en Italie avec André Pieyre de Mandiargues et Leonor Fini. Puis il photographie l’Espagne, l’Italie, le Mexique et le Maroc. Ses photos montrent une très grande maîtrise de la composition, fruit de l’acquis chez Lhote, en même temps que des éléments de vie pris sur le vifVoir par ex. la photo intitulée Salerne, Italie, 1933.. Les photographies de Cartier-Bresson sont toujours situées avec précision géographiquement et dans le temps, ainsi que dans chaque contexte culturel.

Parallèlement, sous l’influence surréaliste, Henri Cartier-Bresson se conçoit comme un agent récepteur des manifestations du merveilleux urbain et confie : Il retient d’André Breton la définition de la « beauté convulsive » : « explosante-fixe » (une chose perçue simultanément au mouvement et en reposVoir par ex. la photo intitulée Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, 1933.), « magique-circonstancielle » (rencontre fortuite, hasard objectifVoir par ex. la photo intitulée Natcho Aguirre, Santa Clara, Mexique, 1934.), « érotique voilée » (un érotisme de l’œil). Cartier Bresson aime aussi photographier les spectateurs d’une scène hors champ, autre forme de l’érotique voiléeVoir par ex. la photo intitulée Bruxelles, 1932. : l’objet du regard étant dissimulé, le désir de voir s’intensifie. Clément Chéroux rappelle comment , curateur de la photographie au MoMA, a précisé le mode opératoire du photographe :

1936-1946 : l’engagement politique, le travail pour la presse communiste, le cinéma et la guerre Cartier-Bresson s’oriente entièrement dans l’engagement communiste et la lutte antifasciste. Il lit le Ludwig Feuerbach d'Engels, qui formule le concept de « matérialisme dialectique », et encourage ses proches à le lire. Il fréquente l’AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires) dès 1933 et, en 1934, au Mexique, ses amis sont tous des communistes proches du parti national révolutionnaire au pouvoir. En 1935, à New York, il milite activement dans NykinoNom formé de New York et de kino (cinéma en russe)., coopérative de cinéastes militants très inspirés par les conceptions politiques et esthétiques soviétiques (dont Ralph Steiner et Paul Strand), et il découvre le cinéma soviétique (Eisenstein, Dovjenko). S'il ne semble pas avoir pris sa carte au PCF, à Paris, ses amis sont les personnalités communistes Robert Capa, Chim, Henri Tracol, Louis Aragon, Léon Moussinac, Georges Sadoul qui épouse sa sœur). Il dira à Hervé Le GoffHervé Le Goff, dans un courriel adressé à Clément Chéroux le 10 janvier 2013 . : « Naturellement, nous étions tous communistes ». Il suit les cours de matérialisme dialectique de Johann Lorenz Schmidt et assiste aux réunions de cellule à proximité du domicile d'Aragon.

En 1937, Cartier-Bresson épouse Eli, danseuse traditionnelle javanaise célèbre sous le nom de scène de . Avec elle, il milite pour l’indépendance de l’Indonésie.

Il descend d'une famille de riches industriels et, afin de ne plus être assimilé à sa famille, il prend le nom d’Henri Cartier, sous lequel il sera connu dans toute son activité militante, la signature de tracts en 1934, les citations de son nom dans la presse communiste, et dans toute sa production de photos et de films jusqu’à la fin de la guerre.

Le , le nouveau quotidien communiste Ce soir (direction Louis Aragon, photographes attitrés Robert Capa et Chim) publie en première page, chaque jour à partir de son premier numéro, 31 photos d’enfants miséreux prises par Henri Cartier (concours dit de « l’enfant perdu »).

En , ce quotidien l'envoie à Londres pour réaliser un reportage sur le couronnement de George VI. Henri Cartier prend une série de clichés des gens regardant le cortège, sans montrer celui-ci. Les images obtiennent un grand succès dans Ce soir, le reportage est repris dans le magazine communiste Regards (direction Léon Moussinac, photographe attitré Robert Capa).

Henri Cartier abandonne le « nombre d’or » et la « beauté convulsive » au profit d’un « réalisme dialectique » et, le cinéma ayant aux yeux des militants communistes un impact plus fortSelon Lénine « Le cinéma, de tous les Arts, pour nous le plus important » (in Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial. Des origines à nos jours, Flammarion, 1949, ). que la photo, Henri Cartier se tourne vers le cinéma.

Il devient l’assistant de Renoir pour La vie est à nous, film commandé par le Parti communiste pour les élections législatives de (effigies monumentales de Lénine, Marx et Staline, participation de dignitaires du parti tels que Paul Vaillant-Couturier, Marcel Cachin, Maurice Thorez, Marcel Gitton et Jacques Duclos). Henri Cartier est membre de Ciné-Liberté, la section film de l’AEAR, qui a produit La vie est à nous. Il sera également dans l’équipe de tournage de Partie de campagne (où il est aussi acteur) et La Règle du jeu. Le travail pour Renoir s’échelonne de 1936 à 1939.

À l’initiative de Frontier Film (le nouveau nom de Nykino, fondé et dirigé par Paul Strand), mais avec une équipe française, Henri Cartier tourne Victoire de la vie en Espagne (conséquences des bombardements italiens et allemands, aide sanitaire internationale, installation d’un hôpital mobile, rééducation des blessés).

Il est mobilisé en 1939, fait prisonnier, s’évade, rejoint un groupe de résistants à Lyon. Il photographie les combats lors de la Libération de Paris, le village martyr d’Oradour-sur-Glane. Le film Le Retour (découverte en Allemagne des camps par les alliés, rapatriement en France des prisonniers) sort sur les écrans français fin 1945.

En , à la suite du Pacte germano-soviétique, la presse communiste est interdite et le Parti communiste français est dissous. Robert Capa et Georges Sadoul se voient refuser leurs visas, donc empêchés de travailler. Plus tard, le maccarthysme et la déstalinisation conduisent Cartier-Bresson à organiser l’occultation de son engagement politique et de ses photos et films signés Henri Cartier. Cette opération est couronnée de succès : une note des Renseignements généraux de , en effet, précise qu’ Mais cette occultation radicale conduira à la parution d'études très mal informées voire fantaisistesOn a prétendu qu'ayant connu et photographié la Seconde République espagnole, il était certainement anarchiste (Henri Cartier-Bresson, L'amour tout court film de Raphaël O'Byrne, ARTE France, Les films à Lou)., et à une vision faussée de son œuvre pendant de nombreuses années, car on ne peut pas saisir la vision du monde de Cartier-Bresson si on ignore tout de l’engagement politique qui a contribué à la former. Cartier-Bresson a voté communiste jusqu'à l'écrasement de la révolte hongroise par les Soviétiques en 1956Pierre Assouline, Cartier-Bresson. L'œil du siècle, Gallimard Folio (édition revue et augmentée, 2001), ..

1947-1970 : de la création de Magnum à l’arrêt du reportage En , Cartier-Bresson inaugure sa grande rétrospective au MoMA, qui entérine l’occultation de son militantisme communiste.

Avec ses amis communistes Robert Capa et David Seymour, il fonde Magnum en 1947 : une coopérative en autogestion, aux parts exclusivement détenues par les photographes, propriétaires de leurs négatifs, où toutes les décisions sont prises en commun et où les profits sont équitablement redistribués. Sur le conseil de Robert Capa, Cartier-Bresson laisse de côté la photographie surréaliste pour se consacrer au photojournalisme et au reportage.