Le siège d'Aiguillon est un affrontement de la guerre de Cent Ans. Il débute le , lorsqu'une armée française commandée par le prince Jean le Bon vient assiéger la ville d'Aiguillon, défendue par les troupes anglaises et gasconnes du baron Ralph de Stafford.

En 1345, le commandant anglais Henri de Grosmont est envoyé en Gascogne avec et remporte plusieurs victoires sur les Français. La réaction française prend la forme d'une armée de dirigée par le fils du roi . Elle arrive dans la région au début de 1346 et vient assiéger la place forte stratégique d'Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne.

Les opérations françaises sont perturbées par les fréquentes sorties de la garnison anglo-gasconne. Le gros de l'armée anglaise, stationné à La Réole, constitue une menace permanente pour le prince Jean, dont les lignes de ravitaillement ne cessent de s'étirer. Au mois de juillet, l'armée anglaise principale débarque dans le Nord de la France. Le roi Philippe ordonne à plusieurs reprises à son fils d'abandonner le siège d'Aiguillon pour le rejoindre avec ses troupes, mais Jean refuse, considérant qu'il s'agit d'une affaire d'honneur. Les assiégeants manquent de ravitaillement, sont frappés par une épidémie de dysenterie et connaissent de nombreuses désertions.

Le prince Jean finit par ordonner la levée du siège le . Harcelé par les Anglais, il ne rejoint son père dans le nord qu'au mois de septembre, trop tard pour empêcher sa défaite écrasante à la bataille de Crécy.

Contexte

vignette|gauche|La France et l'Angleterre en 1328.|alt=Carte présentant les flux commerciaux entre l'Angleterre et ses possessions dans le sud-ouest de la France

Après la conquête normande de l'Angleterre, en 1066, les rois d'Angleterre détiennent des titres et des terres en France qui font d'eux des vassaux des rois de France. Au fil des siècles, l'étendue des possessions anglaises en France varie ; elle se limite en 1337 à la Gascogne et au Ponthieu. De tempérament indépendant, les Gascons préfèrent avoir pour suzerain le lointain roi d'Angleterre qu'un roi de France davantage susceptible de se mêler de leurs affaires.

Le , à la suite d'une série de disputes entre le roi de France et le roi d'Angleterre , le Conseil du roi décide de confisquer le duché d'Aquitaine, c'est-à-dire la Gascogne, Édouard ayant manqué à ses obligations comme vassal de Philippe. Cet événement marque le début de la guerre de Cent Ans, qui met aux prises les deux royaumes pendant les cent seize années qui suivent.

Avant le début du conflit, la Gascogne exporte annuellement plus de 110 millions de litres de vin. La couronne anglaise tire la majeure partie de ses revenus des taxes qu'elle prélève sur cette marchandise à Bordeaux. Avec plus de , Bordeaux est plus peuplée que Londres et peut-être plus riche que la capitale anglaise. Néanmoins, l'emprise française sur la Gascogne est telle que la ville n'est plus autonome en termes de ravitaillement et doit faire venir sa nourriture d'Angleterre. Les Français sont bien conscients que l'interruption des communications navales est susceptible d'affamer la Gascogne et de porter un coup sévère à l'économie anglaise.

Bien que la Gascogne soit à l'origine de la guerre, Édouard n'a guère de ressources à lui consacrer et les opérations anglaises se déroulent plutôt dans le nord de la France. Les Gascons ne peuvent compter que sur eux-mêmes et les Français les pressent fortement. Ils assiègent Bordeaux en 1339 et parviennent à pénétrer dans l'enceinte de la ville avant d'être repoussés. En règle générale, les Gascons peuvent mobiliser entre , principalement des fantassins, mais la majeure partie de ces soldats forment la garnison de leurs places fortes et ne peuvent être déplacés.

vignette|Carte de la chevauchée d'Henri de Grosmont en Gascogne en 1345.|alt=Carte montrant les déplacements de l'armée anglaise et ses victoires à Bergerac et Auberoche

La frontière entre les territoires anglais et français en Gascogne n'est pas clairement définie et le concept même de frontière relève de l'anachronisme. Il n'est pas rare qu'un propriétaire terrien aie plusieurs suzerains différents en fonction de l'emplacement de ses différents domaines. La plupart de ces domaines possèdent au moins une tour ou un donjon, voire un château pour les plus vastes. Les goulets d'étrangelement sont fortifiés pour gêner les mouvements de troupes et prélever des droits de passage, et des bourgs fortifiés se développent autour des ponts et des gués permettant de franchir les nombreux cours d'eau de la région. Les armées peuvent vivre sur le pays, mais elles doivent se déplacer régulièrement. Si elles souhaitent rester immobiles un certain temps, pour assiéger un château par exemple, un accès au réseau fluvial est vital pour le ravitaillement et le transport des machines de siège. L'art de la guerre se résume essentiellement au contrôle des châteaux et autres places fortes, ainsi que l'allégeance d'une noblesse locale parfois volage.

Après huit années de conflit, l'Angleterre ne contrôle en Gascogne qu'une bande de terre le long du littoral, de Bordeaux à Bayonne, ainsi que quelques forteresses isolées à l'intérieur des terres. Cette situation change en 1345, lorsque le baron anglais Henri de Grosmont entreprend une campagne-éclair à la tête de troupes anglo-gasconnes. Il écrase deux grandes armées françaises à Bergerac (août) et Auberoche (octobre) et s'empare de plusieurs villes et châteaux dans le Périgord et l'Agenais. Ce faisant, il apporte une profondeur bienvenue aux positions anglaises dans la région. Durant l'hiver de 1345-1346, le baron Ralph de Stafford, bras droit du duc de Lancastre, marche sur la ville hautement stratégique d'Aiguillon. Les habitants de la ville lui ouvrent les portes après avoir attaqué la garnison française.

Prélude

vignette|redresse|gauche|Portrait de Ralph de Stafford dans l' (vers 1430).|alt=Portrait en pied d'un homme en armure revêtu d'une grande cape bleue avec le blason de l'ordre de la Jarretière. En haut, un phylactère indique qu'il s'agit du comte de Stafford

Le duc Jean de Normandie, fils et héritier de , reste à la tête de toutes les forces françaises dans le sud-ouest. Il rassemble à Orléans la plus grande armée qu'ait envoyée la France dans la région jusqu'alors, avec le soutien de tous les officiers militaires de la cour. Bien qu'il ait emprunté an pape, Jean manque de fonds et doit ordonner aux fonctionnaires locaux de lui fournir tout l'argent qu'ils peuvent. Une deuxième armée, composée des contingents du Languedoc, avec des engins de siège et cinq canons, se rassemble à Toulouse. L'objectif de Jean est d'assiéger la grande ville fortifiée de La Réole, à de Bordeaux, dont Henri de Grosmont s'est rendu maître l'année précédente. Située au confluent du Lot et de la Garonne, Aiguillon est d'une importance capitale pour le ravitaillement des assiégeants de La Réole. Elle constitue « la clef de la plaine gasconne » selon l'expression de l'historien Kenneth Fowler.

Henri de Grosmont est conscient qu'aucune offensive française ne peut avoir d'effet durable tant que les Anglais contrôlent Aiguillon. Il renforce donc sa garnison, qui se compose de et sous le commandement de Ralph de Stafford. Les réserves en nourriture et en munitions de la ville sont bien remplies, mais ses défenses sont en mauvais état. L'enceinte principale, qui mesure de long, est de construction récente, mais elle est inachevée et des fortifications de fortune doivent être édifiées pour combler les brèches. Le pont sur le Lot est fortifié et son entrée est défendue par une barbacane, mais il est vieux de plusieurs siècles et mal entretenu. Deux petits forts se trouvent à l'intérieur de la ville et surplombent la Garonne. L'enceinte est protégée au nord par le Lot et à l'ouest par la Garonne, mais elle est plus facile à aborder au sud et à l'est.

Le siège

Les Français arrivent

vignette|redresse|Portrait de le Bon (anonyme, vers 1350).|alt=Portrait de profil d'un homme aux cheveux roux et bouclés, avec une légère barbe brune, portant un manteau noir simple au col blanc.

Les troupes françaises se mettent en marche très tôt dans la saison. Les deux armées arrivent dans le Quercy dès le mois de mars. Leur nombre est inconnu, mais elles comptent entre plus tard dans la même campagne. Elles sont en tout cas nettement plus nombreuses que les forces susceptibles d'être mobilisées par les Anglo-Gascons. Les Français descendent la vallée de la Garonne en partant d'Agen et atteignent Aiguillon le . Le lendemain, l'arrière-ban est convoqué dans tout le sud de la France.

Isoler Aiguillon constitue un problème pour les Français : le Lot et la Garonne définissent trois zones dont ils doivent barrer l'accès, mais scinder l'armée en trois revient à risquer que chacune des trois sections soit attaquée et battue l'une après l'autre. Afin de pouvoir combiner rapidement leurs forces, ils ont besoin de pouvoir franchir rapidement les deux cours d'eau. Ils parviennent facilement à prendre le contrôle d'un pont sur le Lot à en amont d'Aiguillon, mais pour la Garonne, il leur faut construire un pont à partir de rien. se chargent de cette tâche, protégés par et un nombre inconnu d'hommes d'armes. La garnison d'Aiguillon les attaque jusqu'à plusieurs fois par jour et parvient à détruire leur travail à deux reprises, mais les Français parviennent à achever leur pont à la fin du mois de mai. Les trois sections de l'armée française édifient d'importantes fortifications de terrain pour se protéger des sorties de la garnison d'Aiguillon et de l'armée d'Henri de Grosmont (qui a hérité entre-temps du titre de duc de Lancastre), stationnée à La Réole.

Les opérations françaises

vignette|Structures antiques partiellement intégrées à l'enceinte d'Aiguillon à l'époque médiévale (gravure de 1855).|alt=Gravure aux tons sépia montrant un mur de briques percé de quatre arches, à moitié en ruines et envahi par la végétation

Quelques jours suffisent aux Français pour épuiser le ravitaillement disponible aux alentours d'Aiguillon. Ils dépendent dès lors entièrement des cours d'eau pour leur logistique. L'armée anglo-gasconne de La Réole harcèle les fourrageurs français, intercepte leur ravitaillement et les maintient dans un état d'alerte permanent. La dysenterie ne tarde pas à faire son apparition dans le camp français. À la mi-juin, les Français tentent de faire parvenir deux barges chargées de ravitaillement au contingent stationné à l'ouest de la Garonne. Ils doivent leur faire franchir le pont fortifié sur le Lot, qui est occupé par la garnison anglo-gasconne. Cette dernière mène une sortie depuis la barbacane, traverse les lignes françaises et s'empare des barges pour les ramener à l'intérieur de la ville. Au terme de plusieurs heures d'âpres combats, les Anglo-Normands parviennent à faire rentrer les barges dans la ville, mais ils doivent refermer les portes devant les soldats qui ont réussi à s'en emparer. Les survivants sont faits prisonniers par les Français.

Aiguillon n'est jamais entièrement isolée pendant le siège. Les Anglo-Gascons parviennent à franchir les lignes françaises avec du ravitaillement et des renforts, notamment au mois de juillet. Les Français concentrent leurs efforts au sud, où une douzaine d'engins de siège (probablement des trébuchets) bombardent sans interruption la ville, pour des résultats insatisfaisants. Ils tentent une offensive du côté nord en juillet en utilisant trois tours de siège montées sur des barges pour franchir le Lot. L'une d'elles est coulée par un projectile lancé par un trébuchet anglais et l'offensive est abandonnée.