Le village de Cortaillod-Est est un site archéologique du Bronze final, situé au large du lieu-dit Petit-Cortaillod, dans le lac de Neuchâtel. Dans les années 1980, il a été le premier site de cette période à avoir été entièrement fouillé dans l’eau, enrichissant considérablement la connaissance des habitats palafittiques de l’âge du bronze, et participant de façon significative aux progrès de l’archéologie subaquatique. Le village est constitué d’une vingtaine de maisons organisées en huit rangées parallèles au rivage. Ces habitations sont ceinturées au nord par une digue-palissade, et s’ouvrent à différentes aires ouvertes aménagées sur le pourtour du site. La construction de Cortaillod-Est a débuté en l’an 1009 (Ha. B1) et son occupation a duré environ un demi-siècle. Dès 985 (Ha. B2), on constate un déplacement de la zone construite en direction de l’arrière-pays, qui correspond au site de Cortaillod-Plage. À partir de 870 enfin (Ha. B3), un troisième village est fondé à l’ouest de Cortaillod-Est qu’on a appelé Cortaillod-Les Esserts. La baie de Cortaillod a ainsi connu une intense occupation humaine durant le Bronze final, dont l’agglomération de Cortaillod-Est constitue la première expression.

Géographie Localisation Le site archéologique de Cortaillod-Est se situe sur la commune de Cortaillod, dans le canton de Neuchâtel en Suisse. Il est placé sur la rive nord-ouest du lac de Neuchâtel et au sud-ouest du delta de l’Areuse, au pied d’un plateau molassique recouvert par un important dépôt morainique. vignette|Répartition des sites archéologiques de la baie de Cortaillod, selon Arnold 1986.|alt=

Topographie La partie centrale du village repose sur une petite terrasse plane située à d’altitude, soit environ en dessous du niveau actuel du lac. Cette zone est surmontée à l’est par une large plage de galets, et au sud-ouest par un talus de de hauteur qui rejoint la plate-forme littorale. Au cours des millénaires qui nous séparent du Bronze final, la profondeur relative de cette plate-forme l'a généralement protégée de l'érosion. À la fin du cependant, la première Correction des eaux du Jura amorce un processus progressif de régulation anthropique du niveau des lacs de la région. Ce processus implique une baisse des eaux qui démultiplie les effets de l'érosion sur certains sites archéologiques comme Cortaillod-Est où le sédiment a été puissamment remanié par la houle depuis. Grâce aux carottages pratiqués sur la zone dans les années 1980, neuf unités stratigraphiques principales ont pu être documentées à l’emplacement du village de Cortaillod-Est, qui correspondent à autant de phases de sédimentation lacustre. Parmi ces phases cependant, aucune couche archéologique épargnée par l'érosion n’a pu être observées et « [...] il reste même difficile de situer la position stratigraphique des niveaux de l’Âge du bronze. ». Le niveau de circulation qu’ont foulé les préhistoriques n’a donc pas pu être identifié, mais devait se présenter sous la forme d’un sol de sédiments lacustres sableux plus ou moins empierré et généralement sec.

Histoire de la recherche Les recherches du La première mention des sites de l’Âge du bronze présents dans la baie de Cortaillod dont nous ayons connaissance remonte à la seconde moitié du . Dès 1858, l’archéologue zurichois Ferdinand Keller qui répertorie les stations lacustres de la région des Trois Lacs signale près du rivage un grand site de l’Âge du bronze au lieu-dit Pervou, qu’il localise grâce au large champ de pieux visible sous les eaux. Probablement est-ce précisément Cortaillod-Les-Esserts qu’il décrit, sans que l’on puisse vraiment s’en assurer. Deux ans plus tard, en 1860, l’archéologue vaudois Frédéric Troyon signale également ces vestiges mais en les situant au lieu-dit Les Rives, et distingue cette fois explicitement une seconde structure, plus bas, qui correspond vraisemblablement à Cortaillod-Est. Comme tous les sites archéologiques lacustres identifiés à cette époque, les stations littorales de la baie de Cortaillod font rapidement l’objet d’un intense phénomène de pêche aux antiquités qui explique la faible représentation des objets de grandes dimensions découverts lors des fouilles postérieures. En 1876, la première correction des eaux du Jura permettra même un nouvel essor de cette pratique. Abaissant le niveau du lac de 2.7 mètres, cette entreprise colossale n'expose pas les sites archéologiques immergés qu'à l'érosion, mais rapproche également considérablement les antiquaires et leurs embarcations des vestiges engloutis. De ce fait, les récoltes d’objets anciens se multiplient jusqu’au siècle suivant. En 1884, l’instituteur neuchâtelois Albert Vouga publie un article dédié aux Objets recueillis dans la station principale de la pierre de Cortaillod. C'est le site Néolithique de Port-Conty I qu'il identifie, ainsi que deux champs de pieux distincts qu’il attribue avec raison à l’Âge du bronze. De toute évidence, il s’agit bien des villages de Cortaillod-Les-Esserts et de Cortaillod-Est, que le siècle suivant verra documenter plus avant.

Les recherches du vignette|Photographie de la « virole » de Paul Vouga, 1925. De mars à avril 1925, le premier Archéologue Cantonal de Neuchâtel Paul Vouga (le fils d’Albert) entreprend plusieurs sondages sur le site de Cortaillod-Est. Cette recherche nécessite la conception d’un engin novateur : « la virole ». Il s’agit d’un large cylindre de fer ouvert à chaque extrémité. Une fois enfoncé dans le sol lacustre depuis un radeau, il permettait de pomper l’eau qu’il contenait et d’accéder de pied sec au fond du lac pour l’étudier et le fouiller. Ces sondages mènent à élaborer une première stratigraphie du site qui compte quelques points où les dépôts organiques sont importants. À cette époque, il semble donc que des couches archéologiques subsistaient encore à Cortaillod-Est. De même, cette campagne permet d’observer de nombreux fragments de parois en clayonnage disparus depuis.

En 1927, c’est à nouveau sous l’impulsion énergique de Paul Vouga que le Service de l’Aérodrome fédéral de Dübendorf effectue une campagne de photographies aériennes visant à documenter les habitats palafittiques de la région. Cette entreprise constituera d’ailleurs la première campagne de prospections aériennes de l’archéologie suisse, démarche qui deviendra essentielle pour la recherche contemporaine. A posteriori, ces clichés se montrent par ailleurs particulièrement précieux. D’une part, ils documentent l’état du champ de pieux tel qu’il se présentait avant que l’érosion ne l’altère plus profondément. D’autre part, l'excellente qualité de ces images en a fait une base documentaire essentielle pour les recherches postérieures, à commencer par les travaux de Daniel Vouga (le fils cadet de Paul). Celui-ci intègre en effet les photographies de 1927 à sa thèse de Préhistoire qu'il défend en 1943, et qui constituera la première carte archéologique du canton de Neuchâtel.

vignette|Photographie aérienne du site de Cortaillod-Est réalisée en 1927 sous la direction de Paul Vouga

Depuis 1925 pourtant, aucune recherche de terrain n’est plus effectuée à Cortaillod-Est, et ce n’est qu’en février 1970 que le Centre d’étude des Sports de Neuchâtel organise les premières plongées de reconnaissance sur le site. Cette exploration ouvre la voie à une nouvelle phase de recherche et rapidement les interventions s’y multiplient. En 1978, treize pieux sont sciés sous l’eau pour effectuer une première tentative de datation des structures par dendrochronologie. Celle-ci est réalisée par l’archéologue Heinz Egger et le Laboratoire de dendrochronologie du Musée cantonal d’archéologie de Neuchâtel. Lors du prélèvement des pieux nécessaires à ce projet cependant, la comparaison entre les données de terrain et les archives produites au début du siècle s’avère inquiétante. On constate en effet une érosion très intense du substrat lacustre causée par la baisse artificielle des eaux du lac. Le terrain perd alors près de de sédiments par année et dénude d'autant les pieux architecturaux du milieu anaérobique qui les avait jusque-là protégés.

Les conclusions sont sans appel : « Dans quelques années, les sites du Bronze final de Cortaillod allaient être irrémédiablement perdus et ressembleraient à un gigantesque jeu de “Mikado” ». C’est pourquoi dès 1980, le Service cantonal d’archéologie de Neuchâtel propose un plan de sauvetage qui implique à terme la fouille exhaustive des sites de l’Âge du bronze et devra notamment comprendre une étude systématique des pieux par dendrochronologie. Ce projet reçoit en particulier le soutien du Conseiller d’État André Brandt, chef du Départements des travaux publics de Neuchâtel. Cet organe partagera finalement le financement des fouilles de sauvetage avec la Confédération suisse, via la Commission fédérale des monuments historiques. De 1979 à 1985, on effectue préalablement puis parallèlement aux fouilles plusieurs campagnes de relevés acoustiques. Ceux-ci s’ajoutent aux nouvelles photographies aériennes réalisées par l’Archéologue Cantonal Michel Egloff sur huit sites de la région qui seront publiées en 1981. C’est d’ailleurs à l’occasion de cette publication que la dénomination actuelle des sites est adoptée sous l’impulsion d’Egloff qui propose, pour éviter toute confusion, de distinguer désormais les villages de Cortaillod-Est et de Cortaillod-Les-Esserts. Il est également le premier dans ce contexte à souligner le « proto-urbanisme remarquable » que présentent ces sites. L’année suivante, un premier carroyage est établi à Cortaillod-Est sur la base des photographies de 1927 qui sera transcrit sur le terrain à l’aide de bouées flottantes. En parallèle aux nouvelles photographies aériennes et aux relevés acoustiques, on effectue aussi une observation des structures à basse altitude grâce à l’emploi d’un ballon à air chaud qui offre un point de vue complémentaire sur les vestiges immergés du village.

De 1981 à 1984 enfin, le site de Cortaillod-Est fait l’objet d’une fouille subaquatique exhaustive sous la direction de l’archéologue Béat Arnold. Lors de ces travaux, la courbe de croissance individuelle de chacun des de soutènement que compte encore le site est documentée pour datation. On prélève en outre près de galets et 300 artefacts lithiques, plus de tessons de céramique, fragments osseux et un millier d’objets en bronze. Les fouilles subaquatiques ne se sont déroulées que pendant l'hiver, lorsque les conditions de visibilité sont optimales. Elles ont représenté en tout plus de plongées individuelles réparties sur de travail, qui ont permis de recueillir plus de de mobilier archéologique dont la répartition a été documentée sur une surface de .

Au cours du en particulier, les investigations archéologiques menées sur le village préhistorique de Cortaillod-Est ont donc joué un rôle pionniers par différents aspects. Dès 1927, le site fait l’objet des premières prospections archéologiques par photographie aérienne de suisse, sous l'impulsion de Paul Vouga qui est alors le premier à adapter cette méthode aux vestiges subaquatiques. Puis au cours des fouilles de sauvetage réalisées au début des années 1980, le village est aussi le premier site d’habitat du Bronze final dont la totalité de la couverture lithique a été documentée et cartographiée. À cette occasion, il est enfin le premier site d'habitat immergé ayant été entièrement fouillé sous l’eau. Ces recherches ont donc en premier lieu permis le bénéfice méthodologique que ces innovations supposent. Mais ces travaux ont surtout offert de mettre en lumière l'émergence d’un « proto-urbanisme » singulier au sein du Bronze final, et de reconstituer les principales facettes d’un mode de vie préhistorique complexe, en interaction avec son environnement naturel.