Girolamo Gigli est un poète et philologue italien, né à Sienne en 1660 et mort à Rome en 1722.
Biographie Son père, nommé Giuseppe Nenci était d’une honnête famille de Sienne. Girolamo y naquit le . Il fil de très bonnes études, et s’appliqua surtout à l’éloquence ; mais, jusqu’à l’âge de quatorze ans, il n’annonçait rien d’extraordinaire. Il existait alors à Sienne un vieillard riche et sans héritiers, nommé Girolamo Gigli, parent assez proche du jeune Nenci, du côté de sa mère ; ce Gigli, voyant en lui l’annonce d’une bonne conduite, d’une réunion de qualités peu commune et d’une santé florissante, résolut de l’adopter, de lui donner son nom et tous ses biens, ne doutant point qu’il ne les transmît à une nombreuse postérité. Ce projet fut exécuté dans les formes légales, et avec la plus grande solennité. Le père adoptif, pressé de réaliser ses espérances, trouva promptement pour son fils un parti qui lui parut convenable, et le maria le , lorsqu’il il n’avait encore que quatorze et demi. Le vieux Gigli s’était si peu trompé dans ses calculs, que de ce mari, encore enfant, et de sa femme qui, il est vrai, était plus âgée, naquirent dans un certain nombre d’années douze enfants. Il ne vit naitre que les deux premiers, et fut emporté par une maladie, moins de quatre ans après l’adoption qu’il avait faite. Girolamo Nenci ou Gigli se trou va donc, à l’âge de dix-huit ans, possesseur d’un héritage considérable, marié, père de famille, et ne voyant devant lui que la perspective la plus riante. Son amour pour l’étude ne s’était point refroidi. Pendant ces quatre années il avait achevé sa propre éducation, et s’était mis en état de diriger celle de ses enfants. La philosophie, l’histoire, l’astronomie, la musique, l’architecture, l’avaient successivement occupé. Il y joignit l’agriculture, lorsque, maître de sa fortune, il put vérifier les théories par la pratique dans sa belle maison de campagne de Monte-Specchio, qui n’était qu’à trois milles de Sienne. La vivacité, le tour piquant et l’originalité de son esprit s’étaient montrés en même temps dans des poésies soit lyriques, soit dramatiques, tantôt sérieuses, tantôt gaies, et souvent satiriques, genre auquel il était porté par une causticité naturelle, que sa position indépendante ne l'engageait pas à contenir. Les mêmes qualités brillaient dans ses compositions en prose, où l’on trouvait aussi le même penchant à la satire. Il ne tarda pas à se faire beaucoup d’ennemis ; mais le nombre de ses admirateurs augmentait de même tous les jours. Il fut admis dans les académies les plus célèbres de l’Italie, entre autres dans celles des Intronati de Sienne, des Arcades de Rome, où il prit le nom d'Amaranto Sciaditico, et enfin dans l’Accademia della Crusca. Ce fut pour des réunions académiques plus particulières, et principalement pour le collège des nobles de Sienne, qu’il fit ses premiers drames en musique : sa Geneviève, exécutée par six pensionnaires de ce collège, eut un si grand succès qu’elle lui fut demander à Rome, à Brescia, et dans plusieurs autres villes, où elle ne réussit pas moins qu'à Sienne. Son Louis le Pieux, et plusieurs autres drames, ses cantates, ses fêtes théâtrales, composées à la demande des personnes du plus haut rang, pour des occasions d’éclat, et représentées avec toute la pompe que l’on donnait à ces sortes de fêtes, lui acquirent dans ce genre, alors nouveau, une réputation qui précéda celle d'Apostolo Zeno et de Metastasio. Il eut l’ambition de joindre à tant d’avantages ceux dont les nobles jouissaient à Sienne ; et ses amis parvinrent à le faire appeler, en 1684, à l’une des magistratures qui conféraient la noblesse.
C’était dans ce temps-là même, que ses pièces de théâtre, sérieuses et comiques, se succédaient le plus rapidement, et étaient reçues avec des applaudissements universels. La franchise de son caractère, et sa piété qui, au milieu d’une vie si dissipée, était vive et sincère, lui faisaient surtout prendre à tâche de démasquer les hypocrites, et de les attaquer dans ses comédies sans aucun ménagement. Sa traduction en prose du Tartuffe de Molière, qu’il fit jouer sous le titre de Don Pilone, ou plutôt qu'il joua lui-même sur le grand théâtre de Sienne, prouve assez quel courage et quelle chaleur il mettait dans cette guerre ouverte. Il se chargea du rôle principal, et engagea neuf de ses amis à jouer les autres, chacun selon les conformités physiques qu’il pouvait avoir avec ces divers personnages. Il alla plus loin ; il imita la prononciation, la démarche, les gestes d’un hypocrite fort connu dans la ville, et que le tribunal de l’inquisition, établi à Sienne, avait été forcé de condamner à l’emprisonnement pour des méfaits reconnus et prouvés : il s'habilla comme lui, et fit copier avec la même fidélité, par sa troupe, les personnes qui s’étaient le plus ouvertement déclarées pour ou contre ce sycophante. Que l’on juge des éclats de rire, des applaudissements, des trépignements d’une assemblée nombreuse à l’apparition de chacun des acteurs, à tous ces traits de ressemblance parfaite, et à ce que tous ces rôles de théâtre avaient d'analogue avec ceux qu’on avait vu jouer réellement dans la ville. Quelque temps après, le cardinal Ottoboni, passant à Sienne désira voir cette pièce représentée par les mêmes acteurs ; mais les dévots et les dévotes de Don Pilone se donnèrent tant de mouvement qu’ils parvinrent à empêcher que la représentation eût lieu. Gigli n'en devint que plus animé contre les hypocrites, et plus ardent à les poursuivre. Il les traita sans miséricorde dans un chant de cinquante octaves en style burlesque, qu’il lut publiquement dans une séance académique, tenue au milieu des jardins Piccolomini, devant le prélat Forteguerri, ingénieux auteur du poème de Richardet. Au carnaval suivant, il parut sur la place publique de Sienne, masqué en Don Pilone, porté dans un fauteuil commode, distribuant aux dames, dans leurs carrosses, un madrigal plaisant et satirique, détournant d'elles ses regards hypocrites, et faisant toutes les simagrées d’un vrai Tartuffe. Ces bouffonneries et les cris de ceux qu’elles attaquaient, n'empêchèrent point le grand-duc Cosme III de le nommer professeur de littérature toscane dans l’Université de Sienne. Ses leçons attirèrent bientôt une foule d’auditeurs. Cette affluence et l’avidité avec laquelle elles étaient écoutées, l'engagèrent à les rassembler en un volume, qui a été réimprimé plusieurs fois.
Il entreprit, vers le même temps, un travail difficile, qui paraissait peu analogue à un esprit aussi vif que le sien ; c’était une édition complète des Lettres et des autres œuvres de Sainte Catherine de Sienne, écrites en italien dès , avec la plus grande pureté. Les manuscrits originaux, conservés chez les dominicains de Sienne, lui servirent pour corriger le texte, altéré dans toutes les éditions précédentes, et pour l’augmenter de beaucoup de pièces inédites. Il fut soutenu dans cette entreprise par son zèle pour langue de sa patrie, et par la dévotion spéciale qu’il avait pour cette sainte. Il allait tous les jours lui rendre hommage dans la chapelle où l’on en conservé la tête saine et entière ; et on l’y avait vu plus d’une fois fondre en larmes. Les travaux préliminaires de cette édition étaient terminés, et il était prêt à en commencer l’impression lorsqu’il reçut ordre de se rendre à Florence, devant le grand-duc, pour répondre à des accusations portées contre lui par des moines qu’il avait trop peu ménagés dans ses satires. Ils avaient tellement prévenu l’esprit du souverain, que Gigli sentit bien qu’il avait tout à craindre : mais il se tira de ce mauvais pas par un trait d’assurance et d’adresse qui lui réussit au-delà de ses espérances. Arrivé devant Cosme III, au lieu d’attendre, comme il le devait, que le grand-duc lui dit pourquoi il avait fait venir, et quel était le sujet de son mécontentement, il prit la parole, protesta de sou empressement à se rendre aux ordres de S. A. R., assura qu’il ne lui en avait rien coûté de quitter le travail dont il était occupé, quelque important que fût ce travail pour l’honneur de sa patrie, pour le bien de la langue toscane, et pour intérêts même de la religion : alors parla de Sainte Catherine, et de sa vie, et de ses ouvrages, et des beautés de son style ; et comme ce sujet ne manquait jamais de l’émouvoir, il se laissa entrainer à son enthousiasme, fut si éloquent, si profondément touché, qu’il émut le prince lui-même ; et celui-ci quittant le rôle de juge irrité, oublia entièrement l’objet pour lequel il avait mandé Gigli, et ne lui fit plus de questions que sur l’objet de son entreprise. L’adroit Gigli fit entendre qu’elle aurait été plus avancée s’il n’avait été retenu par les frais considérables qu’elle exigeait, et que sa fortune, déjà fort dérangée, ne lui avait pas permis de faire. Le grand-duc se chargea de lever cet obstacle ; il autorisa par un ordre exprès l’éditeur de Sainte Catherine à prendre, dans les magasins de l’imprimerie ducale, tout le papier dont il aurait besoin : et Gigli, au grand dépit de ses ennemis, remporta une grâce signalée d’une audience où ils l’avaient fait appeler pour le perdre.