Les Dix Grandes Campagnes () sont une série de campagnes militaires lancées par la Chine de la dynastie Qing au milieu et à la fin du , pendant le règne de l'empereur Qianlong (r. 1735-96). Trois d'entre elles visent à élargir la zone contrôlée par les Qing en Asie centrale : deux contre les Dzoungars (1755-57) et la « pacification » du Xinjiang (1758-59). Les sept autres campagnes tiennent plus de la protection et de la pacification de frontières déjà établies : deux guerres pour mettre au pas les Tibétains de Jinchuan au Sichuan, une autre pour réprimer la révolte des Taïwanais (1787-88) et quatre expéditions à l'étranger contre les Birmans (1765-69), les Vietnamiens (1788-89) et les Gurkhas au Népal, à la frontière entre le Tibet et l'Inde (1790-92), la dernière comptant pour deux.

Campagnes

Les trois campagnes contre les Dzoungars et la pacification du Xinjiang (1755–59)

Première campagne

Des dix campagnes, celle qui s’achève par la destruction finale des Dzoungars est la plus importante. La pacification de la Dzoungarie en 1755 et la répression de la révolte des Khojas de l'Altishar en 1757–1759 permettent de sécuriser les frontières nord et ouest du Xinjiang, d'éliminer les rivaux de la Chine pour le contrôle du Dalaï-lama au Tibet et d'éliminer ainsi toute influence rivale de celle des Qing en Mongolie. Elle ouvre également la voie à la pacification de la moitié sud du Xinjiang, islamisée et turcophone, qui a lieu peu de temps aprèsF.W. Mote, Imperial China 900–1800 (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1999), 936–939.

Seconde campagne

En 1752, Dawachi et le prince Khoid-Oirat Amoursana se disputent le titre de Khan des Dzoungars. Dawachi vainc Amoursana à plusieurs reprises et ne lui donne aucune chance de reconstituer ses forces. Amoursana est ainsi obligé de fuir avec sa petite armée vers la cour impériale Qing. L'empereur Qianlong s'engage à le soutenir dès qu'il accepte de se soumettre aux Qing. Parmi les soutiens d'Amoursana et des Chinois au sein des Dzoungars, on trouve les frères Burhān al-Dīn () et Khwāja-i Jahān (), qui sont deux Khojas ; c'est-à-dire des descendants d'Ahmad Kasani, un maître Soufi de l'ordre Naqshbandiyya, ayant un grand pouvoir spirituel et politique dans la région.

En 1755, Qianlong envoie le général mandchou Zhaohui (), aidé par Amoursana, Burhān al-Dīn et Khwāja-i Jahān, mener une campagne contre les Dzoungars. Après plusieurs escarmouches et batailles à petite échelle le long de la rivière Ili, l'armée Qing dirigée par Zhaohui approche d'Ili (Gulja) et force Dawachi à se rendre. Qianlong nomme Amoursana Khan des Khoids et l'un des quatre khans égaux; au grand dam de ce dernier qui voulait être le Khan de tous les Dzoungars.

Au cours de l'été 1756, Amoursana déclenche une révolte des Dzoungars contre les Chinois, avec l'aide du prince Chingünjav. La Cour Impériale Qing réagit au début de l'an 1757 en envoyant le général Zhaohui réprimer la révolte, avec le soutien de Burhān al-Dīn et Khwāja-i Jahān. Parmi les différentes batailles qui jalonnent la campagne, les plus importantes ont été illustrées dans une série de peintures commandées par l'empereur Qianlong. Un des tournants de la campagne a lieu lorsque le chef Dzoungar Ayushi fait défection du côté Qing et attaque le camp Dzoungar de Gadan-Ola lors de la bataille de Gadan-Ola.

Le général Zhaohui réussit à vaincre les Dzoungars en deux batailles : la bataille d'Oroi-Jalatu en 1758 et la bataille de Khurungui en 1758. Lors de la première bataille, Zhaohui attaque le camp d'Amoursana pendant la nuit. Ce dernier réussit à repousser l'attaque des Qing jusqu'à ce que Zhaohui reçoive assez de renforts pour le repousser. Durant le laps de temps qui sépare les batailles d'Oroi-Jalatu et de Khurungui, les Chinois commandés par le Prince Cabdan-jab infligent une autre défaite à Amoursana lors de la bataille de Khorgos. Cette bataille fait partie de la série de peintures de Qianlong, sous le nom de "Victoire de Khorgos". Au mont Khurungui, Zhaohui vainc Amoursana en lançant une nouvelle attaque nocturne sur son camp, après avoir traversé une rivière, et en réussissant à le faire fuir. Pour commémorer les deux victoires de Zhaohui, Qianlong fait construire le temple de Puning à Chengde, qui abrite la plus grande sculpture en bois au monde du bodhisattva Avalokiteśvara, ce qui lui vaut le surnom de Grand Temple du Bouddha. Peu de temps après, Huojisi () de Tourfan fait sa soumission à l'Empire Qing. Après toutes ces batailles, Amoursana s'enfuit en Russie, où il meurt, tandis que Chingünjav s’enfuit vers le nord pour rejoindre Darkhad, mais est capturé à Wang Tolgoi et envoyé à Pékin, où il est exécuté.

Campagne de l'Altishahr (Troisième campagne)

Après la deuxième campagne contre les Dzoungars en 1758, les frères Burhān al-Dīn et Khwāja-i Jahān, ceux-là mêmes qui s'étaient alliés avec Amoursana en 1752-1755, se révoltent contre l'Empire Qing. Outre les Dzoungars ayant survécu aux précédentes campagnes, ils sont rejoints par les peuples kirghizes et les Ouïghours des oasis de l'Altishahr, une région qui correspond, grosso modo, au bassin du Tarim. Face à ces rebelles, on trouve les Ouïghours de Tourfan et Hami, y compris Emin Khoja et Khoja Si Bek, ainsi que certaines tribus Dzoungars, qui restent fidèles aux Qing et fournissent des troupes à l'expédition militaire envoyée par l'empereur Qianlong pour pacifier la région.

Les troupes Qing envoyées mater les rebelles progressent dans la région et s'emparent de plusieurs villes de l'Altishahr à la fin de l'an 1758. Mais les Chinois échouent lorsqu'il s'agit de s'emparer des deux dernières forteresses de la région encore contrôlées par les rebelles, à savoir Yarkand et Kachgar. Zhaohui, le commandant en chef des troupes chinoises, assiège sans succès Yarkand et livre une bataille à l’issue indécise en dehors de la ville; un combat connu sous le nom de "bataille de Tonguzluq". Après cette bataille, Zhaohui s'empare d'autres villes situées à l'est de Yarkand mais il est forcé de battre en retraite et les rebelles Dzoungar et Ouïghours finissent par l'assiéger à la rivière Noire (Kara Usu). En 1759, Zhaohui demande des renforts et sont envoyés, sous le commandement conjoint des généraux Fude et Machang, incluant commandés par Namjil. Les autres officiers de haut rang de cette armée de secours sont Arigun, Doubin, Duanjibu, Fulu, Yan Xiangshi, Janggimboo, Yisamu, Agui et Shuhede. Le , plus de ennemis dirigés par Burhān al-Dīn tendent une embuscade aux de l'armée de secours lors de la bataille de Qurman. Les charges des cavaleries Ouïghour et Dzoungar sont stoppées par les chameaux équipés de canons légers des Zamburak, ainsi que par les mousquets et les archers Qing. Namjil et Machang mènent une charge de cavalerie sur un des flancs de l'armée rebelle. Namjil est tué au cours des combats, alors que Machang met pied à terre et se bat contre ses ennemis avec son arc. Après une bataille acharnée, les forces Qing remportent la victoire et attaquent le camp des Dzoungar, provoquant le repli de ces derniers, ce qui met fin au siège de la rivière Noire.

Après la victoire de Qurman, l'armée Qing s'empare des dernières villes encore aux mains des rebelles. Mingrui prend le commandement d'un détachement de cavalerie et vainc la cavalerie Dzoungar lors de la bataille de Qos-Qulaq. Les Ouïghours se replient après Qos-Qulaq mais sont vaincus par Zhaohui et Fude à la bataille d'Arcul (Altishahr) le . Les rebelles sont de nouveau vaincus lors de la bataille de Yesil Kol Nor. Après ces défaites, Burhān al-Dīn et Khwāja-i Jahān s'enfuient avec leur petite armée de partisans au Badakhshan. Le sultan Shah du Badakhshan promet de les protéger, mais en même temps, il contacte l'Empire Qing à qui il promet de livrer les rebelles. Lorsque ces derniers arrivent dans la capitale du Sultan, il les attaque et les capture. Lorsque l'armée Qing atteint à son tour la capitale, Shah leur remet ses prisonniers et fait sa soumission aux Qing.

Campagnes du Jinchuan (1747–49, 1771–76) Les Campagnes du Jinchuan () sont aussi connues sous le nom d' élimination des habitants des collines du Jinchuan ().

Situation avant le début des campagnes

Histoire du Jinchuan Le nom Jinchuan ( ; ) signifie « Fleuve doré » en chinois et « Grande rivière » en tibétain. Ce terme désigne deux rivières situées du nord-ouest du Sichuan, la Grande Jinchuan et la Petite Jinchuan, qui sont deux affluents de la rivière Dadu. La signification littéraire du nom chinois provient de contes anciens qui décrivaient une mine d'or géante située entre la Grande Jinchuan et la Petite Jinchuan. La majorité des gens qui vivent alors au Jinchuan font partie du peuple rGyalrong et sont gouvernés au nom de Bouddha par des Tusi héréditaires, mis en place sous le pouvoir mongol de la dynastie Yuan.

Histoire des Tusi Le Peuple rGyalrong (Chinois: 嘉绒人; Tibétain: རྒྱལ་རོང་; Wylie : rgyal rong) est une branche des descendants de Tibétains vivant dans le nord-ouest du Sichuan. Ils parlent les langues rGyalrong et pratiquent le bouddhisme tibétain. En son temps, la dynastie Ming met en place le système des Tusi au Sichuan et au Tibet pour stabiliser les conflits culturels entre le gouvernement central confucéen et les tribus bouddhistes. Dans le cadre de ce système, le Tusi est le chef suprême de sa tribu, qui sont au nombre de dix-huit dans le Sichuan. Les Tusi dirigent donc les tribus rGyalrong pendant des décennies en tant qu'hommes de paille du gouvernement central.

À la fin de la dynastie Ming, le système Tusi se révèle incapable de s'adapter aux changements rapides de la société. Les Tusi mettent en place l'esclavage au Jinchuan et ont tout pouvoir au sein de leurs tribus respectives. Au fil du temps, des conflits armés mineurs éclatent entre les dix-huit Tusis, certains se transformant en rébellions armées. Les membres du gouvernement Qing réalisent que le système des Tusi est un problème après avoir pris le contrôle de la Chine des Ming. Ortai, le , suggère à l'empereur Yongzheng de commencer la bureaucratisation des Tusi au Sichuan pour remplacer le système Tusi, puis de reprendre le contrôle des terres et des peuples pour l'empire. En 1726, l'empereur fait superviser la bureaucratisation par Ortaï. Cette réforme est couronnée de succès dans le Guizhou et le Yunnan, mais elle rencontre de la résistance au Sichuan, au point que les Tusi lancent une rébellion majeure.

Première campagne vignette|Attaque du mont Raipang. La plupart des batailles au Jinchuan ont eu lieu dans les montagnes.|gauche

Slob Dpon, le Tusi du Grand Jinchuan, essaye d'unir les tribus du Sichuan pour combattre la bureaucratisation des Tusi. Pour arriver à ses fins, il enlève Zewang, le Tusi du Petit Jinchuan, en 1746 pour l'obliger à accepter une alliance entre le Grand Jinchuan et le petit Jinchuan. Mais les habitants du Petit Jichuan n'acceptent pas la domination de Slob Dpon sur la région et envoient un messager à Chengdu pour prévenir le gouverneur du Sichuan, Ji Shan. Lorsque Slob Dpon est mis au courant, il décide d'aller au bout de sa démarche et d'entrer ouvertement en rébellion. C'est ainsi qu'en 1747, il ordonne un assaut contre la tribu du Tusi de Mingzheng. Ji Shan réagit en envoyant quelques contingents pour attaquer Slob Dpon, mais ils sont vaincus rapidement et de façon inattendue. Ji Shan réalise alors l'importance de cet événement soudain et l'ampleur des ambitions de Slob Dpon. Il signale la rébellion et demande l'aide de la cour impériale.