vignette|Abu Ubaidah ibn al-Jarrah, Habasha Hijra, Hijra, Histoire de Muhammad, Khalid bin al-Aas, Carte d'Arabie au . L'hégire (en arabe : , hijra, « émigration », « exil », « rupture », « séparation ») désigne traditionnellement le départ de Mahomet et de plusieurs de ses compagnons de La Mecque vers l'oasis de Yathrib, ancien nom de Médine, en 622Malek Chebel, Dictionnaire des symboles musulmans, Éditions Albin Michel, p. 196..

Cet événement est considéré par les récits traditionnels comme une rupture fondamentale avec la société telle qu'elle était connue des Arabes jusqu'alors. Mahomet vient en effet de rompre un modèle sociétal établi sur les liens du sang (organisation clanique), en faveur d'un modèle de communauté de destin fondée sur la croyance. Dans ce nouveau modèle, où tout le monde est censé être « frère », il n'est plus permis d'abandonner le démuni ou le faible comme c'était le cas auparavant. Les clans puissants de La Mecque vont tout faire pour éliminer cette nouvelle forme de société qui diminue leur influenceSlimane Zhegidour, La vie quotidienne à La Mecque de Mahomet à nos jours, Éd. Hachette , chapitre : « La séparation ». car l'égalité entre les croyants est proclamée lors de la rédaction de la constitution de Médine, qu'ils soient libres ou esclaves, arabes ou non arabesMalek Chebel, Dictionnaire des symboles musulmans, Éditions Albin Michel, p. 111..

Ce récit est une construction religieuse qui n'émerge qu'a posteriori. L'émigration évoquée par les premiers temps de l'islam est avant tout celle des combattants qui vont dans les villes de garnison et plusieurs auteurs soulignent que le concept d'hijra ne sert à désigner l'exode de Mahomet que tardivement. Celui-ci, à l'historicité discutée, ne devient un événement fondateur pour la communauté musulmane naissante que sous les califes omeyades et abbassides.

Pour marquer l'importance de cet événement, le premier jour de l'année lunaire de l'hégire, correspondant au , a été décrété comme premier jour du calendrier hégirien. Ce choix ne date pas des premiers temps de l'islam et est absent des premières datations musulmanesvoir l'article calendrier hégirien.

Origine des termes Hijra Le substantif féminin « hégire » a été emprunté, par l'intermédiaire de l'italien , à l'arabe hiğra [consulté le 21 août 2016]. [consulté le 21 août 2016]. Souvent traduit par « fuite », hiğra dérive de la racine h-ǧ-r qui dénote une interruption de relations amicales ou une émigration et [consulté le 21 août 2016].. Le verbe hajara, utilisé vingt fois dans le CoranLindstedt, "Muhajirin", Encyclopedia of Islam, ed. 3, p. 142., désigne le fait de « se séparer des siens, quitter son propre pays pour résider dans un autre, passer du territoire des impies à celui des croyants, autrement dit des musulmans »Kh. A, "Emigration", Dictionnaire du Coran, Paris, 2007, p. 250 et suiv.. Si le terme hijra n'est pas dans le CoranP. Crone, "The first century concept of Higra", Arabica, XLI, 1994, p. 350 et suiv., ce verbe est présent dans le Coran où il peut avoir un sens lié aux relations sexuelles"Hidjra", Encyclopedia of Islam, p. 366 et suiv.. La notion de hijra, dans le Coran et dans la littérature classique, est liée à la notion de jihad. Il possède aussi une dimension symbolique en lien avec l'idée de « chemin de Dieu »M. B. Mortensen, "Spatial Expressions of Ascetic Tendencies in the Qurʾan", Numen, 66(5-6), 2019, ..

Muhajirun Les musulmans qui quittèrent La Mecque pour Médine sont appelés les muhâjirûn ou « émigrés » ; les Médinois convertis qui aidèrent les émigrants à s'installer sont les ansâr ou auxiliaires. Ce terme existe à l'époque préislamique. Les textes grecs et syriaques utilisent des termes qui peuvent dériver de ce terme arabe et désignent des conquérants ou des colons.

Le Coran évoque à plusieurs reprises les muhâjirûn, ce qui souligne la dimension religieuse de l'action d'émigrer. forment une catégorie à côté des croyants et de ceux qui ont combattu .

Le terme muhâjirûn est utilisé durant le de l'islam pour évoquer ceux qui ont émigré de La Mecque à Médine et ceux qui sont partis dans les villes de garnison après la conquête. Dans le Coran, cette émigration est associée à des mauvais traitements, à la pauvreté mais aussi, en particulier, à la guerre sainteÀ propos des émigrés, "au VIIe siècle, il s'agit du mot le plus commun pour désigner les conquérants" (Hoyland, God's Path repris par Pohlmann, "Sourate 8, Le Coran des Historiens, 2019, ), ce que confirment les nombreux usages anciens de ce terme. Pour Crone, en 1994, il s'agit du sens premier réinterprété par les générations futures, à la finPavel Pavlovitch, " The sīra", Routledge Handbook on Early Islam, 2018, p. 76. de l'époque omeyyade. Pour Lindstedt, le sens limité de n'est devenu dominant qu'à l'époque abbasside.

L'Hégire, comme exil de Mahomet à Yathrib Récit traditionnel Dans un sens technique plus précis, ce terme désigne en particulier l'émigration de Mahomet et de ses compagnons de La Mecque à Médine. Cet épisode se serait passé en 622. Selon la tradition, Mahomet et ses compagnons font l'objet de violences et de pressions de la part des marchands de La Mecque car la nouvelle religion prêchée par Mahomet créait une opposition avec la tribu des Quraysh pour qui La Mecque possédait une forte dimension religieuse et économique. D'après une source du de l'islam, le rejet de Mahomet par les membres de la tribu et, en premier, par ceux de la ville de Tâ'if est lié au fait qu'il ait évoqué les idoles. C'est à ce moment que prend place l'épisode des versets dits sataniques, qui aurait permis à Mahomet, pour certains chercheurs, d'apaiser les tensions.

Le premier exil lié à ces tensions est celui de compagnons en Éthiopie où ceux-ci sont accueillis par le roi chrétien Négus. Protégé par son statut, Mahomet resta à La Mecque mais la mort d'Abu Talib puis celle de Khadidja lui fit perdre ses appuis. Dans un premier temps, il quitte La Mecque pour l'oasis de Taïf, à une centaine de kilomètres au sud. Entre 620 et 622, il rencontre des habitants de Yathrib qui l'invitent à s'y rendre. Le , à Aqaba, près de La Mecque, les représentants de Yathrib signent avec Mahomet une alliance, le second serment d'allégeance d'al-Aqaba, et acceptent d'accueillir ses disciples mecquois.. Les musulmans s'y rendent donc et sont rejoints par ceux partis en Éthiopie. À Médine, Mahomet devient un chef politique et religieux. Abu Bakr, Ali et Mahomet sont les derniers à partir.

Un débat ancien, présent dans les sources traditionnelles, existe pour savoir si cet exil avait pour but le salut de Mahomet, menacé à La Mecque ou celui des Médinois vivant dans une société chaotique. Les sources traditionnelles n'ont pas une approche consensuelle de cette question mais elles reconnaissent que les deux parties ont profité de cette émigration"Emigration", Encyclopedia of the Qur'an, vol. 2., ..

Historicité Rappelant le récit traditionnel, lEncyclopédie de l'islam cite des sources traditionnelles comme Tabari ou Ibn Ishaq mais précise : . Al-TabariCette transmission ne se trouve que chez cet auteur fait remonter la majorité des récits autour de l'Hégire à Urwa. Pour Görke et Schoeler, les grandes lignesPour ces auteurs, de nombreux épisodes comme Abu Bakr et Ibn al-Dughunna, le retour des réfugiés d'Ethiopie ou la rencontre d'Aqaba sont exclus de leur analyse… du récit de l'hégire peuvent être acceptées. À l'inverse, pour Shoemaker, . Shoemaker remet ainsi en doute l'historicité de cette transmission et souligne les contradictions entre les récitsStephen Shoemaker, "In Search of 'Urwa's Sira: Some Methodological Issues in the Quest for "Authenticity" in the Life of Muhammad", Der Islam 85(2), 2011, p. 257-344..

Certaines références du Coran pourraient faire référence à l'''Hijra de Mahomet. Pour Chabbi, ce terme, dans le Coran, ne s'applique pas à Mahomet lui-même mais à ceux qui l'ont rejoint après qu'il a été chassé par sa tribu à Médine. Crone défend, quant à elle, que le terme hijra ne désigne pas originellement une émigration vers une place précise, « mais le mouvement général des Arabes porteurs d’armes pour rejoindre l’expansion militaire ». Ainsi, pour l'auteur, le concept de hijra, tel qu'il est interprété traditionnellement, est une vision dogmatique tardive et ne peut s'être développé qu'après les mouvements de populations liés à la conquête, Mathieu Tillier et Naïm Vanthieghem, « Recording Debts in Sufyānid Fusṭāṭ: A Reexamination of the Procedures and Calendar in Use in the First/Seventh Century », in John Tolan (ed.), Geneses: A Comparative Study of the Historiographies of the Rise of Christianity, Rabbinic Judaism and Islam, London, Routledge, 2019, p. 148-188.. Les chercheurs s'interrogent sur l'interprétation comme émigration de La Mecque à Médine peut s'appuyer sur le Coran, puisque celui-ci ne cite pas ces villes dans ce contexte et décrit les "émigrés" avec des termes généraux ne semblant pas faire référence à un épisode historiqueMortensen, "Sourate 16", Le Coran des Historiens, 2019, p. 629..

Pour Tillier et Vanthieghem, . Ces auteurs remarquent que ce concept est peu mentionné comme un événement prestigieux dans les premiers temps de l'islam. Pour Crone, il existe plusieurs hijra et celle de Mahomet n'est devenu l'Hégire (avec majuscule) et un événement fondateur pour la communauté musulmane naissante que plus tardivement, probablement à l'époque marwanideM. Shaddel, “The Year According to the Reckoning of the Believers”: Papyrus Louvre inv. J. DavidWeill 20 and the Origins of the hijrī Era", Der Islam 2018, 95 (2), p.291–311..

Importance historique . Lors de cet événement, Mahomet change de statut et passe de celui de réformateur à celui de chef de communauté.

L'Hégire est utilisée pour être le point de départ du calendrier musulman. La fixation du début de l'ère de l'Hégire au premier jour du mois de Mouharram de l'année de l'Hégire date du califat d'UmarFr. Déroche, "Calendrier", Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, p.144.. Selon al-Birini, le choix de la date de l'Hégire pourrait correspondre au fait que ni celle de la naissance de Mahomet, ni celle du début de la Révélation ne font consensus. Il n'est pas non plus impossible que cela ne reprenne pas une coutume connue ailleurs, celle de dater en fonction d'un règne. Cette seconde option paraît plus plausible à Ch. Robin. Cela impliquerait que la volonté de marquer une nouvelle ère date d'UmarCh. Robin, "L'Arabie préislamique", Le Coran des Historiens, 2019, p. 120 et suiv.. Borrut, "De l'Arabie à l'Empire", Le Coran des Historiens, 2019, p. 249 et suiv.. Ainsi, pour Tillier et Vanthieghem l'interprétation du calendrier musulman comme hégirien est problématique au .

Évolution du terme