Sabrina Bicknell, née en 1756 ou 1757 et morte le , surtout connue sous le nom de Sabrina Sidney, est passée à la postérité pour la singularité de sa trajectoire sociale au sein de la société britannique du . Abandonnée au Foundling Hospital de Londres durant sa petite enfance, elle est recueillie à l'âge de par l'écrivain et philosophe des Lumières Thomas Day, qui nourrissait l'ambition de la façonner selon un idéal éducatif et matrimonial prédéterminé.
En 1769, Thomas Day et son associé John Bicknell procèdent à la sélection de deux jeunes orphelines, Sabrina Sidney et Lucretia, issues d'institutions londoniennes. Leur démarche s'inscrit dans une tentative de mise en pratique expérimentale des principes rousseauistes, sous une apparente légalité contractuelle impliquant Richard Lovell Edgeworth. Dans le prolongement théorique de l'ouvrage Émile ou De l'éducation de Jean-Jacques Rousseau, Thomas Day entreprend une expérimentation pédagogique radicale, qui s'apparente à de la maltraitance et à des pratiques relevant de l'abus de pouvoir, proche des dynamiques d'asservissement, en appliquant de manière extrême les principes éducatifs rousseauistes.
En 1783, John Bicknell révèle à Sabrina Sidney les détails de son parcours éducatif expérimental, orchestré par Thomas Day. Cette révélation provoque une confrontation épistolaire entre Sabrina Sidney et Day, durant laquelle ce dernier, tout en confirmant les faits, maintient une posture de distanciation morale. À la suite de cette révélation, Sabrina Sidney épouse Bicknell et le couple donne naissance à deux enfants. Le décès prématuré de Bicknell en 1787 contraint Sabrina Sidney à réorienter sa trajectoire professionnelle. Elle trouve alors un emploi auprès de Charles Burney, pédagogue, en qualité de gestionnaire administrative de ses établissements scolaires. Sabrina Sidney meurt le dans sa maison de Greenwich, aujourd'hui un quartier de Londres.
Enfance en orphelinat En 1756 ou 1757, dans le quartier londonien de Clerkenwell, Sabrina Sidney voit le jour dans des circonstances particulières. Elle est déposée par un inconnu au Foundling Hospital, institution spécialisée dans la protection et l'éducation d'enfants abandonnés. Accompagnant l'enfant, une note manuscrite révèle son prétendu nom de baptême : Manima Butler, censément baptisée à l'église Saint-Jacques locale. L'orthographe inhabituelle laisse supposer une possible déformation du nom , bien que cette hypothèse demeure invérifiable en l'absence de tout document paroissial attestant l'une ou l'autre des versions nominatives. gauche|vignette|L'hôpital des enfants trouvés (Foundling Hospital), établissement philanthropique londonien du où Sabrina Sidney a été abandonnée.|alt=Vue d'ensemble d'un hôpital pour enfants abandonnés au XVIIIe siècle. Bâtiment classique rectangulaire avec des annexes, des portails arqués et des allées. Illustration en tons gris et beiges, style gravure, composition symétrique et perspective frontale. Pour être admis au Foundling Hospital, les enfants doivent être âgés de moins de six ans. Bien que ce critère soit appliqué, l'établissement ne conserve pas de registres détaillés concernant l'âge précis des enfants. Conformément aux pratiques institutionnelles de l'époque, chaque enfant reçoit un nouveau nom et un numéro de référence administrative. Ainsi, bien avant de recevoir son nom définitif, Sabrina Sidney est nommée Anne Kingstone et porte le numéro d'identification 4759. Initialement confiée à une nourrice nommée Mary Pemble, l'enfant est placée à Wotton dans le Surrey, où elle demeure jusqu'en 1759, atteignant l'âge de deux ans. Bien que la pratique courante soit de maintenir les enfants trouvés auprès de leur nourrice jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, le Foundling Hospital, confronté à un afflux important de nouveau-nés, procède à une réorganisation de ses placements. Dans ce contexte, Sabrina Sidney devait être transférée, avec d'autres enfants qui n’avaient plus besoin de nourrice, vers la succursale de Shrewsbury. Cependant, ledit bâtiment n'ayant été achevé qu'en 1765, Sabrina Sidney et un autre enfant trouvé sont temporairement confiés à une autre nourrice, Ann Casewell, qui les accueille à son domicile.
L'expérience de Thomas Day Contexte Thomas Day, héritier d'une fortune paternelle dès son plus jeune âge, se distingue par un visage marqué par la variole et une personnalité complexe, caractérisée par une humeur morose et un tempérament prompt à la colère. Son parcours académique le conduit au Corpus Christi College d'Oxford , où il entreprend des études philosophiques qui influencent profondément sa conception de l'existence. Durant cette période universitaire, Day formule un projet existentiel ambitieux qui vise à incarner l'idéal du vertueux philosophe. Cette ambition se traduit par le renoncement délibéré au luxe et un engagement résolu dans l'altruisme. Parallèlement, il élabore un cahier des charges matrimonial révélateur des normes intellectuelles et sociales de son époque. Son projet conjugal définit un profil féminin idéal : une femme à la fois soumise et intellectuellement émancipée, capable de dialogues philosophiques sophistiqués tout en rejetant les artifices mondains. Ces exigences singulières, conjuguées à sa personnalité considérée comme peu engageante, ont pour conséquence prévisible une série d'échecs successifs dans ses entreprises matrimoniales. vignette|Portrait de Thomas Day par Joseph Wright (1770).|alt=Portrait d'un homme européen d'une trentaine d'années, vêtu d'une chemise beige et d'un drap rouge. Posture sérieuse, tenant un document, légèrement incliné vers la droite. Style baroque, composition classique, éclairage soigné. Thomas Day est initié à l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau par son ami Richard Lovell Edgeworth, avec qui il partage une affinité intellectuelle particulière pour le traité pédagogique Émile ou De l'éducation. Après avoir quitté Oxford, les deux hommes entreprennent d'expérimenter la méthode éducative rousseauiste auprès du premier fils de Richard Edgeworth, Dick, en privilégiant une approche d'apprentissage expérientiel et pratique. Lors d'un voyage en Irlande où Thomas Day accompagne Richard Edgeworth en qualité de précepteur, il manifeste un intérêt romantique successivement envers la sœur d'Edgeworth, puis envers plusieurs autres femmes. Ces tentatives de rapprochement amoureux sont systématiquement déclinées, ce qui illustre les difficultés personnelles de Day dans ses interactions sentimentales.
Thomas Day, toujours influencé par les idéaux philosophiques de Jean-Jacques Rousseau, en vient à la conclusion qu'il ne pourra trouver une épouse correspondant à ses critères personnels élevés. Il attribue principalement cette difficulté aux lacunes dans l'éducation féminine de son époque. S'inspirant du personnage de Sophie dans l'ouvrage Émile ou De l'éducation, Thomas Day conçoit un projet singulier : façonner sa future épouse selon un modèle éducatif précis, en l'instruisant et en la formant dès son adolescence, conformément aux préceptes rousseauistes. Alors qu'il approche une relative indépendance financière, Thomas Day entreprend, avec la complicité de son ami John Bicknell, avocat, de sélectionner deux jeunes filles susceptibles d'être éduquées et préparées selon ses conceptions d'une épouse idéale.
Le choix des filles Peu après son en , Thomas Day et son ami John Bicknell se rendent à l'orphelinat de Shrewsbury afin de sélectionner une première candidate pour leur projet éducatif. Sabrina Sidney, âgée de , présente des caractéristiques physiques distinctives : une chevelure brune aux reflets auburn, des yeux sombres et expressifs, et des tresses châtain. Sa silhouette est svelte, et elle se distingue par des cils prononcés et une voix mélodieuse. Thomas Day hésite dans le choix de la jeune fille, tandis que Bicknell procède rapidement à la sélection. Les deux hommes dissimulent leurs véritables intentions auprès du secrétaire de l'établissement, Samuel Magee. Ils présentent Sabrina Sidney comme une future domestique devant être placée dans la propriété rurale de Richard Lovell Edgeworth, dans le Berkshire. gauche|vignette|L'ancien hospice des orphelins de Shrewsbury, intégré aujourd'hui au complexe architectural de l'école de Shrewsbury.|alt=Bâtiment en briques rouges avec clocher vert-métal, typique d'une école ou université. Plusieurs étages, fenêtres rectangulaires, toits gris. Environnement verdoyant, ciel bleu clair. Perspective classique. Le , les administrateurs de l'orphelinat approuvent officiellement le placement de Sabrina Sidney. Day et Bicknell récupèrent la jeune fille le et la conduisent dans un logement londonien où elle fait la connaissance d'Edgeworth. Thomas Day procède alors à une réorganisation identitaire significative en renommant la jeune fille Sabrina Sidney. Le prénom fait référence à la dénomination latine de la rivière Severn, à proximité de laquelle est situé l'orphelinat d'origine. Le nom de famille est choisi en hommage à Algernon Sidney, une figure politique et philosophique admirée par Thomas Day. Poursuivant son engagement philanthropique, Thomas Day devient progressivement bienfaiteur, puis administrateur du Foundling Hospital. Le , il sélectionne une autre jeune fille nommée Dorcas Carr, qu'il rebaptise Lucretia, en référence à Lucrèce.
Thomas Day confie à Bicknell la rédaction d'un contrat définissant les modalités matrimoniales et professionnelles des deux filles. Le projet prévoit qu'il sélectionnera, dans un délai d'un an, celle qu'il envisagera plus tard d'épouser. L'autre candidate sera placée en apprentissage dans un métier artisanal, avec une compensation financière de (soit l'équivalent de en 2023.). Le contrat prévoit des dispositions financières conditionnelles, établissant un versement de (équivalent à environ en 2023) subordonné à deux événements spécifiques : soit le mariage de la bénéficiaire, soit la création de sa propre entreprise. Deux scénarios sont envisagés pour son épouse potentielle : soit il l'épouse, soit il lui verse une indemnité de (équivalant à en ) s'il renonce au mariage. John Bicknell se porte garant de l'ensemble des termes contractuels, cautionnant ainsi le projet matrimonial et social de Thomas Day.
Éducation en France Arrivée à Avignon vignette|L'approche pédagogique de Thomas Day dans l'éducation de Sabrina Sidney s'inspire des principes rousseauistes exposés dans Émile, ou De l'éducation (couverture de 1762).|alt=Page de titre du livre "Émile, ou De l'éducation", en caractères typographiques classiques. Titre en majuscules rouges sur fond crème, texte noir. Style typographique ancien, décorations ornementales. Dans le cadre de son projet éducatif expérimental, Thomas Day cherche à soustraire ses protégées à toute influence extérieure susceptible d'altérer son programme pédagogique. Il décide ainsi de les conduire en France début , probablement aussi pour minimiser les potentielles implications juridiques et sociales de sa démarche et échapper aux commentaires de la société britannique. Le groupe entreprend un périple de plus de jusqu'à Avignon, où ils louent une résidence dans le quartier des Fusteries. Day met en œuvre une stratégie d'immersion linguistique et sociale rigoureuse : aucun domestique parlant anglais n'est recruté, afin de garantir son monopole interprétatif et éducatif auprès des filles, qui ne maîtrisent pas le français.