droite|vignette|redresse=1.3| Valentin de Boulogne : Saint Paul écrit ses épîtres, 1618-1620 circa, Musée des Beaux-Arts de Houston, Texas. La « nouvelle perspective sur Paul » est une réinterprétation des Épîtres de Paul, introduite à la fin des années 1970 par le théologien méthodiste américain E. P. Sanders, notamment dans son livre Paul and Palestinian Judaism (1977)..
Selon la plupart des exégètes, notamment luthériens et réformés, Paul développe la théologie de la justification par la foi, en opposition à la justification par les œuvres.
Pour Sanders, Paul traite non pas des « œuvres » en général mais plutôt de questions d'observance telles que la circoncision, les prescriptions alimentaires et les lois sur le Shabbat, qui sont autant de « marqueurs » séparant les Juifs des autres peuples.. Il s'agit donc de relire Paul indépendamment de l'interprétation traditionnelle en considérant que sa doctrine porte avant tout sur la relation judaïsme-christianisme. Sanders ne voit pas le judaïsme du Second Temple comme particulièrement « légaliste » ni orienté vers le salut par les œuvres. En tant que peuple élu, les Juifs se trouvent déjà dans l'Alliance de Dieu. Contrairement à la croyance protestante, observer les lois de la Torah n'est pas un moyen d'entrer dans l'Alliance, mais d'y rester.
Cette approche, qui remet en cause la prééminence de la Sola fide et de l'efficacité de la grâce divine dans la théologie paulinienne, fait l'objet d'un débat au sein de plusieurs instances protestantes..
Historique
Paul et Luther vignette|Page de la Bible (Rm 3:1–9a) avec les annotations manuscrites de Luther pour son Cours sur l’Épître aux Romains de 1515-1516 à Wittenberg.
Le luthéranisme traditionnel voyait le concept de justification par la foi développé par Martin Luther, principalement à partir de son analyse de l'Épître aux Romains, comme le fondement essentiel de la doctrine réformatrice. Au centre de cette lecture de Paul se trouvait son rejet de la loi juive, où Luther croyait percevoir une critique du « salut par les œuvres ». Pour Luther, qui pensait s'appuyer sur Paul, le salut de l'âme n'est pas dû à des œuvres pieuses, mais uniquement à une foi inconditionnelle. La « nouvelle perspective » remet cette approche en question et tente d'examiner les enseignements pauliniens dans leur contexte juif d'origine. Il s'agit alors de déterminer dans quelle mesure Paul a rejeté la Loi juive.
Précurseurs À partir du , la lecture de Paul par Luther est remise en cause par les théologiens. En particulier, la vision d'un judaïsme antique réduit à une religion des mérites acquis par les œuvres n'est plus tenable, étant donné les progrès de l'histoire des religions.
E. P. Sanders cite Albert Schweitzer, auteur en 1930 d'un livre intitulé La Mystique de l'apôtre Paul, traduit en français en 1962 : , pour considérer que l'idée centrale de la théologie paulinienne est plutôt la notion d'union mystique avec le Christ ("être en Christ") qu'une théorie de la justification, article publié initialement dans le Wisconsin Lutheran Quarterly, volume 112, numéro 3, septembre 2015, pp. 184-194.. Selon Sanders, Schweitzer a anticipé des idées essentielles de la « nouvelle perspective sur Paul ». Cependant, les conclusions de Schweitzer ont été occultées par la popularité croissante de Rudolf Bultmann et de l'école de la FormgeschichteE. P. Sanders, Paulus. Eine Einführung, Reclam, Stuttgart, 1995, p. 196..
Le théologien luthérien Krister Stendahl est considéré comme aussi influent que Sanders dans le développement de la « nouvelle perspective sur Paul ». Dans un article publié en 1963, il écrit que l'approche luthérienne ne cadre pas avec le contenu des épîtres et repose davantage sur des interprétations erronées de la christologie paulinienne.. Pour Stendahl, Paul n'a pas critiqué la Loi juive en fonction de la question du salut individuel : cette critique sert avant tout à légitimer sa mission auprès des Gentils. C'est pourquoi on ne saurait placer la doctrine de la justification au centre de sa théologie. Stendahl estime que des idées occidentales modernes ont été superposées aux textes bibliques et en particulier aux œuvres de Paul..
Lancement de la « nouvelle perspective » En 1977, le théologien méthodiste E. P. Sanders publie un livre intitulé Paul and Palestinian Judaism., où il conclut que la conception luthérienne traditionnelle du judaïsme antique et donc de la prédication de Paul sont fondamentalement inexactes.
James Dunn, de l'Église d'Écosse, et Nicholas Thomas Wright (anglican) se rangent rapidement aux idées de Sanders. Wright aurait été le premier, en 1978, à parler de « nouvelle perspective sur Paul » N. T. Wright, . SPCK, 2009. ., mais cette expression n'a été popularisée que lorsque Dunn l'a utilisée comme titre de sa conférence commémorative de Manson en 1982, où il définit cette école de pensée Richard N. Longenecker, . Eerdmans, 2011. ...
N. T. Wright a écrit un grand nombre d'œuvres visant à vulgariser la « nouvelle perspective » en dehors du monde universitairePar exemple, ..
Le mouvement de la « nouvelle perspective » est étroitement lié à la montée de l’intérêt scientifique pour l’étude de la Bible dans le contexte d’autres textes anciens. Les spécialistes affiliés au ont donc appelé à diverses réinterprétations de textes bibliques.
Principales idées vignette|redresse=1.3|Lucas Cranach l'Ancien, La Loi et la Grâce, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. Dans l'optique de la « nouvelle perspective », les études sur le corpus paulinien ont été fortement influencées par la doctrine de Luther, qui aurait associé des aspects négatifs du catholicisme du à certains aspects du judaïsme du Second Temple. Cette doctrine, présente dans la pensée chrétienne au moins depuis Augustin., est nommée la « vieille perspective » par les tenants de la « nouvelle perspective ». Les points d'accord entre ses auteurs sont notamment une vision du judaïsme antique comme une religion d'où la notion de grâce divine n'est pas absente et un réexamen de ce que Paul entend par « œuvres de la loi ».
Même si l'expression « nouvelle perspective » formulée au singulier donne une impression d'unité, N. T. Wright écrivait en 2003 qu'il y a probablement presque autant de nouvelles perspectives que d'auteurs, ajoutant : « Et je ne suis pas d'accord avec la plupart d'entre elles » N. T. Wright, New Perspectives.. “...there is no such thing as the new perspective...There is only a disparate family of perspectives, some with more, some with less family likeness and with fierce squabbles and sibling rivalries going on inside.” “...it [the New Perspective] is a bundle of interpretive approaches to Paul, some of which are mere differences in emphasis, and others of which compete rather antagonistically.. Par exemple, Dunn perçoit une cohérence fondamentale dans la pensée de Paul, ce qui n'est pas le cas de Sanders. Dunn est également en désaccord avec la définition que Sanders a du terme « justification », définition qui souffre d'une « exégèse individualisante ».
Œuvres de la loi
La signification de l'expression « œuvres de la loi ». constitue le thème distinctif de la « nouvelle perspective ». Luther y voit une référence à l'effort humain pour accomplir de bonnes œuvres afin de respecter les normes de Dieu, autrement dit une forme de légalisme. Paul argumenterait alors contre l'idée que l'humanité peut mériter le salut uniquement par les bonnes œuvres.
La « nouvelle perspective », au contraire, considère que Paul désigne les « signes d’appartenance à une alliance » et critique les néophytes qui veulent appliquer l'ensemble des lois de la Torah pour entrer dans l'alliance avec Dieu N. T. Wright, Paul for Everyone: Romans part one (Louisville: Westminster John Knox, 2004), 35–41. 5. .. À l'époque de Paul, le judaïsme était soumis à des influences extérieures. et un débat existait en son sein pour déterminer jusqu'à quel point il fallait se conformer à l'intégralité des coutumes ancestrales, notamment les prescriptions de la Torah. Selon la « nouvelle perspective », Paul, qui participe à ce débat, argumente contre la position conservatrice et identifie ces coutumes, objet de ses critiques, comme étant la circoncision, les lois alimentaires et l'observance rigoureuse du Shabbat Dunn, James D. 'The New Perspective on Paul', 104, 2005..
Efforts humains et bonnes œuvres En se fondant sur cette interprétation des « œuvres de la loi », la « nouvelle perspective » tend à souligner que Paul ne s'oppose pas aux efforts humains ni aux bonnes œuvres, voire s'y montre favorable. D'après N. T. Wright,
En revanche, Wright rejoint la théologie protestante traditionnelle en réfutant l'idée que les bonnes œuvres contribuent au salut : nos œuvres sont le résultat de notre salut et le Jugement futur le montrera.
Pistis Christou : « foi en » ou « fidélité de » Paul fait usage du mot grec πίστις, pistis (« confiance », « croyance », « foi » ou « fidélité »). Les théologiens luthériens et réformés interprètent souvent ce mot comme signifiant une croyance en Dieu et une confiance dans le salut par le Christ. Ils s'appuient sur plusieurs passages de la Bible, notamment l'Épître aux Éphésiens : « Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Eph 2:8-9). E. P. Sanders estime qu’Éphésiens 2:9 enseigne la perspective traditionnelle..
Toutefois, des études récentes sur le mot grec pistis concluent que son sens premier était « fidélité », ce qui signifie un engagement ferme dans une relation interpersonnelle Douglas A. Campbell, "The Quest For Paul’s Gospel: A Suggested Strategy", 2005, pp. 178–207... Pilch and Malina, "Handbook of Biblical Social Values", 1998, p. 72–75.. Cette notion semble impliquer et nécessiter un effort humain. L'interprétation des écrits de Paul selon laquelle nous devons obéir « fidèlement » aux ordres de Dieu est bien différente de l'idée que nous devons « croire » qu'il fera tout pour nous. Cela explique également pourquoi l'Épître de Jacques est catégorique sur le fait que « la foi sans les œuvres est morte » et qu'« un homme est justifié par les œuvres et non par la foi seule » (Jc 2:14-26)Rowan Williams, « Justification », in Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Puf/Quadrige, 2022 , p. 746-751..
Les auteurs de la « nouvelle perspective » pensent que Jacques s'insurge contre ceux qui essaient de réduire la foi à une adhésion intellectuelle et que Paul a toujours voulu dire que « foi » signifie une soumission totale à DieuPour Simon Claude Mimouni, l'Épître de Jacques « tend à s'opposer à une compréhension de la doctrine chrétienne qui entend distinguer la croyance des œuvres. [...] À partir d'une prédication morale, l'auteur veut aborder des questions théologiques qui touchent la compréhension chrétienne de la Loi. » Mimouni observe que « la compréhension de la Loi avancée par l'auteur dans sa lettre est un refus de la justification par la croyance aux seuls dépens des œuvres : l'accomplissement total de la Loi (croyance + œuvres) permet d'accéder au salut - ce qui est proche de la perspective rencontrée en Mt 5, 17 ("N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir"). » ..
Une question connexe est le débat sur pistis Christou (« foi en Christ »). À plusieurs reprises, Paul utilise cette formule. Elle est ambiguë du point de vue linguistique, du fait qu'elle peut se référer à notre foi en Christ (« génitif objectif ») ou à la fidélité de Christ à Dieu (« génitif subjectif »), ou même à notre foi / fidélité en Dieu à l'image de celle de Christ (« génitif adjectival »). Il existe un désaccord au sein de la communauté universitaire sur le meilleur rendu..
Grâce ou faveur