La Matanza (« Le massacre » en espagnol) désigne la répression sanglante ( à ) de l'insurrection communiste-autochtone qui s'est déroulée du au au Salvador.

Le , le Parti communiste du Salvador (PCES) et des paysans pipils se révoltent contre le gouvernement militaire salvadorien dans un contexte de troubles sociaux généralisés et de suppression des libertés démocratiques à la suite de l'annulation des résultats des .

Durant les quatre jours de soulèvement, les communistes et les autochtones, emmenés respectivement par Farabundo Martí et Feliciano Ama, s'emparent de nombreux villages et villes de l'ouest du Salvador, tuant et causant plus de (corrigé de l'inflation, cela équivaut à plus de 2 millions de dollars d'aujourd'hui) de dommages au passage. Le gouvernement salvadorien du général Hernández Martínez, arrivé au pouvoir à la suite du coup d'État de 1931, instaure la loi martiale et ordonne que la rébellion soit matée.

La plupart des gens tués durant La Matanza, qualifiée d'ethnocide, sont des paysans pipils et des civils non armés. Les chefs des insurgés, dont Martí et Ama, sont condamnés à mort et fusillés au terme d'audiences expéditives. Les atrocités gouvernementales poussent les responsables communistes encore en vie à fuir le pays et à s'exiler.

Contexte

Les troubles sociaux au Salvador ont commencé à s'intensifier dans les années 1920, principalement à cause des abus présumés de la classe politique et de la grande inégalité sociale entre propriétaires terriens et paysans. Un officier de l’armée américaine a déclaré en 1931 qu'« il ne semble y avoir rien entre ces voitures très chères et le char à bœufs avec son accompagnateur aux pieds nus. Il n'y a pratiquement pas de classe moyenne ». La politique forgées sur des latifundia avait laissé 90% des terres du pays aux mains de 14 familles, « los catorce », qui les utilisaient pour la culture du caféUppsala Conflict Data Program Conflict Encyclopedia, El Salvador, In Depth, Negotiating a settlement to the conflict, http://www.ucdp.uu.se/gpdatabase/gpcountry.php?id=51&regionSelect=4-Central_Americas#, viewed on May 24, 2013.

L'économie salvadorienne dépend largement du grain de café depuis la fin du et encore au début du , à tel point que cette période est connue sous le nom de « République du café ». L’industrie nationale de la culture du café s’est développée avec l’accumulation des richesses d’un petit groupe de propriétaires terriens et de marchands qui ont acheté de grandes superficies de terres et employé un grand nombre de paysans, dont beaucoup sont autochtones. Les conditions de travail dans les haciendas étaient très mauvaises. En 1930, la paie consistait en deux tortillas et deux cuillerées de haricots au début et à la fin de chaque journée. De plus, les ouvriers étaient payés en certificats qui ne pouvaient être échangés que dans des magasins contrôlés par les propriétaires des plantations. Cela a conduit à des monopoles locaux qui ont fait monter le prix de la nourriture. On estime que le coût des aliments pour les ouvriers ne dépassait pas par jour, générant des bénéfices considérables pour les propriétaires de plantations. gauche|vignette| Les grains de café sont à cette période le produit principal du Salvador. En 1932, le chef d'une délégation américaine à San Salvador, W.J. McCafferty, écrivit une lettre à son gouvernement expliquant la situation au Salvador, affirmant que les animaux de ferme valaient plus que les travailleurs, car ils étaient très demandés et avaient une meilleure valeur commerciale.

La situation économique mondiale causée par la Grande Dépression a favorisé le manque d'opportunités dans des pays tels que le Salvador. En raison de la baisse des prix du café, plusieurs haciendas ont été fermées et de nombreux paysans ont perdu leur emploi, ce qui a provoqué une profonde tourmente économique. Bien que la crise ait touché toute la population du pays (et presque toute l'Amérique latine), la crise a été plus aiguë dans l'ouest du Salvador. Les politiques menées par les présidents Pío Romero Bosque et Arturo Araujo ont dépouillé presque toutes les terres des paysans locaux. Cette région était fortement peuplée par les Pipils. Les peuples autochtones, écartés du peu de progrès économique, ont demandé l'aide de leurs propres dirigeants. Bien que la loi n'accorde aucun pouvoir ou reconnaissance officielle aux caciques, les indigènes respectaient et obéissaient à leur autorité. La classe politique avait d'ailleurs souvent sollicité l'approbation des caciques pour obtenir le soutien de leur peuple lors des élections. vignette| Arturo Araujo, élu à la présidence du Salvador en 1931 Afin de remédier à la crise économique, le peuple Pipil s’était organisé en coopératives partenaires permettant de trouver un emploi en échange de la participation des indigènes aux fêtes catholiques. Les caciques ont dirigé ces partenariats, représenté les chômeurs devant les autorités et supervisé leur travail. Feliciano Ama, par exemple, était l’un des caciques les plus actifs et était très apprécié par la population autochtone. Ama avait arrangé une aide économique du président Romero en échange de son soutien à sa candidature.

D'autre part, la crise s'est intensifiée en raison du conflit permanent entre les populations autochtones et non autochtones. Les non-autochtones avaient de meilleures relations avec le gouvernement ; lors d'émeutes ou d'affrontements directs, ce sont les autochtones impliqués qui sont arrêtés et condamnés à mort.

La rébellion a également été précédée par l'instabilité politique. Le Salvador est gouverné depuis 1871 par des élites libérales qui ont tenu le pays pendant une longue période de relative stabilité. Lors de la Première Guerre mondiale, la présidence connaît une rotation quasi-dynastique entre les familles Meléndez et Quiñónez. En 1927, Pío Romero Bosque est élu président et se lance dans une libéralisation politique qui conduit à la première élection libre de l'histoire du Salvador, tenue en 1931.

Arturo Araujo est élu lors des élections de 1931, en pleine crise économique. Après un coup d'état militaire, le vice-président Maximiliano Hernández Martínez prend le contrôle du pays en , marquant ainsi le début de la longue période de dictatures militaires successives au Salvador. Le régime de Hernández Martínez est caractérisé par la sévérité de ses lois et de ses pratiques répressives. Par exemple, le vol est puni de l'amputation d'une main . Martínez a renforcé les forces de police et s'est montré particulièrement impliqué dans l'arrêt des rébellions, n'hésitant pas à mobiliser la peine de mort contre ceux qui s'opposaient au régime.

Bien que la prise de pouvoir de Martínez ait pu satisfaire l'armée, le mécontentement populaire a continué de croître et les opposants du gouvernement ont continué à s'agiter. Quelques semaines plus tard, les communistes, estimant que le pays était prêt pour une rébellion paysanne, planifient une insurrection contre Martínez.

Causes de l'insurrection De nombreux incidents et situations ont directement influencé le conflit. D'un côté, l'armée salvadorienne était organisée pour parer à tout soulèvement. Les paysans (autochtones et non autochtones) commençaient à se soulever de manière non organisée contre les autorités locales. Enfin, le Parti communiste du Salvador (PCS) s'est impliqué dans des activités qui ont conduit au soulèvement.

L'armée salvadorienne en 1932 L'armée était organisée en régiments d'infanterie, d'artillerie, de mitrailleuses et de cavalerie. L'arme la plus couramment utilisée était le Gewehr 98 de fabrication allemande. L’armée de l’air n’a pas joué un rôle décisif, sa participation à l’époque étant limitée à la reconnaissance.

L'armée était sous les ordres directs du président et avait pour objectif principal la défense de l'État. Les différentes forces de sécurité comprenaient la police nationale, la garde nationale et la police des haciendas.

Précédentes révoltes paysannes Face à la pauvreté et aux inégalités, des paysans qui ont été privés de leurs terres et soumis à un travail mal rémunéré ont commencé à se rebeller contre les propriétaires et les autorités. Cela a commencé sur une base individuelle, ce qui a permis aux autorités d'arrêter et de menacer les rebelles plus facilement. Les grands propriétaires terriens avaient des liens étroits avec les autorités militaires. La défense des haciendas était donc assurée par des forces de sécurité officielles.

Après plusieurs arrestations, les paysans ont commencé à s'organiser de manière discrète, sans système hiérarchique. Par conséquent, les efforts sont restés isolés et dispersés et ont été facilement réprimés. Les forces de sécurité ont arrêté des rebelles ; beaucoup d'entre-eux ont par la suite été condamnés à mort par balles ou par pendaison. Il n’existe aucune donnée sur le nombre d’exécutions effectuées dans les semaines précédant le massacre. Cependant, on sait que de nombreux dirigeants paysans ont été condamnés, de même que de nombreux responsables publics qui ont collaboré de quelque manière que ce soit avec eux.

Le parti communiste du Salvador vignette| Agustín Farabundo Martí, dirigeant du parti communiste du Salvador Parallèlement aux conflits entre peuples autochtones, paysans, propriétaires terriens et autorités, le Parti communiste du Salvador (PCS) a commencé à distribuer des pamphlets et à enregistrer de nouveaux membres. Les actions ont été alimentées par la frustration suscitée par les promesses non tenues du gouvernement et des partis politiques. Les dirigeants communistes, au premier rang desquels Farabundo Martí, avaient construit une organisation politique qui avait réussi à obtenir la sympathie de la population. Après le coup d'État de 1931, la presse a acquis davantage de liberté pour exprimer des opinions divergentes et le PCS s'est de fait beaucoup appuyé dessus.

Bien qu’ils n’aient pas de plate-forme de parti définie, le PCS a présenté des candidats aux élections de . Les processus électoraux de cette époque étaient très critiqués. Les votes devaient être faits publiquement, devant les autorités. Cette pratique a largement favorisé les candidats officiels en semant la peur parmi les électeurs, et en entravant la participation démocratique.

Après les élections, des accusations de fraude ont amené les dirigeants communistes à abandonner toute confiance dans le processus électoral et à s'engager dans la lutte armée.

Le soulèvement était prévu pour la mi- et s'appuyait entre autres sur le soutien de sympathisants communistes dans l'armée. Avant que la révolte puisse avoir lieu, la police a arrêté Martí et d'autres dirigeants communistes. Les autorités ont saisi des documents prouvant l’insurrection prévue, qui ont servi de preuves lors de procès en cour militaire.

Malgré le coup moral et organisationnel subi par le PCS, l'insurrection n'est pas annulée. À la fin de , la situation nationale était devenue chaotique. Les forces de sécurité ont arrêté des groupes ou des individus impliqués dans des actes perçus comme subversifs ou révolutionnaires ; pendant ce temps, la population autochtone de l'ouest a commencé à se révolter pour protester contre les mauvaises conditions de vie. Rien ne permet de penser que le soulèvement des paysans a été organisé par le PCS, mais en raison des dates auxquelles il s'est déroulé, les forces armées ont considéré qu'il fallait intervenir avec la même violence.

Le soulèvement et les massacres