Ernest Lalor Malley, connu sous le nom Ern Malley, est un poète fictif et la figure centrale du plus célèbre canular littéraire d'Australie, communément appelé canular Ern Malley ou affaire Ern Malley.

Liminaire En 1943, James McAuley et Harold Stewart, conservateurs, créent l'ensemble de l'œuvre d'Ern Malley en vue de piéger les membres du groupe Angry Penguins, un mouvement d'art et de littérature modernistes centré autour d'un journal du même nom, coédité par le poète Max Harris et le mécène John Reed, de Heide, à Melbourne.

Imitant la poésie moderniste qu'ils méprisent, les fraudeurs créent délibérément ce qu'ils pensent être de mauvais vers et envoient seize poèmes à Harris, sous le couvert d'Ethel, une supposée sœur survivante d'Ern Malley. Harris et d'autres membres du cercle de Heide, subjugués par cet envoi et ravis par cette poésie, consacrent le numéro suivant de Angry Penguins à Malley, le saluant comme un génie. Le canular, révélé peu après, donne lieu à une cause célèbre et à l'humiliation de Harris, jugé et condamné à une amende pour avoir publié des poèmes au contenu obscène.

Dans les décennies suivantes, le canular s'est avéré être un grave revers pour la poésie moderniste en Australie. Cependant, depuis les années 1970, les poèmes de Ern Malley, bien que connus pour être des canulars, sont devenus un exemple réussi de poésie surréaliste à part entière, vantée par des poètes et des critiques comme John Ashbery, Kenneth Koch et Robert Hughes. Les poèmes de Ern Malley sont maintenant nettement plus lus que ceux de ses créateurs et cette affaire a inspiré de grands écrivains et artistes australiens, tels Peter Carey et Sidney Nolan. Le poète et anthologue américain David Lehman a qualifié Ern Malley de The Ern Malley Poetry Hoax – Introduction, David Lehman, in: Jacket , 1998.

Contexte En 1944, James McAuley et Harold Stewart travaillent à la Direction de la recherche et des affaires civiles de l'armée. Avant la guerre, ils faisaient partie du monde de la bohème artistique à Sydney. McAuley joue et chante dans des revues de gauche de l'université de Sydney. Tous deux préférent le modernisme primitif à ses formes ultérieures. McAuley affirme que The Love Song de J. Alfred Prufrock (1917) de T. S. Eliot est une œuvre de génie mais que The Waste Land (1922), considéré par beaucoup comme le plus bel accomplissement d'Eliot, est un gâchis incohérent. Les deux hommes déplorent la dans la poésie. Ils méprisent le magazine de poésie moderniste Angry Penguins et sont mécontents du succès de Max Harris, fondateur et éditeur du magazine.

Création du canular

McAuley et Stewart décident de faire un canular à Harris et son Angry Penguins en soumettant à ce magazine des poèmes absurdes, sous l'apparence d'un poète de fiction. Ils rédigent une biographie fictive d'Ernest Lalor Malley, qui, selon eux, serait mort l'année précédente à ; le nom est un , Malley faisant référence à , une classe de végétation australienne, et à , un oiseau endémique d'Australie, tandis que Lalor rappelle Peter Lalor, le dirigeant de la révolte d'Eureka en 1854Heyward, 1993, p. xv.. En un après-midi, ils écrivent dix-sept poèmes, tous de moins d'une page, destinés à être lus dans l'ordre sous le titre .

Leur technique d'écriture consiste à écrire la première chose qui leur vient à l'esprit, en puisant des mots ou des phrases dans le , un recueil de Shakespeare ou un dictionnaire de citations :

Ils ont également inclus des extraits de leur propre poésie de manière délibérément décousue.

Le premier poème de la séquence, Durer: Innsbruck, 1495, est un essai inédit de McAuley, rédigé pour plaire à Harris : I had often cowled in the slumbrous heavy air, Closed my inanimate lids to find it real, As I knew it would be, the colourful spires And painted roofs, the high snows glimpsed at the back, All reversed in the quiet reflecting waters – Not knowing then that Durer perceived it too. Now I find that once more I have shrunk To an interloper, robber of dead men's dream, I had read in books that art is not easy But no one warned that the mind repeats In its ignorance the vision of others. I am still The black swan of trespass on alien waters.

David Brooks théorise dans son livre de 2011, The Sons of Clovis: Ern Malley, Adoré Floupette and a Secret History of Australian Poetry, que le canular Ern Malley s'inspirait de la satire de 1885 sur le symbolisme français et le mouvement décadent, Les Déliquescences d'Adoré Floupette par Henri Beauclair et Gabriel Vicaire by Don Anderson, The Australian (1–2 October 2011).

Stewart affirme n'avoir jamais entendu parler de Floupette à l'époque du canular d'Ern Malley ; bien que rien ne prouve que McAuley ait entendu parler de Floupette, son mémoire de maîtrise, intitulé (« Symbolisme : un essai de poétique »), comporte une étude de la poésie symboliste française « The Ern Malley Affair », Michael Heyward, Jacket, (June 2002), retrieved 22 March 2016..

Biographie d'Ern Malley Selon la biographie fictive de ses inventeurs, Ernest Lalor Malley naît à Liverpool, en Angleterre, le . Son père est mort en 1920 et sa mère a émigré à Petersham, une banlieue de Sydney en Australie, avec ses enfants, Ern et sa sœur aînée, Ethel. Au décès de sa mère, en , Ern Malley quitte l'école pour travailler comme mécanicien automobile. Peu de temps après son dix-septième anniversaire, il déménage à Melbourne où il vit seul et travaille comme vendeur d'assurances puis comme réparateur de montres. Atteint de la maladie de Basedow au début des années 1940, Malley refuse le traitement. De retour à Sydney, il s'installe en chez sa sœur, où il devient de plus en plus malade, ainsi que de tempérament difficile, jusqu'à sa mort, à , le de la même année.

La vie de poète de Malley n'est connue qu'après que sa sœur Ethel a retrouvé une pile de poèmes inédits. Ces poèmes comportent une brève préface expliquant qu'ils ont été composés sur une période de cinq ans mais ne laisse aucune indication sur ce qu'il fallait en faire. Ethel Malley montre les poèmes à une amie qui lui suggère de les envoyer à un spécialiste, Max Harris de Angry PenguinsDocumentation of Ethel's action and other sources can be viewed online at the Ern Malley Feature, Jacket (Sydney), No. 7, June 2002, ed. John Tranter.

Réalisation du canular McAuley et Stewart envoient à Harris une lettre, prétendument d'Ethel, contenant les poèmes et lui demandant son avis sur le travail de son défunt frère. Harris lit les poèmes avec un sentiment d'excitation grandissant : Ern Malley, pensait-il, était un poète de la même classe que W. H. Auden ou Dylan Thomas. Il les montre à son cercle d'amis littéraires, qui s'accordent à dire qu'un poète moderniste d'une grande importance jusqu'alors totalement inconnu vient d'être découvert dans la banlieue australienne. Il décide de sortir une édition spéciale de Angry Penguins et commande à Sidney Nolan, pour la couverture, un tableau basé sur les poèmes.

L'édition "Automne 1944" de Angry Penguins paraît en en raison de retards d'impression en temps de guerreMichael Heywood, The Ern Malley Affair, p.77. Harris la promeut avec enthousiasme dans le petit monde des écrivains et des critiques australiens. Toutefois, la réaction n'est pas ce qu'il avait espéré : un article du journal étudiant de l'université d'Adélaïde ridiculise les poèmes et suggère qu'Harris les a lui-même écrits, selon un canular élaboré.

Le canular révélé vignette|Max Harris avec Joy Hester, artiste des Angry Penguins. Le , le Daily Mail d'Adelaide évoque la possibilité que Harris soit l'auteur du canular plutôt que sa victime. Alarmé, Harris engage un détective privé pour déterminer si Ern et Ethel Malley existent. La semaine suivante, le Sunday Sun de Sydney affirme dans sa une que les poèmes d'Ern Malley ont été écrits par McAuley et Stewart.

La police sud-australienne saisit le numéro des Angry Penguins consacré à The Darkening Ecliptic au motif que ses poèmes sont obscènes.

Après la révélation du canular, McAuley et Stewart écrivent :M. Max Harris et les autres auteurs des Angry Penguins représentent un exemple australien d'une mode littéraire devenue célèbre en Angleterre et en Amérique. La particularité de cette mode, nous semblait-il, était de rendre ses adeptes insensibles à l'absurde et incapables de discernement ordinaire. Notre sentiment était que, par un processus d'auto-illusion critique et d'admiration mutuelle, les auteurs de ces absurdités dénuées d'humour avaient réussi à les faire passer pour de la grande poésie auprès des intellectuels et des bohèmes en herbe, ici et ailleurs. Leur œuvre nous apparaissait comme un recueil d'images criardes, dénuées de sens et de structure cohérents. Cependant, il était possible que nous ayons tout simplement échoué à pénétrer la substance profonde de ces productions. La seule façon de trancher était l'expérimentation. Après tout, c'était normal. Si M. Harris avait fait preuve de suffisamment de discernement pour rejeter les poèmes, alors la situation aurait été inversée.

Impact immédiat La police sud-australienne poursuit Harris pour avoir publié des écrits immoraux et obscènes. Le seul témoin à charge est le détective de la police Volgelsang, dont le témoignage est plein d'humour involontaire : Si plusieurs éminents témoins experts plaident en faveur de M. Harris, il a été toutefois reconnu coupable et condamné à une amende de .

Angry Penguins disparaît peu après, à cause d'une affaire de diffamation intentée contre Harris pour une critique indépendante.

Nombre de personnes, y compris instruites et s'intéressant aux arts, restent persuadés de la validité de l'expérience de McAuley et Stewart : ils ont délibérément écrit de la mauvaise poésie, l'ont transmise sous un pseudonyme plausible à l'éditeur de poésie moderniste le plus en vue du pays et l'ont pris au piège prouvant qu'il ne pouvait pas différencier la vraie poésie de la fausse, la bonne de la mauvaise.

Le canular a eu des répercussions durables. L'Oxford Companion to Australian Literature déclare :

La controverse s'est poursuivie pendant plus de vingt ans et s'est étendue au-delà de l'Australie lorsque le critique littéraire britannique Herbert Read est aussi pris au piège.

McAuley, Stewart et Harris dans leurs dernières années McAuley publie ensuite plusieurs volumes de poésie et fonde, avec Richard Krygier, la revue littéraire et culturelle Quadrant. À partir de 1961, il est professeur d'anglais à l'université de Tasmanie ; il meurt en 1976.

Stewart s'installe définitivement au Japon en 1966 et publie deux volumes de traductions de poèmes japonais traditionnels qui deviennent des best-sellers en Australie ; il meurt en 1995.

Harris, une fois rétabli de son humiliation, tire le parti de sa notoriété en publiant, de 1951 à 1955, un autre magazine littéraire appelé Ern Malley's Journal. En 1961, par défi, il republie les poèmes d'Ern Malley, affirmant que, quoi que M. McAuley et Stewart aient eu l'intention de faire, ils avaient produit des poèmes mémorables. Harris devient ensuite libraire et chroniqueur de journaux réputé. Ses opinions politiques évoluent vers la droite avec l'âge alors qu'il était membre du Parti communiste à l'époque du canular et, au milieu des années 1960, il affirme sympathiser avec les motivations de McAuley et Stewart pour créer Ern Malley . Harris meurt en 1995.

Réappréciation ultérieure Les poèmes sont régulièrement republiés et cités. On compte au moins vingt publications de The Darkening Ecliptic, complètes ou partielles, non seulement en Australie, mais également à Londres, Paris, Lyon, Kyoto, New York et Los AngelesRainey, David. Ern Malley: The Hoax and Beyond. Melbourne: Heide Museum of Modern Art, 2009. , pp. 30–32..