Le pharmakós (en grec ancien , « celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre ») est la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives et dans la Grèce antique. Le mot a fini par prendre en grec, à l'époque classique, la signification de malfaiteurAristophane, Les Cavaliers, vers -405.. Afin de combattre une calamité ou de chasser une force mauvaise et menaçante, une personne, parfois revêtue de vêtements sacrés, ou un animal était choisi et traîné hors de la cité, où il était parfois mis à mort. Cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la citéJacques Derrida, La Dissémination, 1972, Seuil, « Points-Essais », p. 162-163.. Son expulsion devait permettre de purger la cité du mal qui la touchait, d'où l'ambiguïté du terme grec qui, au neutre (φάρμακον, phármakon), pouvait signifier aussi bien « remède », « drogue », « philtre », que « poison » ou « venin ».

Le pharmakós dans l'antiquité Le phármakon (neutre singulier) ou les phármaka (neutre pluriel)

Chez Homère, le mot phármakon se rencontre plusieurs foisOdyssée, IV, v.220 ; X, v.236 ; Iliade, XI, v.741 ; XXII, v.94.. Il peut jouer un rôle positif dans le cas d'Hélène qui cherche à soulager les peines de Télémaque et Ménélas pleurant Ulysse en mélangeant un phármakon à leur vin, comme elle l'a appris de Polydamna en Égypte. Il est parfois accompagné de l'adjectif kakón quand son rôle est négatif, comme dans le cas de Circé qui souhaite rendre amnésiques les compagnons d'Ulysse et mélange un phármakon kakón au vin qu'elle leur offre.

Chez Théocrite, Simaitha et sa servante Thestylis, les deux femmes qui mènent un rituel de magie amoureuse ou de sorcellerie dans l'idylle II, sont appelées dans le titre grec de l'idylle pharmakeutriai, c'est-à-dire faiseuses ou utilisatrices de pharmaka, autrement dit pharmaciennes.

Le pharmakós (masculin singulier)

La ville d'Athènes entretenait un certain nombre de miséreux, criminels, vagabonds, infirmes, et en cas de calamité réelle ou possible, on procédait à un sacrifice en choisissant un de ces individus comme pharmakósRené Girard, La violence et le sacré, Grasset, Coll. Pluriel, 1972, p. 143 et 379.. Le rite d'exécution du pharmakós est la lapidation. La cruauté de ces vieux rituels à l'égard de malheureux expulsés comme boucs émissaires s'était beaucoup atténuée dans l'Athènes classique du Henri Jeanmaire, Dionysos, p. 228-230

Au cours des fêtes appelées Thargélies qui se célébraient en mai en l'honneur d'Apollon, le dieu purificateur par excellence, deux , parés l'un d'un collier de figues blanches, l'autre d'un collier de figues noires, étaient escortés à travers la ville ; on les frappait à coups de branches de figuier et de tiges d'oignons marins (en grec ancien , scille), et on les expulsait hors de la cité pour écarter avec eux les souillures dont on les supposait chargésLouis Séchan et Pierre Lévêque, Les grandes divinités de la Grèce, Éditions E. de Boccard, 1966, p. 205. Sur l'île de Leucade, on pratiquait, à époque archaïque, l'ordalie du , : on précipitait dans les flots une victime humaine selon un rite de rédemption collectiveLouis Séchan et Pierre Lévêque, Les grandes divinités de la Grèce, Éditions E. de Boccard, 1966, p. 212.. La victime du « Saut de Leucade » avait des plumes attachées au corps, ce qui pourrait laisser supposer un déguisement animalLouis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Champs, Flammarion, 1982, p. 223, note 90.. Ce rite est décrit par le géographe grec Strabon en ces termes : « Il avait été d'usage à Leucade, que chaque année, le jour de la fête d'Apollon, on précipitât du haut du cap Leucate, à titre de victime expiatoire, quelque malheureux poursuivi pour un crime capital. On avait soin de lui empenner tout le corps et de l'attacher à des volatiles vivantsStraGéo (Livre X, Ch. 2, 9) ». Jane Ellen Harrison écrit que, lors des Mystères d'Éleusis, dans les rites de purification à Éleusis en Grèce antique Jane Ellen Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, Princeton University Press, 1903 (réédité en 1991), , p. 152..

Henri Jeanmaire parle du sacrifice humain ou animal nommé diasparagmos. Les participants au rite se faisaient saisir d'une furie extatique avant de tuer le sacrifice à mains nues, avant de souvent s'en nourrir.

Le phármakon dans la philosophie Pharmakon, en philosophie et en théorie critique, recoupe trois sens distincts : remède, poison et bouc émissairePharmakon (pharmacologie), http://arsindustrialis.org/pharmakon. Les premier et deuxième sens font référence au sens quotidien de la pharmacologie (en particulier la toxicologie), dérivant du terme grec φάρμακον (phármakon), tandis que le troisième sens fait référence au rituel de sacrifice humain.

Le lexique Liddell-Scott-Jones donne un autre sous-sens de pharmakon (remède) en tant que « moyen de produire quelque chose » qui intéresse certains auteurs actuelsφάρμακον in the online Liddell-Scott-Jones Greek–English Lexicon.

Platon Dans le Phèdre, Platon, persuadé de la supériorité de l'instruction par le discours oral et vivant sur l'écrit, compare l'écriture à une « drogue » (pharmakon : poison) :

Socrate : Le dieu Theuth, inventeur de l'écriture, dit au roi d'Égypte : « Voici l'invention qui procurera aux Égyptiens plus de savoir et de mémoire : pour la mémoire et le savoir j'ai trouvé le remède [pharmakon] qu'il faut » - Et le roi répliqua : « Dieu très industrieux, autre est l'homme qui se montre capable d'inventer un art, autre celui qui peut discerner la part de préjudice et celle d'avantage qu'il procure à ses utilisateurs. Père des caractères de l'écriture, tu es en train, par complaisance, de leur attribuer un pouvoir contraire à celui qu'ils ont. Conduisant ceux qui les connaîtront à négliger d'exercer leur mémoire, c'est l'oubli qu'ils introduiront dans leurs âmes : faisant confiance à l'écrit, c'est du dehors en recourant à des signes étrangers, et non du dedans, par leurs ressources propres, qu'ils se ressouviendront ; ce n'est donc pas pour la mémoire mais pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. »Le mot pharmakon est aussi utilisé par Platon pour distinguer la mauvaise sophistique de la bonne philosophie : quand il s'applique aux sophistes, pharmakon est pris dans son sens de « poison », mais quand il s'applique à Socrate, au contraire, il est pris dans son sens bénéfique de remède. Jacques Derrida montre qu'entre Socrate et les sophistes, il y a identité dans la réciprocité violente : le mot pharmakon polarise la violence sur un « double » arbitrairement expulsé de la cité philosophique.

Jacques Derrida a aussi fait cette découverte remarquable que Platon n'utilise jamais le terme pharmakós au masculin, qui est le seul nom de sa famille à ne pas figurer dans son œuvre, alors que tous les autres comme et φάρμακον sont attestés chez ce philosophe. Selon René Girard, cette découverte prouve la répugnance de Platon devant la violence religieuse, son refus de révéler la violence religieuse présente chez les poètes, Homère et les tragiques grecs (d'où l'opposition de Platon à la poésie, opposition qui n'est pas fondée sur des critères esthétiques comme on le croit souvent) ; voyant le danger de cette violence, Platon a voulu censurer « la puissance du sacrificiel dans ce qu'il a de plus moral. Je dis bien moralRené Girard, Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, 2001 ; voir aussi René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972, coll. « Pluriel », 441-444.. »

Jacques Derrida Au , Jacques Derrida a analysé dans La pharmacie de PlatonDerrida, La pharmacie de Platon, repris dans La dissémination, Éditions du Seuil (1972) et plus récemment dans la traduction Luc Brisson du Phèdre de Platon, éd. de poche GF. les significations opposées du terme pharmakon (remède, ou bien poison) en Grèce antique, à partir d'une réflexion sur le Phèdre de Platon. Alors qu'une lecture simple du traitement de l'écriture par Platon suggère que l'écriture doit être rejetée, car strictement toxique pour la capacité de penser par soi-même en dialoguant avec les autres (c'est-à-dire par anamnèse), Derrida propose, quant à lui, que l'écriture relève à la fois d'un remède et d'un poison. Derrida emploie le terme pharmakon pour mettre en évidence le lien entre sa signification traditionnelle et la notion philosophique d’indétermination : Or, la traduction du pharmakon par « remède » ou par « poison » ne saurait être acceptée ou refusée totalement, car « il n’y a pas de remède inoffensif. Le pharmakon ne peut jamais être simplement bénéfique », c’est quelque chose qui peut être à la fois bon et mauvais, bénéfique et douloureux. Derrida donne l’exemple des galeux qui, en frottant leurs plaies, ressentent une « douloureuse jouissance » qui, tout en participant à apaiser la maladie, ne la soigne pas. Il cite également l'exemple de l'écriture comme pharmakon, tirée d'une analyse du Phèdre de Platon : Le pharmakon est porteur et producteur d’ambiguïté - un double originaire qui fait une chose et son contraire en même temps. Le pharmakon est contradictoire et pris dans un cercle sans fin. En ce sens, L’écriture en tant que pharmakon fait deux choses en même temps : elle est utile et bonne pour la mémoire, elle est une trace qui aide à se remémorer le vrai. À l’inverse, elle est le souvenir d’une vérité, mais un souvenir teinté d’une opinion puisque c’est une expérience rétrospective. L’écriture en ce sens est mauvaise à cause de son aspect second, son impossibilité d’être authentique dans le présent, elle n’est vraie qu’en apparence. On ne peut pas condamner le pharmakon tout comme on ne peut pas condamner l’écriture, car ils sont à la fois problème et solution.

Cependant, se référant au quatrième sens du pharmakon en tant que « productif », Kakoliris soutient (contrairement à la restitution de Derrida) que le différend entre Theuth et le roi dans Phèdre de Platon ne concerne pas la question de l'écriture comme pharmakon, soit un remède ou un poison, mais plutôt une question moins binaire, c'est-à-dire, savoir si l'écriture est productrice de mémoire ou de souvenir.. L'indétermination et l'ambiguïté ne sont pas, de ce point de vue, caractéristiques fondamentales du pharmakon, mais plutôt de la lecture déconstructive de Derrida.

Épicurisme La philosophie morale d'Épicure a été résumée par Philodème de Gadara en quatre points, ce que l'on a appelé le Tetrapharmakos, c'est-à-dire le « quadruple remède » : Le dieu n'est pas à craindre ; la mort ne donne pas le souci ; et tandis que le bien est facile à contenir, le mal est facile à supporter.

Ludwig Wittgenstein Ludwig Wittgenstein aussi compare la philosophie à une thérapeutique. Mais il ne s'agit plus ici d'une pharmaceutique, comme chez les GrecsGraham Lock, Wittgenstein. Philosophie, logique, thérapeutique, partie VI, PUF, 1992..

D'après Marie GuillotMarie Guillot, Wittgenstein, Freud, Austin : voix thérapeutique et parole performative, Revue de Métaphysique et de Morale 2004/2, n° 42, p. 259-277., professeur de philosophie et d'histoire de l'art à l'université d'Essex et auteur de l'article « Wittgenstein, Freud, Austin : voix thérapeutique et parole performative » dans la Revue de métaphysique et de morale en 2004. :

Autres interprétations René Girard en a fait l'un des fondements de sa théorie du bouc émissaire dans La Violence et le Sacré.