Le naufrage des îles d’Aves, ou désastre des îles d’Aves, est une catastrophe maritime qui frappe une escadre française dans sa presque totalité le sur les récifs des Aves. Elle occasionne la perte de treize (ou quatorze) navires et de 500 marins. Elle a pour raison une erreur de navigation du vice-amiral Jean d’Estrées qui a refusé d’écouter les conseils de son pilote et de ses officiers. Une expédition de secours lancée par Colbert à la fin de l’année 1678 récupère une partie des canons et des boulets alors que d’Estrées n’est pas réellement sanctionné.

Le contexte : les combats entre Français et Hollandais dans les Antilles (1674 – 1677) En 1678, la guerre entre la France et la Hollande arrive à sa sixième année. Le plus gros des combats (terrestres et navals) se passent en Europe. En 1674, cependant, les Hollandais portent la guerre dans les Antilles en y attaquant les colonies françaises. Repoussés devant la Martinique (), ils reviennent à la charge l’année suivante en attaquant la Grenade (). L’escadre du vice-amiral Jacob Binckes s’empare en de Cayenne puis de Marie-Galante. Louis XIV réagit en y envoyant une flotte sous les ordres du vice-amiral Jean d’Estrées. Celui-ci reprend Cayenne le . Le , il livre bataille à Binckes devant Tobago et lui coule une partie de sa flotte. Puis il traverse l’Atlantique et du au , assiège et prend l’îlot hollandais de Gorée au Sénégal. Revenant dans les Antilles, d’Estrées achève l’anéantissement de l’escadre de Binckes lors d’une nouvelle bataille à Tobago, ce qui lui permet aussi de s’emparer de l’île ().

Poussant son avantage, d’Estrée décide en 1678 de s’emparer de l’île de Curaçao, autre riche possession hollandaise. Il passe à la Grenade en , à Saint-Christophe en mars, à la Martinique en avril ; parallèlement, il envoie à Saint-Domingue et à la Tortue quérir l’aide des flibustiers dont l’effectif finit par atteindre le millier d’hommes. L’entreprise lui parait « presque infaillible ». Un Français, qui a été trois mois prisonnier dans l’île, répond du succès : toute la défense consiste en une compagnie d’infanterie, une quarantaine de planteurs « et autant de pauvres Juifs »Conquise en 1634 sur les Espagnols, l’île de Curaçao se livre à toutes sortes d’activités avec l’empire espagnol tout proche (contrebande, plantations, traite des esclaves, course). Elle compte une importante population juive arrivée depuis 1652.. Plutôt que d’attaquer le fort par la mer, d’Estrée prévoit de débarquer à trois lieues de là dans la baie de Sainte-Barbe : une batterie et deux mortiers hissés par des bœufs au sommet de la colline qui domine la position du fort doivent lui permettre de le réduire « en peu de jours » à merci.

Le naufrage collectif sur les récifs des Aves (11 mai 1678) vignette|droite|Le vice-amiral Jean d’Estrées porte la responsabilité du naufrage pour ne pas avoir écouté ses pilotes et ses officiers. Le , d’Estrées appareille de Saint-Christophe à la tête d’une escadre de dix-huit navires royaux et douze bâtiments corsaires. Curaçao fait partie du cordon d’îles des petites Antilles qui longe la côte nord de l’empire espagnol en Amérique du sud. L’escadre, après avoir fait route au sud, marche vers l’ouest. Le capitaine de pavillon de d’Estrées s’inquiète du fait qu’il ne dispose pas de pilote connaissant la région. Mais d’Estrées le renvoie sèchement : « C’est mon affaire, encore une fois, laissez-vous conduireCité par .. » Et il ordonne de faire route sur l’îlot d’Orchila au nord de l’actuel Venezuela. L’ÉtoileUn petit vaisseau de 40 canons. Tableau de la flotte française en 1677, ()., flanquée d’un bâtiment flibustier, reçoit pour mission de faire une descente dans l’île voisine de Buen-Ayre.

Dans la soirée du , latitude prise, on se croit à une vingtaine de lieues dans le nord d’Orchila, alors qu’à l’estime du pilote Bourdenave, l’escadre est à l’ouest de cette côte « haute et saine ». Mais d’Estrées le met à la porte : « Ce coquin me vient toujours dire des sottises. » Et il fait le signal de courir au sud-sud-ouest, « les huniers bas toute la nuit », sans vouloir écouter les conseils du marquis d’Amblimont, lui aussi inquiet. La nuit tombe. Vers , des coups de feu éclatent en avant du Terrible : un bâtiment flibustier vient de s’échouer. Aussitôt, le vaisseau amiral tente de virer de bord. Au moment où on le croit paré, le Terrible touche un banc de roches. Les navires qui suivent lofent ou laissent arriver afin d’éviter entre eux les abordages. Une douzaine s’en va donner en plein sur des écueils invisibles. Nulle part on n'aperçoit la terre, et les ténèbres accentuent le drame en y ajoutant la terreur de ne pas survivre à la nuit.

Au petit matin, la catastrophe se révèle dans toute son ampleur : le Terrible de qui porte pavillon amiral, le Tonnant de 66 qui porte la cornette du chef d’escadre de Grancey, le Prince de 57, le Belliqueux de 73, l’Hercule de 55, le Défenseur de 50 et, à deux lieues de là, le Bourbon de 57, toute une division de vaisseaux de ligne git éventrée. Pour se dégager, on tente de porter une ancre vers le large afin de se haler dessus. En vain. Vents et courant rejettent sur les brisants la chaloupe qui la porte. Trois navires flibustiers de 18, 12 et se sont échoués aussi, de même que deux (ou trois) transporteurs, dont l’un au moins est un navire hôpital. Dans la journée, la flûte royale le Dromadaire de , commandée par Étienne de Perier s’échoue aussi, ce qui fait monter les pertes à treize (ou quatorze) bâtimentsSept vaisseaux de ligne, trois transports, trois navires flibustiers selon ; sept vaisseaux de ligne, une flûte, trois transports, trois navires flibustiers selon . La Roncière cite les noms de tous les bâtiments naufragés et inclut la flûte dans les trois navires de transport (voir l’Annexe, infra). Vergé-Franceschi ne le fait pas et met la flûte à part des transporteurs, ce qui semble une erreur et explique le chiffre de quatorze navires. Un plan manuscrit, probablement réalisé par un officier rescapé, montre treize épaves sur les récifs. Six d’entre-elles sont anonymes : ce sont les transporteurs et les flibustiers. Document consultable sur le site de la BNF et reproduit dans l’article, supra.. Fort heureusement, restés plus au large ou en arrière, plusieurs flibustiers ou bâtiments royaux vont pouvoir se porter au secours des naufragés.

D’Estrées ignore totalement où il s’est échoué. En chaloupe, il quitte sans attendre le Terrible – avec sa cassette – pour trouver refuge sur un navire flibustier où il apprend que le lieu est un archipel dont les seuls habitants sont des oiseaux, les îles d’AvesDu latin avis, d’où leur autre nom d’îles aux Oiseaux. .. Ces îles – des récifs surtout – s’étendent à fleur d’eau sur environ quatorze lieues. Les flibustiers font la leçon à d’Estrées : « S’ils avaient su que M. le vice-amiral n’eût pas de gens de pratique, ils se seraient offerts pour le conduire : il faut des praticiens ; l’on ne navigue pas en ce pays-là par la hauteur(Comprendre « arrogance », pour le mot « hauteur »). Cité par .. »

Après avoir talonné pendant sept heures, le Terrible s’ouvre. « Quantité de soldats et de matelots à la nage » sont secourus par la grande chaloupe du capitaine de pavillon Méricourt ; d’autres se réfugient sur les parties hautes qui émergent encore, mât de beaupré et la dunette sur tribord. Mais sur les d’équipage, 80 se noient. Du Belliqueux et de l’Hercule, la chaloupe amirale sauve une centaine d’hommes ; la flûte le Tardif recueille 90 naufragés du Bourbon ; un millier d’autres trouvent asile sur les derniers navires restés valides. Le capitaine d’Amblimont ne quitte le Défenseur qu’après avoir évacué son équipage et se sauve à la nage le dernier. Les flibustiers ont activement participé aux opérations de sauvetage, mais sont sous les eaux, de même que plusieurs centaines de canons de marine et une batterie de campagne. Le capitaine de Bonneville, qui revient de patrouiller du côté de Curaçao, croise les « reliques » des vaisseaux échoués qui flottent sur les lieux du naufrage et part pour la France y porter la nouvelle de la fortune de mer.

Les suites de l’affaire : opération de secours et absence de sanction vignette|droite|Plan des opérations de récupération des canons confiées à Job Forant et publié en 1679. vignette|droite|Chaloupe remontant un canon lors de l’expédition de secours. vignette|droite|Plan de Curaçao. L’île échappe à l'invasion grâce au naufrage de l’escadre française. Le , d’Estrées se replie sur Saint-Domingue où il reforme, avec les navires restants, un embryon de flotte avec le Duc de comme vaisseau-amiralOutre ce vaisseau monté par le comte de Sourdis, il y a le Brillant (), l’Alcyon (44), l’Émerillon (36), la flûte le Tardif (20), trois brûlots et une pinasse chargée de vivres. .. Comme il n’est pas possible de garder et nourrir tous les rescapés à bord, 8 à et matelots sont débarqués sur l’île, puis d’Estrées rentre piteusement sur la métropole. La responsabilité du désastre lui incombe tout entière. Au Petit-Goâve, les subordonnés qui rédigent les premiers rapports n’entendent pas porter le chapeau. Le capitaine de pavillon du Terrible refuse de signer la relation du naufrage dressée par Flacourt (qui commandait l’Hercule) sous prétexte « qu’elle ne contient pas la vérité ». « La perte de l’escadre que M. le vice-amiral vient de faire, déclare-t-il, est trop grande pour la passer sous silence comme je fis l’an passé à Tabacq »On ne sait pas à quel incident fait référence cette remarque de Méricourt.. N’ayant « eu que le nom de capitaine du vaisseau » amiral, dont « Monsieur le vice-amiral a voulu faire les fonctions, j’en décline la responsabilité »Cité par ..

Dans les bureaux du Ministre de la marine, c’est la consternation. Avisé de l’« horrible malheur », Colbert est furieux. Cette affaire – seule lourde bévue navale de la guerre de Hollande – jette une ombre sur une fin de conflit victorieuse alors que les négociations de paix touchent à leur fin (le traité sera signé en août à Nimègue« Le désastre de d’Estrées sur les récifs des îles d’Aves ramène Colbert à plus de modestie quant à la volonté de s’emparer du trident de Neptune. » .). Abraham Duquesne, que d’Estrées a tout fait pour écarter des opérations navales en mer du Nord au début du conflit, ironise. L’évènement nourrit le débat (et la rivalité) entre officiers gentilshommes (ce qu’est d’Estrées, entré à dans la Marine sans expérience par la grâce du ministre) et officiers roturiers (ce qu’est Duquesne, qui navigue depuis l’âge de ). L’affaire met aussi un peu de baume au cœur des Hollandais qui sortent épuisés du conflit. Ils font courir le bruit que l’escadre a été attirée dans les parages à la poursuite de trois de leurs vaisseaux : le canon d’alarme, pris pour le signal d’un engagement, aurait précipité la marche des Français vers leur naufrage.

Colbert convoque tous les officiers de marine présents à la Cour ou à trente lieues à la ronde pour les expédier d’urgence sur les lieux du naufrage. Les rapports relatent la perte de d’artillerie ; « savoir 212 de fonte et 282 de fer ». Il faut d’urgence préparer une expédition pour tenter de les récupérer car les Hollandais sont déjà sur les rangs pour le faire. Le , un convoi part de France sous la conduite du vieux Job Forant, marin roturier et huguenot de La Tremblade, assisté du jeune marquis de Langeron que guide le capitaine Paris. Il se compose de deux vaisseaux et deux caïches que rallient à la Martinique deux autres vaisseaux et quatre flûtes.