vignette|290px|Les deux phases du supplice : bris des membres suivi de l'agonie sur la roue Hirtzel Lévy, né vers 1707 à Wettolsheim, a été condamné à mort pour un crime dont il était innocent. La sentence aussitôt confirmée en appel par le Conseil souverain d'Alsace, il a péri sur la roue à Colmar le .
Ses deux co-accusés, Menké Lévy et Moyse Lang, également juifs et condamnés à mort, devaient voir leur appel évoqué au printemps suivant. Mais le Conseil privé du Roi, réuni à Versailles, ordonna la révision du procès entier, ouvrant la voie à la réhabilitation du supplicié et à l'acquittement des deux autres accusés. Manifestation d’antijudaïsme judiciaire, l'affaire Hirtzel Lévy reste l'une des grandes causes criminelles de la seconde moitié du .
Biographie Hirtzel Lévy est le fils de Isaac Lévy, préposé des Juifs de Wettolsheim, petit village du Haut-Rhin. En 1728, il a épousé la fille du préposé des Juifs de Haguenau, qui lui a donné trois enfants. Son cousin germain, Menké Lévy, dit « le sacrificateur », habite également WettolsheimSur les liens généalogiques, voir Mémoire juive en Alsace, de A.A. Fraenckel, Éditions du Cédrat, Strasbourg, 1997. Une sœur de Hirtzel est mariée à Moyse Lang, un des rejetons de la plus ancienne famille juive de RibeauvilléSur l'histoire de la famille Lang présente à Ribeauvillé depuis 1648, voir Quand Rapchvir était capitale du judaïsme alsacien, Histoire de la communauté juive de Ribeauvillé de 1648 à 1750 par Denis Ingold et Günter Boll, in Revue du cercle de généalogie juive, numéro 63, tome 16, automne 2000. Une autre sœur a épousé Isaac Dreyfus, préposé des Juifs du village de Sierentz, distant d’une cinquantaine de kilomètres. De tous les côtés, la famille est honorablement connue.
Contexte historique À partir du milieu du , la communauté juive d’Alsace est la plus nombreuse du Royaume. Elle compte environ vingt mille âmes en 1784, soit la moitié des Juifs du pays. L'expulsion des Juifs du royaume de France en 1394 n'a pas affecté l'Alsace, hors de ce royaume jusqu'aux traités de Westphalie (1648). Ils ne sont autorisés à y vivre que dans certains villages, dont les seigneurs ont accepté leur présence et moyennant le paiement de lourdes taxes de séjour. Ils ne peuvent y posséder que leur maison d’habitation. thumb|left|Négociant juif en bétail en Alsace, fin - s. Artisanat et agriculture leur sont interdits. Ils se sont donc spécialisés dans le commerce d’objets de seconde main, la friperie, le colportage, l’achat et la vente de bétail, de chevaux et de fourrages, le petit commerce local, vin, boucherie, chandelles, cuir, tissus, fourrures, etc… L’argent que les plus riches tirent de ces activités est parfois placé dans le prêt à intérêt, condamné par la morale chrétienne, mais qui constitue alors le seul système de crédit à la paysannerie. Dans les années de vaches maigres, les paysans se trouvent parfois incapables de rembourser. Il arrive que leurs biens soient saisis ou leurs crédits prorogés à des taux plus élevés. La haine du peuple des campagnes à l’égard des Juifs provient de cette dépendance économique.
Les histoires de « crimes rituels » circulent encore çà et là en Alsace. Accusations de profanation d’hosties avec le sang d’enfants chrétiens, sacrifices humains au-dessus d’un crucifix, beaucoup y croient encore. Pas loin de là, en , on a brûlé vif le Juif Raphael Lévy devant la cathédrale de Metz pour avoir enlevé le petit Villemin, pendant que sa mère était au lavoir. On a conclu au « crime rituel », mais l'homme était innocentPierre Birnbaum, Un récit de meurtre rituel au Grand Siècle, l’affaire Raphaël Lévy, Metz 1669, Fayard, 2008.
Cette prévention contre les Juifs est souvent partagée par les élites, la noblesse de robe, les Parlements de provinceAinsi, en 1750, le Conseil Souverain d'Alsace avait condamné une catholique ayant eu un enfant d'un juif à 3 ans de prison. Quant au père juif il fut condamné aux galères à vie, les baillis, comme le prouvent les brûlots de François Joseph Antoine Hell, bailli de LandserVoir ses Observations d'un Alsacien sur l'affaire présente des juifs d'Alsace, Francfort, 1779. On peut y lire une longue et haineuse dénonciation des crimes des juifs depuis que « le sang du Juste crucifié est retombé sur eux et sur leurs enfants… Il n’est ni pays ni siècle, dont l’Histoire n’ouvre à nos yeux des scènes de persécution que le juste courroux du Ciel fit éprouver à cette race criminelle… La dureté du cœur, l’aveuglement de l’esprit, l’esprit de la révolte, le penchant à l’usure, le caractère de cruauté les a rendus et les rendra à jamais ainsi qu’il leur fut prédit l’objet de l’exécration des peuples parmi lesquels ils sont dispersés » ou le Mémoire de François-Christophe de Klinglin, le propre neveu du président de la Cour qui condamnera Hirtzel LévyPoursuivi pour concussion par deux Juifs de Strasbourg, François Christophe de Klinglin décrit ainsi dans son mémoire en défense les juifs de son temps : « Une mauvaise foi insigne dans le commerce, un exercice public de l’usure la plus outrée, une avarice insatiable qui est la source de tant d’autres crimes et une haine implacable pour tous les hommes qui ne sont pas de leur secte, les ont rendus à juste titre l’objet du mépris et de l’exécration de toutes les nations policées » (Mémoire pour François-Christophe de Klinglin, prêteur Royal de la ville de Strasbourg, Grenoble, 1753, ). Voltaire qui était un ami de la famille de Klinglin avait lu ce mémoire et n'y trouvait rien à redire. Il souhaitait même que son auteur fut « reçu en triomphe à Strasbourg », voir lettre à Mme de Lutzelbourg, tante de François-Christophe, en date du 2 septembre 1753.. Les plus conservateurs cèdent au vieil antijudaïsme chrétien, les autres, partisans des Lumières, voient parfois dans la foi juive la mère de toutes les superstitions.
L’affaire
Le crime vignette|Distance de Houssen ( ou Wettolsheim) à Sierentz, parcourue à pied par Hirtzel Lévy les 8 et 9 décembre 1754 Le , entre onze heures et minuit, Madeleine Kopp, la veuve d’un ancien prévôt du petit village de Houssen, à une lieue de Colmar, est victime d’un vol en réunion ; trois ou quatre hommes entrent chez elle par effraction, la lient à sa servante, Catherine Straumann, et par coups, torture et menaces, lui font révéler le lieu où elle cache ses louis d’or, d’une valeur de trois mille livres. En quittant les lieux, ils ajoutent à leur butin quelques pièces de porc fuméCette seule circonstance aurait pu faire douter de la culpabilité des Juifs. . Alerté par des cris, des paysans partent dans toutes les directions, à la recherche des coupables mais sans résultat. Dès le lendemain matin, le bailli de Ribeaupierre est chez la veuve pour diriger l’enquête ; il prendra ses quartiers chez son fils et dînera souvent à sa table, au mépris de toutes les règles.
D’entrée, la veuve accuse le Juif Hirtzel Lévy, son cousin Menké Lévy de Wettolsheim et son beau-frère Moyse Lang de Ribeauvillé. Dans un second procès-verbal, la plaignante assure pourtant ne pas connaître les coupables mais croire « qu’ils ne pouvaient point être d’autres qu’eux » pour la seule raison qu’ils sont venus ensemble chez elle, quelques jours plus tôt, lui acheter une petite vache que Menké Lévy a sacrifiée sur sa propriété. Ils auraient alors repéré les lieux. La servante dit n’avoir reconnu que Hirtzel Lévy. Sur ces fragiles éléments, le bailli ordonne l’arrestation de Moyse Lang et Menké Lévy, interpelés chez eux le jour même, dix décembre. Hirtzel en revanche est introuvable. On le croit en fuite. Sa disparition attise les rumeurs dans la population chrétienne des villages alentour où pourtant on aimait plutôt bien ces Juifs .
Hirtzel est un père de famille d'environ quarante-cinq ans, un « trafiquant » selon l'expression de l'époque : il vend et il achète toutes sortes de marchandises, y compris du bétail. Son père le préposé de Wettolsheim, a un peu de bien. Moyse Lang tient commerce de vin, de chanvre et de chandelles dans le village de Ribeauvillé où la famille Lang est installée depuis le siècle précédent. Il a épousé Bliemel, une sœur de Hirtzel. Les deux beaux-frères sont souvent vus ensemble. Quant à Menké, on le surnomme « der Schächter », le sacrificateur : sa profession consiste à abattre les bêtes selon les rites juifs (casheroute). Or, on prétend qu’un grand couteau rituel a menacé la vieille prévote, que pour la faire parler, l’un des criminels lui aurait introduit un fer rouge dans « les parties intimes ». Et que les brigands parlaient entre eux en judéo-alsacien. vignette|Wettolsheim au premier plan et Colmar en arrière Le , Hirtzel Lévy est enfin retrouvé. En fait, il se rend de lui-même à la maréchaussée de Wettolsheim. Il présente son absence de quelques jours comme la preuve de son innocence. Il raconte qu’il a quitté Wettolsheim à pied dès le , veille du crime, pour se rendre à Sierentz, à dix-huit lieues de là, faire ses condoléances à son beau-frère Isaac Dreyfus, le préposé des Juifs de Sierentz, époux de l’une de ses sœurs. Le couple vient de perdre une fille, Anna, toute jeune mariée, morte peu de temps après la naissance d’un enfant. Il explique qu’en route, il est descendu pour la nuit chez un ami, que le matin suivant il a croisé le carrosse de M. de Waldner, le seigneur de Sierentz, accompagné de ses gens. Arrivé à Sierentz dans l'après-midi, il a passé toute la soirée du 9 chez son beau-frère, il y a été vu par des amis, des voisins, des clients qui pourront témoigner de sa présence jusque tard dans la soirée. Le lendemain dès 6 heures du matin, on l’a vu à la synagogue, puis il a pris un café au château des Waldner, où il a échangé quelques mots avec la maitresse des lieux, tous pourraient le confirmer. Ce n’est que le qu’il a appris, par un express, qu’on le recherchait. Mais on était vendredi après-midi, veille du shabbat. Il ne s’est donc remis en marche que le dimanche et s’est rendu aussitôt aux autorités de son village.
Mais le bailli de Ribeaupierre refuse d’admettre Hirtzel à la preuve de son alibi. Il n’accepte pas davantage ceux de Moyse Lang et de Menké Lévy, qui pourtant offrent de démontrer avoir été vus à l’heure du crime par de nombreux témoins, chrétiens ou juifs, loin de chez la veuve du prévôt, l’un à Ribeauvillé, l’autre à Wettolsheim. La veuve veut revenir sur sa dénonciation. Lors de la confrontation avec les accusés, elle n’est plus sûre de la culpabilité des trois Juifs. Le bailli s’impatiente, l'avertit qu’en faisant marche arrière, elle s’expose à des dommages et intérêts voire à des poursuites pénales. Ces scrupules tardifs ne seront pas mentionnés dans les procès-verbaux. thumb|512px|Conseil souverain d'Alsace à Colmar, v. 1700|alt= Le , le bailli Joseph Fuchs rend sa sentence sans avoir voulu vérifier les alibis des détenus : ce sera la mort sur la roue pour tous les trois, après application de la question ordinaire et extraordinaire. Cette sanction est contraire à la loi, car depuis les ordonnances criminelles de 1670, la torture ne peut être décidée « que s’il y a preuve considérable contre l’accusé d’un crime qui mérite peine de mort et qui soit constant », et seulement après examen des faits justificatifs, en particulier des alibis. Or ici, les faits ne sont pas établis, aucune perquisition pour retrouver les biens volés n’a été entreprise chez les accusés, les seuls témoignages émanent de la plaignante elle-même et de sa servante, également victime. L’impossibilité physique de la présence des prévenus sur les lieux du crime est attestée par une quantité de témoins que l’on refuse d’entendre. Immédiatement, les trois accusés font appel de la sentence devant le Conseil Souverain d’Alsace siégeant à Colmar. Mais l’affaire y est expédiée, malgré un élément nouveau qui aurait dû être décisif.