Présent et avenir (Gegenwart und Zukunft en allemand) est un livre du psychanalyste suisse Carl Gustav Jung, publié en 1957 (soit quatre ans avant sa mort) et traduit en français en 1962.

Il constitue une analyse du concept de société de masse à la lumière des théories de l'inconscient.

Contexte En 1921, Sigmund Freud affirmait que l'épanouissement individuel est menacé dans la mesure où la pression des masses est telle que les humains finissent par perdre le sens de leur identitéSigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921. Trad.fr. Psychologie des masses et analyse du moi, 1924. Réed. PUF, 2010.

Bien que s'étant éloigné du fondateur de la psychanalyse dès 1913, pour cause de divergences de vue, Jung s'accorde avec lui sur ce point. En 1957, il livre ses réflexions alors que le monde est le théâtre d'une "guerre froide" entre les pays "capitalistes" (dominés par les États-Unis) et les nations communistes (conduites par l'URSS), conflit idéologique qui culminera quatre ans plus tard, en (deux mois après la mort de Jung) avec la construction du Mur de Berlin.

Entre-temps, différents penseurs se sont prononcés sur les comportements des individus dans la société moderne, qu'ils considèrent comme s'étant massifiée. Citons l'Espagnol José Ortega y Gasset (La Révolte des masses, 1929), l'Allemand Hermann Broch, pour qui l'immersion des individus dans cette société massifiée les expose au risque de provoquer des régimes totalitaires (Théorie de la folie des masses, rédigé dans les années 1940 ; publié plus tardCommentaire de Stéphane Legrand dans Le Monde du 27 novembre 2008), l'Américain David Riesman (La Foule solitaire, 1950Recension dans la Revue française de science politique, en 1967), ainsi que les sociologues Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, qui jettent les bases de la psychosociologie en développant le concept d'opinion publique (Influence personnelle, 1955)Elihu Katz et Paul L. Lazarsfeld : comment se fabrique l'opinion, Gilles Bastin, Le Monde, 19 juin 2008.

C'est durant ces années 1950 que les sociologues recourent pour la première fois à l'expression "société de masse".

Résumé Malgré les apparences d'une émancipation plus grande des individus dans le bloc de l'ouest que dans celui de l'est, Jung estime que les uns comme les autres sont soumis à un profond conditionnement social.

Dans les deux cas, le rationalisme commet les mêmes ravages : dès lors que les individus croient que la science, l'économie et la technique vont les conduire vers « le progrès », ils se coupent de toute vie intérieure et ne se préoccupent plus que de leur confort matériel et de ce qui pourrait leur garantir la sécurité : l'État.

L'expérience religieuse qui, jusqu'alors, permettait aux humains de ne pas se laisser impressionner par les événements extérieurs, se retrouve dévalorisée par les performances scientifiques et techniques mais celles-ci ne sont en définitive que des leurres, des sources d'illusion : elles ne peuvent suffire à procurer aux hommes un sens à leur existence.

Toutefois, cette perspective réductionniste n'est pas inéluctable. La voie indiquée par Jung pour échapper au déterminisme social consiste à porter le regard vers les « profondeurs » du Soi, afin d'intégrer les énergies qu'il recèle. Cette démarche, qu'il appelle « processus d'individuation », est la condition préalable à tout équilibre entre individu et société.

Table des matières

L’individu menacé par la société C. G. Jung commence son ouvrage par cette question “De quoi l’avenir sera-t-il fait ?” question qui préoccupe continuellement les hommes mais davantage encore lors des “périodes de cataclysmes naturels, de bouleversements politiques ou économiques”. Cette œuvre est justement écrite en plein bouleversement historique et géopolitique, dans un contexte de guerre froide et du Rideau de Fer qui divise l’Europe.

Pour Jung, l’homme a pour tendance générale de confondre “la connaissance de soi avec la connaissance de son moi conscient, que l’on tient pour sa personnalité.” L’individu ayant conscience de son moi croit se connaître mais de façon illusoire puisque le moi ignore ses propres contenus. L’individu se réfère en quelque sorte à autrui pour mesurer la connaissance qu’il a de lui-même “à la moyenne de connaissance de soi qu’il rencontre chez les êtres qui constituent son environnement social, et non aux données psychiques réelles qui pour la plus grande part lui sont cachées”. Si l’individu s’ignore lui-même il ignore également les connaissances scientifiques qui lui ouvriraient le chemin vers cette connaissance. Ce qu’on pense être la conscience du moi n’est alors qu’une connaissance réduite qui “dépend paradoxalement moins de son objet que des facteurs sociaux et des idées en cours sur ce sujet dans la société”.

La connaissance de soi tient à discerner et à reconnaître les données individuelles qui sont des variables infinies. Jung remet en question que la théorie statistique qui sera “pour ce faire le moins utile des instruments. Car plus une théorie prétend avoir valeur et portée universelle, moins elle est susceptible de rendre justice à un fait individuel.” La statistique ne peut rendre justice à la réalité concrète et par ses méthodes devient abstraite parce “qu’elle formule une moyenne idéale qui éteint toutes les exceptions vers le haut et vers le bas et les remplace par une donnée moyenne abstraite. Cette valeur moyenne est valable alors même qu’elle peut ne pas exister concrètement en réalité.” Pour étayer cette idée, Jung prend pour exemple la mesure du gravier dans une carrière. Si l’on fait la moyenne du poids d’un gravier en fonction de leur masse totale et de leur nombre, la probabilité est faible pour que l’on trouve un gravier faisant exactement le poids de la moyenne obtenue au préalable. L’un sera toujours plus lourd et un autre toujours plus léger. Ainsi la moyenne est abstraite et pas réelle. L’image réelle réside dans les exceptions qui ont été mises de côté par la méthode statistique ou qui sont annulées entre elles. La méthode statistique est donc “incapable de nous transmettre une image de la réalité empirique. Elle donne un aspect indiscutable de la réalité, mais elle peut en fausser la vérité effective jusqu’au contre-sens”. La connaissance de soi ne peut pas répondre à des présupposés théoriques uniquement puisque chaque individu constitue en soi une exception.

La médecine comme culture scientifique reposant essentiellement sur des vérités statistiques est biaisée et en marge du réel concret parce que “le cas individuel est ravalé au rang fictif de phénomène marginal. Or, c’est l’individu qui, en tant que donnée irrationnelle, est le véritable porteur de la réalité. C’est dire que c’est l’individu qui est l’homme concret, par opposition à l’homme normal ou à l’homme idéal qui, lui, est une abstraction, cette abstraction étant la seule base des formulations scientifiques.” La psyché reste donc invisible.

À cause de ce conditionnement scientifique, des préjugés et de la psyché cachée, l’individu subit une distorsion qui le défigure à lui-même en “réduisant l’image de la réalité aux proportions d’une idée moyenne”. En lieu et place de l’être individuel, les noms des organisations apparaissent et portent la notion abstrait de l’État qui incarne la réalité politique. Le truchement suivant a lieu : la raison d’État remplace la responsabilité morale de l’homme individuel. L’être individuel troque le développement de son individualité pour accomplir une raison d’État, imposée à l’homme par une autorité extérieure, qui le prive de sa capacité morale à prendre des décisions et à faire des choix. Il se retrouve amputé de la responsabilité de sa vie.

La doctrine de l’État se voulant toute-puissante est aussi administrée et organisée au nom de et par la raison d’État. Au-dessus de ces hauts postes il n’existe pas d’instance contraignante puisqu’ils incarnent la raison d’État même. Ces hommes aux hauts postes sont “les esclaves de leur propre fiction. Or, une pareille unilatéralité est toujours contrebalancée et compensée par des tendances inconscientes subversives”, comme les phénomènes d’esclavage et de rébellion toujours corrélatifs. Jung introduit ainsi l’idée que l’engendrement des dictateurs et tyrans est le fait de la masse : “une masse engendre automatiquement, par compensation de son caractère chaotique et informe, son chef, son “Führer”, qui, pour ainsi dire obligatoirement, succombe à l’inflation dont son moi ne peut pas ne pas être victime”. La force d’inertie d’une masse mise en mouvement doit s’incarner dans la volonté d’un porte-parole qui est obligatoirement un homme.

C’est la dignité de l’individu qui est en danger face à la contamination psychique. L’importance de l’individu est tellement réduite, ses particularités tellement ignorées et son être individuel tant minimisé, que cette importance même de l'individu tend à disparaître, à s’effacer, dès le moment où l’individu s’identifie “au sentiment écrasant de sa petitesse et de sa futilité, et qu’il en perd le sens de sa vie - qui ne s’épuise pas dans la notion de la prospérité publique ou d’un niveau de vie amélioré - il est déjà sur le chemin de l'esclavage d’État et il en est de même devenu sans le savoir et sans le vouloir le promoteur.” A force de regarder vers l’extérieur, l’homme se dépouille de ce qui pourrait l’aider à se défendre contre ses sens et sa raison, soit ce qui est à l’intérieur. La suggestion collective domine tant qu’on ne sait plus distinguer si le message délivré par l’homme politique est le fruit de lui-même, ou, si le message provient de l’opinion collective.

L’individu est assigné à une fonction de la société. La Société comme l’État sont substantifiés, magnifiés, dotés d’une existence propre et autonome. L’État prenant de plus en plus l’aspect d’une société primitive “en l'occurrence celle du communisme d’une tribu primitive, soumise à l’autocratie d’un chef ou d’une oligarchie.”

Le phénomène religieux antidote de la “massification” Les mouvements sociaux et politiques qui se fondent sur cette fiction visent à se libérer eux-mêmes et à libérer les individus de la masse de toutes les limitations possibles, limitations qui sont pour Jung nécessaires. Les religions font partie des limitations à neutraliser pour ce qu’elles comprennent de données irrationnelles auxquelles les hommes se soumettent, et “qui ne se rapportent pas directement à des conditions sociales et physiques, mais qui émanent bien davantage du fond et de l’attitude psychique de l’individu.” Il devient impossible d’avoir un avis sur quelque chose d’extérieur quand toutes les données viennent justement de l’extérieur. Les religions fourniraient une base aux individus qui les aide à décider, à développer des opinions et à prendre des distances sur l’extérieur. Elles constituent une autorité opposée à celle du “monde”, et communiquent des exigences divines absolues à l’homme qui, aussi dans cette voie, peut se perdre lui-même d’une manière tout autant radicale. Jung fait la distinction entre la “confession” et la “religion” : “La confession en effet, par un acte de foi, affirme une certaine conviction collective, alors que le mot religion, lui, exprime une relation subjective du sujet avec certains facteurs métaphysiques, extra-temporels. La confession, pour l’essentiel, est une profession de foi à la face du monde, et, de ce fait, une affaire temporelle, alors que le sens et le but de la religion résident dans la relation de l’individu à Dieu (Christianisme, Judaïsme, Islam) ou dans la recherche de la libération (Bouddhisme).” La responsabilité individuelle devant Dieu (la religion) s’efface pour une morale conventionnelle (la confession) et l’embrasser relève plus du social que de la religion.