Le « champ surélevé » est une forme ancienne de culture en plates-formes ou buttes surélevées dans des zones humides inondables. Cette technique agricole fut durant plusieurs siècles très utilisée par certaines populations amérindiennes vivant en zone tropicale pluvieuse dont sur la frange littorale de l'Amazonie, encore utilisée par d'autres peuples dans d'autres régions du monde (à ne pas confondre avec la culture sur simples buttes sèches). Le sol et les cultures étaient ainsi mises hors d’eau sans que les plantes ne souffrent de stress hydrique en saison sèche What is Raised Field Agriculture?. En Amazonie, cette pratique serait apparue vers 300 après J.C, mais la plupart des champs surélevés dont les traces sont encore visibles dans le paysage dateraient de l'époque Arauquinoïde (600-1500 apr. J.-C.).
L’étude de ces artéfacts agropaysagers est en cours (lancée en France par Stéphen Rostain (créateur en 1988 au Centre ORSTOM de Cayenne d’un laboratoire d’archéologie), permettant de commencer à mieux comprendre dans quelle mesure, comment et pourquoi des remaniements anciens ont profondément et durablement changé la structure et le fonctionnement d’écosystèmes, écosystèmes qu’on a longtemps considérés en Amazonie comme étant très peu influencés par l’Homme et pourquoi en Amazonie, les populations qui pratiquaient cette culture ont disparu. À partir des années 1990, il est devient de plus en plus évident que les Amérindiens de Guyane et du Surinam notamment n’étaient pas tous des nomades chasseurs cueilleurs ou cultivant des abattis (sur brûlis) dans la jungle ; les champs surélevés sont a priori typiques d’une agriculture sédentarisée et certains de ces champs semblent avoir été cultivés durant des siècles voire plus.
C’est un patrimoine bioculturel qui est notamment d’intérêt historique/archéologique et peut-être agronomique, et climatique car ces sols, comme la Terra preta sont beaucoup plus riches en matière organique que les terres environnantes ; dans le contexte du dérèglement climatique et d’une perte générale de la matière organique des sols induite par l’agriculture industrielle, ils pourraient peut-être inspirer des techniques d’agriculture plus durable (agroécologie) et adaptées aux contextes tropicaux pluvieux. En France d’outre-mer, les complexes de champs surélevés précolombiens situés dans les savanes côtières guyanaise comptent encore parmi les exemples anciens les mieux conservés au monde, mais ils se dégradent rapidement alertant depuis plusieurs décennies les chercheurs qui les étudientRostain S et McKey D (2016) « Les paysages de champs surélevés de Guyane française : un patrimoine bioculturel menacé», Revue d’ethnoécologie, 7 | 2015, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 14 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/ethnoecologie/2193 ; DOI : 10.4000/ethnoecologie.2193.
Terminologie En français : Le « champ surélevé » est parfois qualifié de « bas-fonds à buttes », ou de culture sur « rang butté » dans un texte des Relations géographiques des Indes de 1582 ou « monticules de terre artificiels », ou encore cultures sur adosado, dont l’une des définitions est : « longue portion de terre bombée, de faible largeur (5 à 7 m) établie en vue d’un assainissement » (Larousse agricole) ;
En espagnol, Camelones est utilisé ; pouvant signifier : « la terre entre deux sillons », « la terre levée pour butter les légumes » ou encore « en irrigation, [la terre] que l’on place pour contenir les eaux ou les orienter »Gondard, P. (2008). Les camellones sud-américains. Agricultures singulières, 75-80.URL : http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/ed-06-08/010044506.pdf ;
En anglais, les expressions « raised field », « ridged field » (ondulé), « drained field" ou encore « ridge and furrow » sont utilisées ;
Chez les Amérindiens, « waru-waru » est utilisé au Pérou (« Waru » ou « Huaru" est un suffixe qui en aymara signifie « haut et profond », ou un préfixe qui peut signifier « nombreux ») ; En langue quechua, le mot désigne une construction sommaire permettant de franchir un cours d’eau, ou un terrain pierreux ou un tas de pierre. « Pijal » était autrefois utilisé semble-t-ilMot collecté dans une langue amérindienne aujourd’hui disparue du nord des Andes équatoriennes, d’origine pré-Inca selon Caillavet 1983, mais si le mot désignait les ados, il renvoyait plutôt au contexte de zone humide, qu’à l’idée de modelé du sol).
Principes On ignore les détails de leurs modalités de constructions, et on ne sait pas encore pourquoi ce type de culture a été abandonné dans certaines régions (Pérou, Guyane, Surinam…) mais on sait que sur ces buttes biogéniques, les vers de terre et de nombreux petits organismes du sol (fourmisRostain S & Mckey D (2015) Des fourmis et des hommes. Les constructeurs de paysage d’Amazonie.) survivent plus facilement aux périodes d’inondation ; le sol y devient alors plus productif. Il ne s’agit pas de vastes champs plats draînés par des canaux équipés de système de drainage et de vidange comme dans les systèmes de wateringues et polders développés en Europe de l’Ouest depuis le Moyen-Âge et encore actifs, principalement des Pays-Bas à la France. Il s’agit parfois d’une constellation de milliers de microparcelles surélevées (aujourd’hui recouvertes par une savane, des rizières ou champs et peut-être parfois par la junglepar exemple au nord de la Montagne des Pères en Guyane ; Voir fig 18 in Rostain S et McKey D (2016) « Les paysages de champs surélevés de Guyane française : un patrimoine bioculturel menacé», Revue d’ethnoécologie, 7 | 2015, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 14 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/ethnoecologie/2193 ; DOI : 10.4000/ethnoecologie.2193 Ces buttes de cultures étaient rondes, carrées ou rectangulaires, parfois alignées symétriquement ou en vastes damiers ou dans certaines régions formaient un réseau régulier apparemment moins organisé ou encore des chapelets de buttes épousant les bordures des zones plus humides, suivant donc les premières courbes de niveauVoir fig 18, in Rostain S et McKey D (2016) « Les paysages de champs surélevés de Guyane française : un patrimoine bioculturel menacé», Revue d’ethnoécologie, 7 | 2015, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 14 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/ethnoecologie/2193 ; DOI : 10.4000/ethnoecologie.2193.
Le fait de modeler (durablement) le paysage en y créant un grand nombre de creux et de bosses (chacune des bosses présentant diverses expositions au vent et au soleil) augmente considérablement la surface disponible, et le nombre de niches écologiques pour divers types d’organismes (plantes, champignons, invertébrés notamment). Si une maladie touche une plante sur une butte, elle aura plus de mal à passer de butte en butte que dans un champ unique. Chaque butte a une partie supérieure plus sèche et une partie inférieure plus humide. De digues, des réservoirs, des chemins surélevés et des buttes d’habitation accompagnaient ce réseau de mini-champs surélevés.
On suppose que les berges des îlots devaient être régulièrement confortées, et qu’il fallait aussi curer les canaux sans doute en valorisant le matériau curé sur la butte. Depuis leur abandon, ces terrains tendent à s’aplanir, surtout dans les contextes de mise à feu des savanes, de terrassements pour des constructions, etc..
On ignore encore presque tout de la manière dont ces territoires agricoles étaient construits, entretenus, partagés et gérés, mais leur étendue et type de culture plaident pour une société plutôt stable et à structure sociale bien organisée. De même on ignore quel était le degré de fertilité et de productivité de ces techniques lorsqu’elles étaient pratiquées par les Amérindiens précolombiens de l’actuelle Guyane ; cette dernière question est encore très discutéeRenard D., Iriarte J., Birk J.J., Rostain S., Glaser B. & McKey D. 2012 – Ecological engineers ahead of their time: The functioning of pre-Columbian raised-field agriculture and its potential contributions to sustainability today. Ecological Engineering 45 : 30-44.DOI : 10.1016/j.ecoleng.2011.03.007 ; Baveye 2013), mais l’étude de ces systèmes permettant de cultiver des zones très inondables, tout en respectant la biodiversité et la qualité de l’eau intéresse, d’autant que ces structures évoquent, pour partie, le maraichage en hortillonnage et les cultures sur butte ou surélevées aujourd’hui expérimentées et promues par la permaculture. (au début du , au Venezuela, Le R.P Gumilla, cité par Alberta Zucchi, a observé des Amérindiens cultivant des buttes dans les marais des llanos vénézuéliens, et il écrivait : J. Gumilla, "El Orinoco Illustrado y Defendido". Biblioteca de la Academia Nacional de la Historia, Caracas. 1963. Pages 429 à 430), cité par Stéphen Rostain en 1991 in Les champs surélevés amérindiens de la Guyane ).
Exemples Plusieurs exemples de telles pratiques agricoles existent encore, dont en Afrique au Sahel ou au Congo par exemple McKey D., Durécu M., Solibiéda A., Raimond A., Adame Montoya K.L., Iriarte J., Renard D., Suarez Jimenez L.E., Rostain S. & Zangerlé A. 2014 – New approaches to pre-Columbian raised-field agriculture: ecology of seasonally flooded savannas, and living raised fields in Africa, as windows on the past and the future. In Rostain S. (Ed.) Amazonía. Memorias de las conferencias magistrales del 3er Encuentro Internacional de Arqueología Amazónica, MCCTH/SENESCYT/3EIAA, Quito : 91-136., et elles s’apparentent en partie à certaines pratiques encore en vigueur en Europe.
Plusieurs sites ont fait l’objet d’études archéologiques et écologiquesex : thèse de Anne-Rose de Fontainieu, A. R. D. (2006). « Les sociétés précolombiennes des Andes septentrionales: champs surélevés et constructions territoriales" (Thèse de doctorat ; Paris 1) | résumé.ex 2 : Thèse : Renard D (2010) « Histoire et écologie des complexes de champs surélevés dans les savanes côtières de Guyane française » (Thèse de doctorat ; Montpellier 2)| résumé. notamment en Amérique du Sud pour des systèmes de culture issus de cultures préhispaniques et même préhistoriques, avec par exemple diverses zones de basses terres tropicales, dont sur le plateau des Guyanes :
Amérique du Sud Surinam à l’ouest du Surinam, on a constaté dans les années 1970 que ces sites à buttes coïncident souvent avec des sites présentant des indices ou preuves archéologiques d’occupation amérindienne préhistoriqueBoomert Aad (1976) « Pre-Columbian raised fields in Coastal Surinam ». Comptes rendus du VIème CIECPPA. Gainesville. Pages 134 à 144.Versteeg Aad H (1985) « The Prehistory of the Young Coastal Plain of West Suriname ». Berichten van de Rijksdienst voor het üudheidkundig Bodemonderzoek, Jaargang 35. Pages 653 à 750. ; dans cette zone, ces champs seraient apparus vers 300 apr. J.-C.)
Pérou Le lac Budi Mapuche : ce lac est proche du lac Titicaca Dillehay, Tom D.; Pino Quivira, Mario; Bonzani, Renée; Silva, Claudia; Wallner, Johannes; Le Quesne, Carlos (2007) Cultivated wetlands and emerging complexity in south-central Chile and long distance effects of climate change. Antiquity 81 (2007): 949–960. Ici, il ne s’agit pas de petites séries de buttes comme en Guyane, mais de grandes buttes rectangulaires, qui - comme les chinampas du lac de Texcoco au Mexique, - évoquent plutôt des systèmes de watringues/watergang ou hortillonnages existant en Europe (mais sans les systèmes de refoulement nécessitant des moulins, écluses, pompes, etc.) voir Figure 3 : « Les champs surélevés autour du lac Titicaca au Pérou, un autre système d’origine précolombienne » in Rostain S et McKey D (2016) « Les paysages de champs surélevés de Guyane française : un patrimoine bioculturel menacé», Revue d’ethnoécologie, 7 | 2015, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 14 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/ethnoecologie/2193 ; DOI : 10.4000/ethnoecologie.2193 .
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