Tithon (Tithonus en anglais) est l'œuvre du poète victorien Alfred Lord Tennyson, d'abord écrit en 1833 sous le nom de Tithon et achevé en 1859. Il apparait pour la première fois dans l'édition de du Cornhill Magazine de Thackeray avec son appellation définitive Tithonus.

Le poème est un monologue dramatique dans lequel Tithon, prince troyen, frère de Priam et père de Memnon, s’adresse à son amante Éos, déesse de l’aurore, qui l’a rendu immortel tout en oubliant de lui garantir une jeunesse éternelle. Sans âge, Tithon, las de son inéluctable vieillesse, aspire à la mort.

Comme l'a souligné Tennyson, le récit poétique fait à bien des égards pendant à Ulysse qui présente des vues opposées sur la conception du trépas. Il n'est pas non plus sans rappeler, quoique indirectement, le deuil d'Arthur Hallam que Tennyson porte jusqu'à son dernier souffle et qui s'exprime dans ses dernières comme dans ses premières œuvres.

Dans l’ensemble, Tithon se présente comme un mélodrame narratif au même titre que Maud (1855), (1860), Enoch Arden (1864), Queen Mary (1875), Ballades et autres poèmes (1880), Tiresias (1885), Demeter (1889) et la Mort d'Œnone (1892) ; de plus, comme les trois dernières œuvres mentionnées ci-dessus, il ressortit à la veine mythologique du poète.

Vue d'ensemble Dans la mythologie grecque, Tithon est un Troyen de naissance, fils du roi Laomedon et d’une nymphe des eaux nommée Strymo (sévère). Éos, déesse grecque de l'aurore, a enlevé Ganymède et Tithon de la maison royale de Troie pour en faire ses amants. À son tour, Zeus lui vole Ganymède pour qu'il devienne son échanson ; Éos exige en échange que Tithon soit promu à l'immortalité. Zeus lui accorde cette faveur, et c'est elle qui, en son nom, lui en confère le privilège, mais elle oublie d'y associer l’éternité de la jeunesse. De ce fait, Tithon est condamné à une vie sans fin, mais aussi à une vieillesse à jamais aggravée. Abimé et flétri, il est désormais l'ombre de lui-même et, au-delà de la résignation, ne résout plus à son destin d’immortel.

La principale source classique sur laquelle Tennyson s’appuie est l’histoire de la relation d’Aphrodite avec Anchise dans l'Hymne d'homérique dédié à la déesse de la beauté qui raconte brièvement l'étourderie commise par Éos :

De fait, certains vers du poème viennent en droite ligne de cet hymne : ainsi rappelle beaucoup les :

La version originale du poème, intitulée "Tithon", est écrite en 1833, peu après la mort d’Arthur Hallam, ami intime du poète depuis les années de Cambridge, mais reste à l’état de manuscrit. Ce n’est qu’en , à l’invitation de Thackeray de collaborer à sa revue Cornhill Magazine, que Tennyson modifie de façon substantielle son premier texte, désormais présenté sous le titre de Tithonus. Publié dans l'édition de février, il se voit ensuite inclus dans le recueil Enoch Arden datée de 1864.

Poème Tithon est un monologue dramatique avec Tithon comme seul locuteur. Cependant, son discours rappelle constamment un auditeur silencieux par l’emploi de phrases ou expressions telles que « je t’ai demandé », « ta beauté », « ton guide », « reprends ton cadeau ». Autrement dit, le « je » du locuteur est accompagné par implication du « tu » de l’auditeur qu’une fois le contexte connu, s’identifie en tant qu’Éos, la déesse à la jeunesse éternelle qui est son amante. Par son seul discours, le locuteur révèle son identité, sa personnalité, ses désirs et ses regrets, en somme sa philosophie de vie. Il utilise le vers blanc, pentamètre iambique non rimé, dont l’aisance et la malléabilité s’adaptent sans heurt au rythme de la conversation, fût-elle un simple monologue.

Tithonus

The woods decay, the woods decay and fall, The vapours weep their burthen to the ground, Man comes and tills the field and lies beneath, And after many a summer dies the swan. Me only cruel immortality Consumes: I wither slowly in thine arms, Here at the quiet limit of the world, A white-hair'd shadow roaming like a dream The ever-silent spaces of the East, Far-folded mists, and gleaming halls of morn.

Alas! for this gray shadow, once a man— So glorious in his beauty and thy choice, Who madest him thy chosen, that he seem'd To his great heart none other than a God! I ask'd thee, 'Give me immortality.' Then didst thou grant mine asking with a smile, Like wealthy men, who care not how they give. But thy strong Hours indignant work'd their wills, And beat me down and marr'd and wasted me, And tho' they could not end me, left me maim'd To dwell in presence of immortal youth, Immortal age beside immortal youth, And all I was, in ashes. Can thy love, Thy beauty, make amends, tho' even now, Close over us, the silver star, thy guide, Shines in those tremulous eyes that fill with tears To hear me? Let me go: take back thy gift: Why should a man desire in any way To vary from the kindly race of men Or pass beyond the goal of ordinance Where all should pause, as is most meet for all?

A soft air fans the cloud apart; there comes A glimpse of that dark world where I was born. Once more the old mysterious glimmer steals From thy pure brows, and from thy shoulders pure, And bosom beating with a heart renew'd. Thy cheek begins to redden thro' the gloom, Thy sweet eyes brighten slowly close to mine, Ere yet they blind the stars, and the wild team Which love thee, yearning for thy yoke, arise, And shake the darkness from their loosen'd manes, And beat the twilight into flakes of fire.

Lo! ever thus thou growest beautiful In silence, then before thine answer given Departest, and thy tears are on my cheek.

Why wilt thou ever scare me with thy tears, And make me tremble lest a saying learnt, In days far-off, on that dark earth, be true? "The Gods themselves cannot recall their gifts."

Ay me! ay me! with what another heart In days far-off, and with what other eyes I used to watch—if I be he that watch'd— The lucid outline forming round thee; saw The dim curls kindle into sunny rings; Changed with thy mystic change, and felt my blood Glow with the glow that slowly crimson'd all Thy presence and thy portals, while I lay, Mouth, forehead, eyelids, growing dewy-warm With kisses balmier than half-opening buds Of April, and could hear the lips that kiss'd Whispering I knew not what of wild and sweet, Like that strange song I heard Apollo sing, While Ilion like a mist rose into towers.

Yet hold me not for ever in thine East: How can my nature longer mix with thine? Coldly thy rosy shadows bathe me, cold Are all thy lights, and cold my wrinkled feet Upon thy glimmering thresholds, when the steam Floats up from those dim fields about the homes Of happy men that have the power to die, And grassy barrows of the happier dead. Release me, and restore me to the ground; Thou seëst all things, thou wilt see my grave: Thou wilt renew thy beauty morn by morn; I earth in earth forget these empty courts, And thee returning on thy silver wheels.

Tithon (traduction non publiée et libre de droit due à la courtoisie de Henri Suhamy) Les forêts dépérissent, les forêts dépérissent et tombent, Les vapeurs jettent en larmes leur fardeau sur le sol, L’homme arrive, cultive le champ puis gît sous lui, Et après maints étés le cygne meurt. Le seul être je suis que la cruelle immortalité Consume. Je flétris lentement dans tes bras, Ici, à la tranquille limite du monde, Ombre aux cheveux blancs qui parcourt tel un rêve Les espaces de l’Orient éternellement silencieux, Les brumes qui se resserrent au loin et les porches rayonnants du matin. Hélas ! Pour cette ombre grise qui fut homme autrefois Si splendide par sa beauté et par ton choix Qui a fait de lui son élu, si bien qu’il sembla Pour son cœur exalté n’être rien d’autre qu’un Dieu ! Je t’ai demandé : « Donne-moi l’immortalité. » Alors d’un sourire tu exauças ma demande, Comme les riches qui donnent sans souci de manières. Mais tes puissantes Heures, courroucées, accomplirent leurs volontés, Elles m’ont abattu, abîmé, dévasté, Sans pouvoir m’achever, m’ont laissé mutilé À demeurer au voisinage de la jeunesse immortelle, Vieillesse immortelle jouxtant l’immortelle jeunesse, Et tout ce que je fus, en cendres. Ton amour, Ta beauté, peuvent-ils me dédommager, bien qu’encore aujourd’hui Tout près au-dessus de nous, l’étoile d’argent, ton guide, Brille en ces yeux tremblotants qui s’emplissent de larmes Quand elle m’entend ? Libère-moi, reprends ce que tu m’as donné. Pourquoi un homme désirerait-il de quelque façon S’écarter de la noble race des hommes, Ou dépasser l’aboutissement ordonné Où chacun doit s’arrêter, ainsi qu’à tous il sied le mieux ?

Un doux souffle d’air fend le nuage ; voilà que se présente Une brève vision de ce monde obscur où je suis né. À nouveau la vieille lueur mystérieuse se glisse De ton front immaculé, de tes épaules immaculées, Et de la poitrine où bat un cœur rajeuni. Ta joue rougit peu à peu à travers la pénombre, Tes doux yeux s’éclairent lentement tout près des miens, Avant même d’aveugler les étoiles et l’attelage impétueux Qui t’aiment, qui aspirent à porter ton joug, s’élèvent, D’une secousse abattent la noirceur de leurs crinières déliées, Et font éclater le petit-jour en flocons de feu. Voilà comment toujours tu grandis en beauté Dans le silence, puis avant de donner ta réponse Tu pars, et tes larmes coulent sur mes joues. Pourquoi m’effraies-tu sans cesse avec tes larmes Et me fais-tu trembler de peur qu’un adage appris En des jours lointains, sur cette terre obscure, soit vrai ? « Les Dieux eux-mêmes ne peuvent pas révoquer leurs dons. » Hélas, hélas, avec quel autre cœur En des jours lointains, et avec quels autres yeux J’observais – si c’est bien lui qui observait – Le contour lumineux qui se formait autour de toi ; je voyais Les pâles volutes s’enflammer en anneaux ensoleillés, Je muais au gré de tes métamorphoses mystiques, et je sentais mon sang Se colorer du rougeoiement qui lentement empourprait toute Ta présence et tous tes portiques, tandis qu’étendu, Bouche, front, paupières échauffés comme par une rosée, Avec des baisers plus délicieux que les bourgeons à demi-ouverts D’avril, j’entendais le baiser de tes lèvres, Chuchotant je ne sais quoi de violent et de doux, Comme cette chanson étrange que j’entendis Apollon chanter, Tandis que telle une brume Ilion s’élevait en hautes tours. Cependant ne me tiens pas à jamais dans ton Orient ; Comment ma nature peut-elle se mêler à la tienne ? Tes ombres roses me baignent de froideur, froides Sont tes lumières et froids sont mes pieds ridés Sur tes seuils scintillants, quand la vapeur Émerge des champs à peine visibles qui entourent les maisons D’hommes heureux qui ont le pouvoir de mourir, Et des tumulus herbeux des morts plus heureux encore. Délivre-moi, rends-moi à la terre ; Toi qui vois tout, tu verras ma tombe. Ta beauté renaîtra matin après matin. Moi, terre dans la terre, oublierai le vide des palais royaux, Et je t’oublierai quand tu retourneras sur tes roues d’argent.

droite|vignette|upright=0.4|Aurore (), déesse grecque de l'aube, par William-Adolphe Bouguereau (1881).|alt=Jeune femme dénudée dans une position de ballerine avec voile de mousseline blanche drapant les jambes et après une volute tenu dans la main gauche, tandis que la tête, négligemment posée sur le dos de la main, attarde son regard sur une silhouette assise sur une banc déjà lointaine.