Les Torches de Néron ou Les Lumières du christianisme est un tableau de très grandes dimensions de l'académicien polonais, sujet de l'Empire russe, Henryk Siemiradzki (1843—1902), qu'il réalise en 1876. Il est exposé au Musée national de Cracovie en Pologne (inventaire : ). Les dimensions du tableau sont de .
Le sujet du tableau est lié à des évènements historiques qui se sont produits à Rome en l'an 64 de notre ère, après le grand incendie de Rome, quand l'empereur Néron a accusé les chrétiens d'avoir provoqué un incendie criminel. Beaucoup d'entre eux ont été exécutés, et des représentations théâtrales monstrueuses ont été organisées à cette occasion. Une de ces scènes a été représentée par l'artiste, qui a choisi celle qui a eu lieu devant la Domus aurea.
Siemiradzki a travaillé à Rome sur ce tableau de 1873 à 1876. En , il est présenté dans la salle romaine de l'Accademia di San Luca, où elle est accueillie avec enthousiasme par le public. La même année le même tableau est exposé avec succès à Munich et à Vienne. En , il est présenté à Saint-Pétersbourg, où il fait partie des toiles présentées de la deuxième exposition de la Société des expositions de peinture. L'Académie impériale des Beaux-Arts a décerné le titre de professeur d'académie à Siemiradzki pour la création de cette toile, en notant que « tout son travail artistique fait honneur à l'Académie et à l'art russe ».
En 1878, le tableau est exposé à l'Exposition universelle de 1878 à Paris, où Semiradzki reçoit le Grand prix (Grande médaille d'or). Mais malgré ce succès, le peintre n'a pas réussi à vendre son tableau en Russie. En 1879, Semiradzki offre le tableau au musée national de Cracovie qui vient d'être créé, et celui-ci devient la première œuvre à l'inventaire de la collection du musée.
Initialement le tableau s'appelait Les Lumières du christianisme. Dans la collection du musée de Cracovie un autre nom lui a été attribué : Les Torches de Néron (). En règle générale, dans la littérature russe contemporaine, on utilise les deux noms Lumières du christianisme, les Torches de Néron.
Sujet et description
Le sujet du tableau est constitué des évènements historiques de l'année 64 de notre ère, qui se sont produits durant le règne de Néron. Dans la nuit 18 au de l'année 64 a débuté le grand incendie de Rome, qui a fait rage presque pendant toute une semaine et a détruit une importante partie de la ville. Ce sont les chrétiens qui sont désignés comme coupable d'avoir provoqué l'incendie, ce qui a entraîné des arrestations et des exécutions. L'historien latin ancien Tacite écrit à ce sujet : « Et voilà que Néron, pour étouffer tout bruit, désigna les coupables et livra aux exécutions les plus sophistiquées ceux qui encouraient la haine universelle par leurs abominations et que la foule appelait chrétiens ». Décrivant les détails de ces exécutions, Tacite écrit : « Leur assassinat était accompagné de railleries et ils étaient habillés de peaux d'animaux sauvages pour que les chiens les déchirent, ou bien ils étaient attachés à des croix et enduits de matières inflammables et quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches… Néron aménagea ses jardins pour ce spectacle »Tacite, Annales, XV, 44.
Décrivant ses intentions à propos de la nouvelle toile, Semiradzki écrit à la fin de l'année 1873 au secrétaire de conférence de l'Académie russe des Beaux-Arts, Piotr Isseev :
thumb|300px|left|Néron dans son palanquin (détail du tableau). Le tableau représente un jardin devant la Domus aurea, à la veille d'une théâtrale et monstrueuse orgie. À gauche, près du palais et des marches, de nombreux spectateurs se sont déjà installés. Le tableau représente en tout une centaine de personnes, mais aucune n'est présentée de manière centrale pour elle-même, même celle de Néron, couché à distance dans son palanquin au toit doré, soutenu par des esclaves noirs. Avec Néron, siège sa femme Poppée. Et dans la foule colorée on voit : des sénateurs, des généraux, des philosophes et des musiciens jouant aux dés, des danseurs et des hétaïres. Sur leur visage on peut voir exprimée une gamme complète de sentiments et d'émotions, de la jubilation à la réprobation, de la curiosité à l'indifférence.
Les détails de la décoration du palais impérial sont soigneusement rendus, en particulier le bas-relief avec des figures humaines et un cheval dans la partie la plus à gauche du tableau, mais aussi le dessin du marbre recouvrant les surfaces des murs, escaliers, pierres et colonnes. Un des critiques contemporains a noté que « la première impression est que cela ressemble à un coffre à bijoux qui s'ouvrirait soudainement devant les spectateurs ». Ces bijoux sont formés par les reliefs en marbre, par l'empereur en palanquin, par les spectateurs étonnants de beauté, comme de vrais fleurs vivantes.
La partie droite du tableau montre les derniers préparatifs en vue de l'exécution. Les chrétiens sont attachés aux poteaux et enveloppés de cocons de paille imbibés de résine. Ce sont 13 piliers qui symbolisent les 12 apôtres et Jésus-Christ. Les esclaves allument les torches de feu et l'un d'eux monte déjà à l'échelle prêt à faire s'embraser un des malheureux condamnés. La victime est un vieillard à barbe blanche qui ne détourne pas les yeux et regarde devant lui la foule venue se divertir. Sur la perche qui suit c'est une jeune femme qui se détourne et regarde loin de la foule.
Les dimensions du cadre sont de . Sur ce cadre est écrit en latin un extrait du Nouveau Testament provenant de l'Évangile selon Jean (ch.:1; verset:5) LUX IN TENEBRIS LUCETET TENEBRAE EAM NON COMPREHENDERUNT ce qui signifie : Et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise.
Ernest Renan, dans le chapitre V consacré au Massacre des chrétiens-l'esthétique de Neron de son ouvrage l'Antechrist (1873), décrit ainsi ces scènes d'illuminations de jardins par des torches humaines :
Histoire du tableau
Travail sur la toile À partir de , Semiradzki travaille à Rome, et jusqu'en 1878 il est pensionnaire de l'Académie russe des Beaux-Arts. Le projet de réaliser Les Lumières du christianisme a finalement été développé par l'artiste à la fin de l'année 1873. Au début de l'année 1874, Semiradzki a fait l'acquisition d'une toile vierge immense de . Quand la toile a été livrée à Rome à l'atelier du peintre, l'artiste Choltz qui était sur place n'a pu que dire avec stupéfaction : « Oh Mon Dieu ! Oh mon Dieu ! ».
Lorsqu'il vit à Rome, Semiradzki visite à plusieurs reprises la partie ancienne de la ville, le forum romain, où se trouvait autrefois la Domus aurea, dont les ruines étaient cachées sous les bâtiments des thermes de Trajan. L'artiste examine aussi soigneusement les ruines du Colisée et d'autres anciens édifices tels que des basiliques civiles, réalisant de nombreux croquis et études préliminaires. Semiradzki étudie aussi les recueils sur la Rome antique dans les travaux de Luigi Canina (en six volumes) intitulés Édifices de la Rome antique, dans les chroniques de l'histoire romaine de Tacite, et dans le travail biographique de Suétone Vie des douze Césars. Il est probable que Semiradzki était aussi au courant des récits de l'écrivain polonais Józef Ignacy Kraszewski dans Rome sous Néron, publié à Cracovie en 1866. On sait qu'au début de ses travaux sur sa toile le peintre a rencontré Kraszewski à Dresde.
L'artiste russe Mikhaïl Nesterov a ainsi écrit dans ses souvenirs sur le peintre de batailles Pavel Kovalevski, qui a été diplômé de l'Académie en même temps que Semiradzki puis est parti à Rome en même temps que lui:
vignette|droite|200px|Deux figures à la statue du sphinx (étude pour le tableau), 1870, Fondation d'Art de Khanty-Mansiisk. Dans ses esquisses, Semiradzki a essayé différentes variantes de position pour la Domus aurea et s'est finalement décidé à la représenter de profil sur la partie gauche du tableau. Pour la toile qu'il était occupé à réaliser il peignait des études et continua à en peindre en reconnaissant qu'« il y en avait déjà suffisamment, mais qu'elles n'étaient qu'une goutte dans la mer par rapport à ce qui devrait être fait, car il est impossible de transcrire directement sur la toile l'image de la nature ». Il réalise beaucoup d'études et, en , Semiradzki écrit à Piotr Isseev : «Pour l'ébauche de ma toile, je peins des études, je collecte des données archéologiques, j'étudie des personnages d'après des bustes des Musées du Capitole, etc. ».
Dans le but de représenter de manière la plus convaincante possible le luxe dont Néron s'était entouré, Semiradzki ne s'est pas arrêté à la dépense et en particulier pour son voyage puisqu'il voulait peindre d'après nature. Il a d'ailleurs du s'expliquer vis-à-vis de l'Académie des beaux-arts qui lui payait ses frais. Dans une lettre à Piotr Isseev du il explique qu'il pourrait réduire ses coûts si nécessaire, mais que dans ce cas ses tableaux deviendraient médiocres. Il écrit : « D'une part je ne me permets pas d'économie dans mon travail : c'est en effet la seule manière de faire ressortir sur ma toile cette impression de richesse, de luxe ; d'autre part m'arrêter devant mon tableau en étant à court d'argent, c'est le premier pas vers du simple artisanat c'est-à-dire vers le déclin ».
Le travail sur le tableau Lumières du christianisme a été achevé au début 1876. Cette réalisation nouvelle a été largement connue avant la fin du travail, si bien que son atelier est devenu un lieu de pèlerinage pour ses amateurs. L'artiste se souvenait : « Ma peinture (et donc son auteur) a acquis à Rome une notoriété telle que je n'avais jamais osé en rêver ; le tableau est loin d'être terminé, et entre temps, dans mon atelier, tout le monde artistique romain est déjà passé. Mais point d'autres visiteurs ». Il a été visité en particulier par de célèbres artistes tels que Domenico Morelli, Lawrence Alma-Tadema et Ernest Hébert.
Après la création La première exposition publique du tableau a lieu au début du mois de dans les locaux de l'Accademia di San Luca, à Rome. Elle est accueillie avec enthousiasme par le public et les étudiants de l'Académie remettent à Semiradzki une couronne triomphale. Le tableau est honoré à Rome avec les mêmes distinctions que Le Dernier Jour de Pompéi de Karl Brioullov. Le public est très nombreux et, rien que le dernier jour, on a compté plus de cinq mille visiteurs. Les recettes récoltées de la vente de tickets d'entrée sont versées par Semiradzki au fond de construction du Palais des expositions de Rome à la Via Nazionale à Rome. Le roi d'Italie Victor-Emmanuel II décerne à l'artiste l'Ordre de la Couronne d'Italie.
vignette|200px|gauche|Torches vivantes (détails du tableau). Durant la même année 1876, la toile est encore exposée à Munich et à Vienne. L'exposition du tableau dans ces villes européennes était contraires aux règles fixées par l'Académie russe des Beaux-Arts, qui n'autorisait pas les pensionnaire à prendre part à des expositions à l'étranger. Cet épisode complique les relations de Semiradzki avec l'Académie et en particulier avec son secrétaire de presse Piotr Isseev avec lequel le peintre polonais avait échangé du courrier durant son séjour à Rome. Il écrit à Isseev qu'il est au courant de l'embarras provoqué à Saint-Pétersbourg dû au fait qu'il a exposé son tableau à Rome, à Vienne et à Munich. Mais selon l'artiste le résultat final pour l'académie de Saint-Pétersbourg est l'inverse de ce qu'elle appréhende dans la mesure où aucun critique étranger n'a oublié de mentionner qu'il est élève de cette Académie de Saint-Pétersbourg. Il reconnaît toutefois qu'il s'est écarté de la lettre de l'ordonnance mais que cela provient du fait qu'il a réalisé un travail complexe en soi et d'une dimension sortant tout à fait de l'ordinaire. Il demande à Isseev de décider lui-même s'il estime que cela a porté préjudice ou non à l'Académie.