vignette|Qu'est-ce que la vérité ? (Jésus devant Pilate), tableau de Nikolaï Gay (1890).
La thèse mythiste postule que la personne de Jésus de Nazareth n'a pas de réalité historique : la personne de Jésus (à distinguer du personnage de Jésus-Christ) serait une création mythique ou mythologique. Cette thèse est née à partir du et du développement des méthodes historico-critiques dans l'étude des textes du Nouveau Testament. Elle tente d'expliquer entre autres l'apparition du christianisme ancien.
Selon certaines variantes de cette thèse, Jésus est un personnage légendaire, mythique, haussé à une dimension archétypale, et qui a la même (in)consistance que les personnages décrits par exemple dans Le Rameau d'or de James George Frazer. Il est ainsi souvent comparé à Mithra, Osiris, Dionysos, Sol Invictus ou Asclépios (Esculape). Selon d'autres courants, sa personnalité est le fruit d'une élaboration théologique, ayant pris progressivement une dimension historique à partir du de l'ère chrétienne. Dans ce contexte, Jésus devient un personnage conceptuel, instrumentalisé par les premiers chrétiens.
Cette thématique se développe selon deux axes complémentaires : d'une part, aucun document probant et aucune preuve archéologique n'attesteraient l’existence de Jésus de Nazareth : les textes chrétiens ne seraient pas dignes de foi, et les textes non chrétiens seraient d'authenticité douteuse ou pourraient être l’écho du discours chrétien ; d'autre part, des indices peuvent amener à croire qu’il serait un personnage mythique ou fictif.
La thèse de l'inexistence historique de Jésus est restée marginale au sein de la recherche historique académique et a été complètement rejetée par les spécialistes universitaires du christianisme depuis la fin des années 1930.
Elle a néanmoins continué d’être reprise régulièrement par des auteurs en dehors du milieu académique, essentiellement par des écrivains, blogueurs et internautes. Elle a été défendue dans les médias au début des années 2000, par exemple aux États-Unis par Earl Doherty, et en France par Michel Onfray, lequel a repris les thèses de Paul-Louis Couchoud et Prosper Alfaric.
État de la recherche universitaire actuelle
Les quêtes du Jésus historique désignent les étapes historiographiques successives de l'étude de la vie de Jésus de Nazareth en tant que personnage historique.
Sources sur Jésus de Nazareth
Jésus n'a rien écrit, ou du moins aucun document de sa main n'est passé à la postéritéSimon Claude Mimouni, « Les sources », in Simon Claude Mimouni et Pierre Maraval, Le christianisme des origines à Constantin, Paris, éd. P.U.F./Nouvelle Clio, 2007, 65. De plus, bien que la tradition chrétienne ait attribué certains textes à des témoins directs de sa vie (les évangiles de Matthieu et Jean et les épîtres de Pierre parmi les textes canoniques, et de nombreux textes apocryphes), les études critiques ont montré qu'il s'agit de pseudépigraphies ou d'attributions tardives. Les premières sources, dans la seconde moitié du , sont des textes chrétiens du Nouveau Testament : les épîtres de Paul de Tarse (dont sept sur les quatorze du Nouveau Testament sont aujourd'hui jugées effectivement écrites par PaulRégis Burnet. Paul bretteur de l'évangile, Desclée de Brouwer, 2000, ) et les évangiles canoniques (qui ne sont pas tous dus aux auteurs sous les noms desquels la tradition chrétienne les a placés).
On trouve des mentions directes de Jésus dans deux passages des Antiquités juives (vers 95) de l'historien juif Flavius Josèphe, dont le Testimonium flavianum. Ce document a depuis longtemps été mis en question, notamment parce qu'il affirme que Jésus est le Christ, ce qui est étonnant de la part d'un juif pharisien ; il n'y a pas aujourd'hui de consensus parmi les spécialistes entre authenticité, interpolation totale de copistes chrétiens ou interpolation seulement partielleSerge Bardet : Le Testimonium flavianum, Examen historique, considérations historiographiques, avec une postface de Pierre Geoltrain, éd. Cerf, 2002 - cet ouvrage fait la synthèse des arguments avancés en faveur des différentes hypothèses.. Le second passageAntiquités judaïques, XX, 197-203 qui parle de l'exécution en 62 de Jacques, « le Frère de Jésus qu'on appelle Messie »trad. rapportée par Simon Claude Mimouni, Jacques et la diffusion du message de Jésus dans le monde judéen, in S.C. Mimouni et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin, éd. Nouvelle Clio/P.U.F., 2006, (Jacques avait été le principal chef de la première communauté de disciples à JérusalemPierre-Antoine Bernheim, Jacques, frère de Jésus, Noêsis, 1996 cf recension par Paul-Hubert Poirier, Jacques, le frère de Jésus, dans trois livres récents, in Laval théologique et philosophique, vol.56, , 2000, en ligne; Étienne Trocmé, L'enfance du christianisme, éd. Hachette-littératures, coll. Pluriel, 2009 (éd. orig. Noêsis, 1997)), a lui aussi été contestéPar exemple par Charles Guignebert : « Il me paraît vraisemblable que Josèphe ne nommait Jésus nulle part, que les chrétiens - et peut-être aussi les Juifs, dans un sentiment différent - se sont de bonne heure étonnés et affligés de ce silence et qu’ils y ont suppléé de leur mieux, par des retouches opérées en divers temps et divers lieux sur des manuscrits différents du chroniqueur juif ». Jésus. 1933, p. 20. mais, aujourd'hui, il est généralement considéré comme authentique par les spécialistes de Flavius JosèpheSimon Claude Mimouni, Jacques et la diffusion du message de Jésus dans le monde judéen, in S.C. Mimouni et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin, éd. Nouvelle Clio/P.U.F., 2006, .
À part Flavius Josèphe, aucun autre auteur non chrétien du premier siècle ne parle de Jésus : ni les Romains Sénèque, Pline l'Ancien et Quintilien, ni le Grec Plutarque, ni le Juif Philon d'Alexandrie. Cela n'a cependant rien d'étonnant, le crucifiement d'un prédicateur juif n'ayant rassemblé que quelques disciples dans une province lointaine n'étant pas un événement notable à l'échelle de l'Empire romain« Du point de vue de l'histoire romaine du premier siècle, Jésus n'était absolument personne. Voilà un homme dont la position sociale était nulle, qui n'a eu droit comme prédicateur et thaumaturge qu'à une renommée locale et de courte durée dans une province perdue et méprisée, et qui a été régulièrement exécuté sur l'ordre d'un petit gouverneur de province, on pourrait difficilement s'attendre à ce que la nouvelle fît sensation à Rome. Il est même probable que ses compatriotes qui n'avaient guère prêté d'attention à sa mission n'ont plus beaucoup pensé à lui une fois que son exécution eut mis fin brutalement à ses prétentions ». R. T. France Truth Journal The Gospels As Historical Sources For Jesus, The Founder Of Christianity..
Il faut attendre le tournant des premier et deuxième siècles pour voir apparaître dans les œuvres des auteurs latins Tacite, Pline le Jeune et Suétone les premières mentions de communautés chrétiennes, qui commencent à prendre, au moins localement, suffisamment d'importance pour que l'administration romaine s'en préoccupe. Le passage XV.44 des Annales de Tacite, sur le grand incendie de Rome de 64, très défavorable aux chrétiens et présent dans tous les manuscrits (dont les plus anciens sont du )John Paul Meier, Un certain Juif : Jésus, I. Les données de l'histoire — Les sources, les origines, les dates, éd. Cerf, 2004, est par contre aujourd'hui considéré comme authentique par les historiens : Henri Irénée Marrou, De la connaissance historique, 1954, de la réédition aux Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1975.extraits en ligne.. Mais il n'y a pas d'évidence que la mention de Tacite concernant les « chrétiens », dont « le nom vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus » provienne de sources indépendantes des chrétiens du début du , R. T. France Truth Journal The Gospels As Historical Sources For Jesus, The Founder Of Christianity. Cependant R. T. France n'est nullement mythiste puisqu'il nous dit sur la même page : .
La position des historiens sur l'existence de Jésus La question des sources n'a pas conduit les historiens spécialistes à remettre en question l'existence de Jésus. Dès 1933, le professeur d'histoire du christianisme à la Sorbonne Charles Guignebert convenait : Jésus de Charles Guignebert, 1933, . Mais il concluait : Jésus 1933 - édition de 1969 par Albin Michel p.67.
Dans le monde académique, la question de l'existence historique de Jésus est aujourd'hui close (en dehors du Jesus Project, démarré fin 2008 - voir ci-dessous). Pour les chercheurs et spécialistes, les thèses mythistes sont rejetées par un ensemble d'éléments et d'arguments tant externes qu'internes au Nouveau Testament. L'historien Henri-Irénée Marrou considérait la thèse mythiste comme un exemple de méthode hypercritique De la connaissance historique, 1954, réédité aux Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1975. extraits.
, écrit Daniel MargueratIntroduction de Daniel Marguerat à Jésus de Nazareth: nouvelles approches d'une énigme (Daniel Marguerat, Michel Bouttier, Enrico Norelli, Jean-Michel Poffet), Labor et Fides, 1998, - Google Books.. Pierre Geoltrain ajoute en 2002 : Pierre Geoltrain, Encyclopædia Universalis, art. Jésus, 2002..
L'ancienneté des sources chrétiennes vignette|upright=1.2|Carte du premier voyage missionnaire de Paul de Tarse, v. 45-50. Les plus anciens textes chrétiens sont les lettres attribuées à Paul de Tarse, qu'il est censé avoir rédigées dans les années 50 après avoir rencontré les principaux disciples de Jésus : Jacques le Juste, son frère et chef de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem, ainsi que Pierre et Jean. Si ces lettres donnent très peu de détails sur la vie de Jésus et cherchent surtout à prouver qu'il est bien le Messie ou le Christ, ce que refusent les juifs, il y est présenté comme un personnage réelMaurice Goguel, Jesus the Nazarene: Myth or History, Londres, 1926, ch. V « The apostle Paul and gospel Tradition », conclusion .
Les évangiles canoniques, dont les datations actuelles sont entre 65 et 110Michel Quesnel parle de 65 et 95, in Les sources littéraires de la vie de Jésus, in Aux origines du christianisme, éd. Gallimard/Le Monde de la Bible, 2000, . Quesnel se distingue de la majorité des historiens qui pensent à une rédaction entre 70 et 110 (cf. Daniel Marguerat et alii, Introduction au Nouveau Testament, Labor et Fides et Raymond E. Brown p.s.s., Que sait-on du Nouveau Testament ?, éd. Bayard, 2000 qui donne la fourchette 68-110., sont les principales sources sur Jésus (l'apport de certains évangiles apocryphes comme l'évangile de Thomas est aujourd'hui discuté). Ils contiennent de nombreuses contradictions, incohérences et invraisemblances et il s'agit de textes répondant aux préoccupations théologiques des communautés chrétiennes au sein desquelles ils ont été composés, sur la base de traditions orales ou écrites aujourd'hui perdues (comme l'hypothétique source Q). S'il ne permet pas de retracer une biographie précise de Jésus, le travail des historiens consiste à distinguer les paroles et les actes originels de Jésus de ce qui relève d'élaborations théologiques et littéraires postérieures à sa mort, et ce sur la base de critères d'historicité les plus objectifs possibles« Les savants sont divisés sur la valeur réelle des critères de discernement du Jésus historique », cf. Raymond E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, éd. Bayard, 2000, 883.
La question de la crucifixion thumb|Alfred Loisy, théologien, exégète catholique et historien français. Il est l'une des figures de la méthode historico-critique en France.