Le mot « logos » dérive du grec . Il désigne en première approximation, depuis Platon et Aristote, la « parole », le « discours écrit » (textuel ou parlé) et, par extension, la « rationalité » (l’intelligence) puis la logique.

Le terme de « logos » est traduit traditionnellement par le concept de « logique », qui a le sens de , attribut que Heidegger tente de justifier en en interrogeant l'origine. Cependant, la « logique », l'ancienne épistémé logiké (), a un sens tout différent du nôtre dans la pensée des anciens Grecs.

Martin Heidegger, qui est celui des philosophes contemporains qui s'est le plus intéressé à ce vieux concept, rassemble d'emblée pour les mettre en relation les trois notions qui dominent, dans les anciens textes, la pensée de ces vieux penseurs, à savoir le logos (), la phusis () et la vérité (, alètheia)Heidegger consacre une conférence au logos, conférence reprise dans l'ouvrage "essais et conférences" , préface Jean Beaufret et parue sous le titre allemand en 1954, traduite par André Préau, à noter une autre traduction de Jacques Lacan parue dans la revue La psychanalyse 1/1956-lire en ligne. La thématique du Logos est présente dès le paragraphe (§7) dÊtre et Temps, où elle apparaît, à l'occasion d'un définition de la phénoménologie, par le biais d'une interrogation sur la signification du suffixe « logie ». Guillaume , note incidemment que dans toutes les disciplines faisant appel à ce même suffixe .

Comme le note Éliane Escoubas : . Ces trois notionsCes trois notions font l’objet de trois articles séparés, phusis, logos, alètheia., dont il s’agirait de reconquérir un sens originaire perdu, appartiennent au groupe dit des « paroles fondamentales » également distinguées par Marlène Zarader, spécialiste du philosophe dans son livre : Heidegger et les paroles de l'origine Ces paroles fondamentales n'appartiennent pas seulement à ceux qui les prononcèrent. En tant que paroles du commencement, elles ouvrent tous les domaines du questionnement que la philosophie reconnaîtra comme siens : elles disent l’être, la vérité, le destin, le temps-.

Approche du sens philosophique de Logos Chez Martin Heidegger comme chez Edmund Husserl, le « Logos » est d’abord « discours », et en tant que discours, il est plus précisément un « faire voir » (pas une prière, pas une incantation, ni une poésie), et c’est dans ce sens qu’il intervient dans le mot « Phénoméno-logie », la science du « faire-voir » avec le sens encore plus précis de « faire-voir la chose même », c’est-à-dire l’être de la chose, et c’est parce qu'il lui fait prendre une tournure ontologique, que ne lui donne pas Husserl, que Heidegger se sépare de lui comme le note Françoise Dastur.

Si l'on s'en tient au « Logos » comme « faire voir », il faut noter que :

« Faire voir », présuppose une entente de l'être, une , de telle manière que l'étant n'est présent que dans l'ouverture d'un espace qui lui-même n'apparaît jamais comme une chose présente

« Faire voir », la chose même est depuis Aristote l'objet du discours apophantique, mais parce qu'il s'agit d'un faire voir, le Logos en ce sens limité peut être vrai ou faux, (découvrant ou occultant)Il s'ensuit que si le Logos, et donc le jugement fait voir il n'est en aucune manière source de vérité et que donc la Vérité ou Alètheia n’a pas son lieu propre, dans le Logos mais dans une autre dimension où se déploie les conditions de sa possibilité, c'est-à-dire dans l'être-au-monde du -. Comme l'écrit Françoise Dastur .

L'énigme du Logos Il y a pourtant une énigme du Logos, car si la signification usuelle précoce a bien été le « dire » et le « discours », expose Heidegger, sa signification originelle profonde serait autre, cette autre signification s'est estompée et le dire ou le discours n'en seraient qu'une signification dérivée. Le penseur insiste sur ce caractère énigmatique, qu'auraient ressenti les anciens grecs et qui serait ni de notre fait, ni du fait d'Héraclite mais qu'il appartient à la .

C'est à partir de l'étymologie du terme λόγος et particulièrement de sa forme verbale , que Heidegger va chercher dans la langue de l'époque, ce sens originaire, qui lui apparaîtra comme un « cueillir », un « récolter », un « mettre à l'abri ». Au terme d'une longue méditation, le mot de , substantif du verbe λέγειν n'aurait pas pour signification première . Le penseur s'efforce ensuite de montrer par quel chemin le sens propre du verbe qui signifie « étendre » en est venu à signifier .

Cependant Heidegger ne va pas s'attarder sur le sens traditionnel attribué au terme Logos, depuis Aristote, comme simple « Dire » ou « Discours » qui pour lui présente le défaut de signifier, dans sa dernière mutation, après la raison et la rationalité, la Logique qui ira jusqu'à prétendre se réserver la détermination du juste. Dans les années 1930, après le Tournant, Heidegger puise dans son origine présocratique pour dépasser ce sens habituel de Logos compris comme « Discours » ou « Logique ». Quant à la Logique, il remarque qu'elle est l'héritière de l' épistémé logiké, aristotélicienne qui est elle-même d'essence technique (technè, ) et donc déjà une perspective particulière sur le Logos, une perspective métaphysique, et non le Logos lui-même dans son sens archaïque et plénier ; de droit, elle n'en est donc qu'une approche possibleMarlène Zarader souligne qu'il ne s'agit pas pour Heidegger de critiquer la Logique lorsqu'elle interprète le Logos comme raison, comme s'il s'agissait de lui en substituer une autre, en lui révélant d'où elle parle dans son propre mode de représentation, c'est-à-dire comme énoncé, raison ou fondement on voit qu'elle se moule dans les catégories métaphysiques-.

Si on cherchait un motif à cette investigation de l'origine d'un si vieux concept on le trouverait comme l'écrit Guillaume Badoual dans l'énigme que constitue .

Le Logos des penseurs initiaux

La reconquête du sens originaire de Logos suppose un travail archéologique sur la pensée de ces Présocratiques et notamment sur celle d'Héraclite. Cette investigation a été effectuée au long de plusieurs cours et conférences, à partir de 1935. La recherche débute avec le cours intitulé dans la traduction française Introduction à la métaphysique. S'agissant des premiers moments de la pensée aucune définition du type genre et espèce, ne peut, bien entendu, être donnée des termes fondamentaux Phusis, Logos, Alètheia. L'explicitation du sens originaire du terme Logos ne peut apparaître qu'au terme d'approximations de sens successives. Si l'on suit Éliane Escoubas, c'est dans la «déconstruction » de l'opposition traditionnelle de « l'être et du penser » que se focalise l'investigation heideggérienne du Logos . C'est essentiellement chez Héraclite dont la tradition ne retient que quelques formules et deux ou trois paroles fondamentales, que puise cette investigationTa Panta Rei (Τα Πάντα ῥεῖ): « Tout coule » - dans le sens de « Tout passe » qui signerait le mobilisme universel de Héraclite opposé au fixisme Parménidien ; Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι : La guerre est père de tout ; Si ce n'est pas moi, mais le λόγος que vous avez « entendu », il est sage de dire dans le même sens « UN est TOUT ». Points et formules qui sont à compléter pour ce qui concerne l'interprétation du λόγος chez les Présocratiques par la sentence de Parménide : .

L'émergence et le recueillement L'explicitation du Logos pense Heidegger, n'est possible que si d'abord nous comprenons ce que veut dire « être » pour les grecs et faisons un détour par le concept qui semble en tenir lieu pour eux, la Phusis, la nous dit Marlène Zarader. La Phusis, qui dépasse largement le concept de nature, comprenant toute chose est le terme le plus englobant qui soit, et qui se déployant, dans un tel déploiement, fait son apparition, se tient dans cet apparaître et y demeure. Cette idée d'émergence souligne Jean Grondin se retrouve partout chez les grecs (dans les événements du ciel, dans le roulement des vagues, dans la croissance des plantes).

Or l'émergence de la phusis écrit Jean Grondin, . Éliane Escoubas souligne la divergence qui en découle quant au sens du mot apparaître ou : .

L'Un-Tout On doit à Héraclite la formule où le « Logos » est dit de façon lapidaire (dans le fragment 50) : « hèn panta » ou « Un-Tout » ou encore « l'Un unissant Tout »Le fragment 50 est considéré comme le fragment clef pour la suite de la compréhension du λόγος héraclitéen, il expose : . Cette sentence ouvre la voie à une double interprétation, deux modalités d'audition, soit l'entente des simples paroles humaines d'Héraclite, soit l'écoute du dans les paroles d'Héraclite, à travers les paroles de Héraclite, ce qui traduit, selon Heidegger, une autre espèce d'écoute et d'entente. Marlène Zarader note que dans la forme de la sentence ( ce n'est pas moi), le simple locuteur, le discours, est d'emblée écarté au profit du auprès duquel Héraclite invite ses élèves à « être à l'écoute ». Ce qui est en jeu ici c'est la condition du savoir authentique qui consiste à ce que l'écoute s'ordonne au et se soumette à lui -.

Cet « Un-Tout » n'est pas à concevoir comme la résultante d'une unité par agrégation du multiple, par rattachement ou accouplement mais, selon l'expression de Guillaume Badoual comme une qui va constituer la « Dimension » dans laquelle toutes choses « avec leur adverse » vont pouvoir apparaître dans leur lumière propre. Le propre du Logos est aussi en tant que « Un-Tout » de dire l'appartenance mutuelle de l'être et de l'hommeQuant à la Logique elle est l'héritière de l' épistémé logiké, aristotélicienne qui est elle-même l'essence technique (technè, ) et donc déjà une perspective particulière sur le « Logos », une perspective métaphysique, et non le Logos lui-même dans son sens archaïque et plénier ; de droit, elle n'en est donc qu'une approche possible. Marlène Zarader souligne qu'il ne s'agit pas pour Heidegger de critiquer la Logique lorsqu'elle interprète le Logos comme raison, comme s'il s'agissait de lui en substituer une autre, en lui révélant d'où elle parle dans son propre mode de représentation, c'est-à-dire comme énoncé, raison ou fondement on voit qu'elle se moule dans les catégories métaphysiques-. Entre les adverses (que sont la nuit et le jour, la guerre et la paix, la famine et l'abondance), s'il y a combat, Polémos, il n'y a pas rupture mais « co-appartenance », comme il n'y a pas dans la conception d'Héraclite succession, les adverses sont toujours ensemble et ne font qu'un (la nuit a besoin du jour pour être ce qu'elle est).

Il est important de remarquer que pour Heidegger cette unité n'est pas à rechercher sur un plan dialectique à la manière de la Dialectique hégélienne, l'unité est originaire et essentielle dans la dimension de la coappartenance au sein justement de l'idée de Logos qui constitue l' arché, l' caché, le principe originaire. C'est aussi à travers la métaphore de l' « éclair » qui illumine en un instant, de son rayon, toute la scène des êtres comme dans la caverne platonicienne, et non en faisant appel à l'image éclatante du soleil qui déploie lentement sa lumière dans la stabilité du jour, que Héraclite perçoit l'unité du Tout, , image de l'éclair et de la foudre dont Heidegger va se saisir comme une anticipation pré-socratique de l'événementialité de son voir les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis).

Le Logos semblable à la Phusis