Le Zemstvo déjeune (en ) est un tableau du peintre russe Grigori Miassoïedov (1834—1911), terminé en 1872. Il est conservé à la Galerie Tretiakov, à Moscou (inventaire ). Ses dimensions sont de (selon d'autres données de ). La toile représente des paysans de l'ouïezd à l'entrée d'une réunion du Zemstvo : leur déjeuner se compose seulement de pain avec des oignons, tandis que la partie noble ou nantie du Zemstvo dîne dans la pièce au-dessus d'eux, dont on ne voit que la fenêtre ouverte. D'autres titres sont attribués à ce tableau : Assemblée de l'ouïezd du Zemstvo à l'heure du déjeuner ou encore Déjeuner du Zemstvo, ou, en français, à l'exposition de Paris en 1878 : Intervalle d'une séance du Zemstvo.
Le tableau Le Zemstvo déjeune, sur lequel Miassoïedov a travaillé durant les années 1871-1872, a été présenté lors de la exposition des Ambulants qui s'est tenue à Saint-Pétersbourg en . Le travail de Miassoïedov a fait bonne impression et on en parle comme d'une toile parmi les plus belles et les plus significatives sur un thème d'actualité. En 1873, la toile est acquise à son auteur par Pavel Tretiakov, qui demande des retouches à l'artiste en 1876. En 1878, la toile Le Zemstvo déjeune est présentée lors de l'exposition russe à l'Exposition universelle de 1878 à Paris.
Le critique Vladimir Stassov appelait le Zemstvo déjeune l'une des œuvres les plus importantes de Miassoïedov, une composition vraiment moderne, dans laquelle on trouvait également une touche d'indignation et de satire. La critique d'art Irina Chouvalova écrivait que Le Zemstvo déjeune était la plus haute réalisation parmi les œuvres de Miassoïedov, la plus importante, la plus significative. Elle représente un jalon essentiel dans son œuvre, et avec des œuvres des années 1870 d'autres artistes, comme Les Bateliers de la Volga d'Ilia Répine et Travaux de réparation sur une ligne de chemin de fer de Constantin Savitski, elle a marqué une nouvelle étape dans le développement de la peinture russe de genre réaliste.
Histoire
Avant la réalisation du tableau et le travail sur celui-ci vignette|gauche|180px|Ivan Kramskoï, Portrait de G Miassoïedov (1872), Galerie Tretiakov. vignette|Fuite de Grégori Otrepiev (Faux Dimitri) d'une auberge à la frontière lituanienne, toile de Miassoïedov de 1862, médaille d'or de l'Académie. Dans les années 1853 à 1862, Grigori Miassoïedov étudie à l'Académie russe des Beaux-Arts, en classe de peinture d'histoire, où ses maîtres sont Carl Timoleon von Neff et Alekseï Markov. En 1862, pour sa toile Fuite de Grigori Otrepiev d'une auberge à la frontière lituanienne (conservée aujourd'hui au Musée national Pouchkine), Miassoïedov reçoit la grande médaille d'or de l'Académie des beaux-arts. En même temps que ce prix, il reçoit le titre de Peintre du premier degré et le droit de devenir pensionnaire de l'Académie pour des séjours d'étude à l'étranger. De 1863 à 1866, le peintre travaille en Italie, en France en Espagne et visite aussi l'Allemagne, la Belgique et la Suisse. En , il retourne en Russie puis repart à l'étranger au printemps 1867 ; d'abord à Paris, puis à Florence. En , Miassoïedov rentre en Russie pour plusieurs années et travaille à Moscou, Saint-Pétersbourg, dans le gouvernement de Toula, dans ceux de Kharkov et de Poltava, et encore en Crimée ; en 1870, il reçoit le titre d'académicien de peinture historique pour son tableau Zaklinania. Miassoïedov est l'un des organisateurs des expositions de l'association des Ambulants en 1870. La première se déroule en à Saint-Pétersbourg (y furent exposés deux tableaux de Miassoïedov : Le grand-père de la flotte russe et Les Baies). vignette|Le Grand-Père de la flotte russe par Miassoïedov : le constructeur hollandais Frans Timmerman explique à Pierre le Grand comment construire des canots, Il date d'avant 1871, et est présenté à l'exposition des Ambulants. L'artiste a travaillé sur la toile Le Zemstvo déjeune en 1871-1872. Selon ses propres termes, il voulait se rapprocher dans cette toile du quotidien et de la réalité. Longtemps, les historiens d'art ont cru que les témoignages et documents permettant d'éclairer la réalisation de cette toile avaient disparu. Ainsi, dans une monographie publiée en 1971 sur l'œuvre de Miassoïedov, la critique d'art Irina Chouvalova écrivait : « Malheureusement, l'histoire de la création de ce tableau n'est pas connue. Les croquis préparatoires n'ont pas été conservés, il n'existe pas de témoignages écrits d'artistes ou d'amis sur la manière dont s'est déroulée la réalisation du tableau ».
Dans ses publications de la fin des années 2000, début des années 2010, l'historien d'art Khvorostov explique comment il avait réussi à reconstituer certains détails relatifs au travail de Miassoïedov sur ce tableau. Le père de l'artiste, Grigori Andreievitch Miassoïedeov, était un hobereau, dont le domaine était situé dans le village de Pankovo dans le district de Novossilski, Gouvernement de Toula (actuellement appelé District de Novoderevenkovski Oblast d'Orel). À partir du présupposé que l'artiste lui-même avait été amené à se rendre de temps à autre au centre du district, la ville de Novossil, pour des affaires de son père, Khvorostov s'est adressé au musée des traditions locales de Novossil pour demander si on ne pouvait pas l'aider à identifier le bâtiment représenté sur le tableau Le Zemstvo déjeune. La directrice du musée Maria Andreevna Kaznatcheeva n'a pu que signaler que le Zemstvo du district avait été complètement détruit pendant la guerre, et qu'il avait perdu son aspect primitif après restauration. Par ailleurs, aucune photographie de l'ancien bâtiment n'avait été conservée. Mais des informations complémentaires ont été trouvées dans les témoignages écrits provenant d'un témoin originaire du village de Pankovo, qui avait travaillé dans les bâtiments de l'ancien Zemstvo dans les premières années qui avaient suivi la révolution, une certaine Anani Semionovitch Remniov. En voyant le tableau Le Zemstvo déjeune, Remniov écrit : « Le porche et la façade du bâtiment, l'emplacement des fenêtres me rappellent le bâtiment de l'ancien Zemstvo de Novossil. Miassoïedov l'a vraisemblablement vu et l'a reproduit sur sa toile ».
Deuxième exposition des Ambulants de vente de tableaux La toile a été présentée lors de la deuxième exposition des Ambulants, ouverte le à Saint-Pétersbourg. Au début, le tableau a reçu le titre de Assemblée du zemstvo du district à l'heure du déjeuner. Le travail de Miassoïedov a plu au public qui a visité l'exposition, et on l'a cité comme « l'un des meilleurs peintres de toiles significatives sur des thèmes modernes ». Le peintre Ivan Kramskoï, dans une lettre à Vassili Perov, rapporte ses impressions sur l'exposition : « Une part de paysage et une part de portraits, un genre brillant, et tout à fait bon. Et la toile de Miassoïedov est très belle ». Il y avait néanmoins des critiques. En particulier dans une étude publiée par la revue Annales de la Patrie, l'écrivain Pavel Kovalevski rend hommage à l'intention de Miassoïedov « de montrer l'attitude des membres du Zemstvo qui, loin d'être comique, est tout à fait particulière », mais il manque quelque chose à ce peintre idéaliste par conviction. Il n'arrive pas à transmettre dans sa simplicité ce petit drame quotidien sans prétention . Comme les tableaux de la deuxième exposition des Ambulants n'avaient pas pu être exposés à Moscou, certains, parmi lesquels Le Zemstvo déjeune, ont été exposés lors de la troisième exposition qui a lieu le .
vignette|droite|280px|Gravure de la première version du tableau Le Zemstvo déjeune (1873). Après l'ouverture de la deuxième exposition des Ambulants à Saint-Pétersbourg, Pavel Tretiakov fait part de son intérêt pour l'acquisition du tableau Le Zemstvo déjeune. Dans une lettre adressée à Tretiakov, écrite en , Miassoïedov écrit : « Je suis bien entendu ravi de votre souhait de placer mon tableau dans votre galerie, et, considérant cela comme un honneur d'entrer dans vos collections, je suis prêt à faire des concessions quant au prix que j'ai annoncé à l'Académie et qui était de . Mais comme l'Académie ne dit toujours rien de précis et qu'il m'est plus agréable de voir le tableau chez vous plutôt qu'à l'Académie <…>, je suis prêt à descendre jusqu'au prix de ». Dans la même lettre, Miassoïedov demande à Tretiakov : « Pourriez-vous avoir l'amabilité, Pavel Mikhaïlovitch, de me communiquer votre intention finale pour que je puisse disposer comme je l'entend sans être influencé par le désir, peut-être vain, de voir ce tableau entrer dans vos collections ? ».
Pavel Tretiakov poursuit la négociation sur le prix et propose de l'acheter pour . En réponse à cette proposition du , Miassoïedov écrit : « Mon souhait sincère, très honoré Pavel Mikhaïlovitch, est de faire toutes les concessions possibles pour que chacun soit satisfait ; bien que cent roubles représentent beaucoup plus pour moi que pour vous… ». Le peintre a accepté de s'arrêter au prix de mais net, sans en déduire la commission de soit , que le peintre devait rétrocéder aux Ambulants. Il a dès lors demandé à Tretiakov de payer . Dans la même lettre Miassoïedov écrit : « Je pense, Pavel Mikhaïlovitch, que 45 roubles ne vous arrêteront pas, et j'aurai le plaisir de me voir dans votre galerie ainsi que de voir une étiquette avec les mots Vendu et un souci de moins dans mon esprit ». Les discussions se sont donc terminées par l'achat pour du tableau Le Zemstvo déjeune.
Finalisation du tableau Pourtant le tableau ne satisfait pas vraiment Tretiakov, et, en 1876, il exprime le désir de le revendre même à un prix inférieur à celui qu'il avait payé. Préoccupé par ce développement possible, Miassoïedov, qui se trouvait alors à Kharkov, écrit à Tretiakov dans une lettre du : « Je vous assure, Pavel Mikhaïlovitch, que je suis très content que mon tableau soit chez vous et chez personne d'autre. Je regrette que vous soyez déçu par le Zemstvo… ». Dans une lettre antérieure datée du mois de , Miassoïedov proposait à Tretiakov de lui laisser la toile en dépôt pour pour « couvrir la perte qu'il pourrait subir en revendant le tableau ».
Finalement, Tretiakov se décide à ne pas revendre le tableau Le Zemstvo déjeune, mais il demande en même temps au peintre de modifier quelque peu la toile dans des détails. Miassoïedov accepte, et, dans sa lettre datée du mois de , il écrit à Tretiakov : « Je suis disposé à faire toutes les corrections dans le tableau Le Zemstvo déjeune, et, si vous avez l'occasion de me l'envoyer, je m'en occuperai… », « Je ferai tout ce que je pourrai pour supprimer les imperfections que vous avez remarquées ». Dans la même lettre, Miassoïedov donne toutes les instructions détaillées pour l'envoi du tableau à Kharkov, demandant « d'enlever le tableau de son cadre de sécurité et de l'envoyer par chemin de fer à la gare, tandis que la quittance doit être envoyée à la banque Voljsko-Kamski, rue de la coopérative à Kharkov », où le peintre vivait à cette époque. Après quelque temps, l'artiste écrit à Tretiakov : « Le tableau que vous m'avez envoyé pour correction m'est bien parvenu, je vais corriger tout ce qu'il est possible de corriger et je vous le renvoie immédiatement ».
L'une des remarques exprimées par Tretiakov était que, à son avis, pour une toile au sujet aussi sérieux, la présence du coq et des poules au premier plan du tableau n'était pas tout à fait appropriée. Miassoïedov lui répond : « Je pense que ce ne sont pas les poules qui dérangent, mais aussi quelques autres petits détails que vous ne trouverez vous-même pas superflus non plus ». Selon le peintre, c'était le coq et non les poules qui posait problème dans la première version de sa composition. Selon Anatoli Khvorostov, « l'allure du personnage à l'extrême gauche ne laissait pas de doute sur ses intentions à propos du coq », et cela empêchait les spectateurs de se concentrer sur la compréhension de la signification grave du sujet et de la composition.