Le tchiloli (ou txiloli, prononcé ) est une forme théâtrale, musicale et dansée née au Portugal au et toujours vivace sur l'île de Sao Tomé, à Sao Tomé-et-Principe. Comme l'Auto de Floripes propre à l'île de Principe, elle est inspirée par l'un des épisodes du cycle de Charlemagne. Interprétée en portugais ancien et moderne par des troupes locales – uniquement des hommes –, d'un anachronisme assumé, elle met en scène esclaves et métis, masqués et costumés à l'européenne. À la fois syncrétique, subversive et mystique, creuset de plusieurs traditions, cette œuvre unique se prête à différents niveaux de lecture.

Étymologie Plusieurs hypothèses se proposent de rendre compte de l'origine du terme. Tchiloli pourrait être une déformation de tiruliruli, une sorte de flûte accompagnant les danses et les drames populaires dans les villages de la région de Porto. Une tentative d'explication linguistique prend appui sur les règles habituellement observées dans le passage de mots portugais au forro, le créole de l'île. On peut ainsi proposer comme étymon de tchiloli le mot portugais teoria désignant non seulement une « théorie », mais aussi une « députationDictionnaire Littré » (au sens de la Grèce antique), ou, par extension, un « groupe de personnes marchant en procession ». Selon l'explication retenue, il s'agirait de l'ambassade de la maison Mantoue à la Cour de Charlemagne, ou simplement de l'entrée en scène des acteursJean-Louis Rougé, « Le nom de tchiloli », in Internationale de l'Imaginaire, , éd. Maison des Cultures du Monde, Paris, 1990.

Au-delà de l'étymologie et de la phonétique, le remplacement du titre A Tragédia do Marquês de Mântua par tchiloli renvoie aussi aux enjeux d'une identité santoméenne : nommer quelque chose, c'est aussi se l'approprier.

Histoire du texte À Sao Tomé-et-Principe, deux pièces du théâtre populaire s'inspirent du cycle de Charlemagne, l'Auto de Floripes à Principe et surtout le tchiloli à Sao Tomé, la plus connue des deux et la plus documentée, en plusieurs langues, surtout depuis les années 1960. vignette|redresse=0.7|gauche|Charlemagne par Dürer, vers 1512.

La Tragédie du marquis de Mantoue et de l'Empereur Charlemagne est la seule pièce du répertoire du tchiloli. C'est une geste théâtrale que Baltasar Dias, dramaturge portugais de Madère, aurait écrite au milieu du , à partir de six romanceros espagnols, eux-mêmes issus du cycle carolingien du – dont fait partie aussi la Chanson de Roland. Son argument est le suivant : au cours d'une partie de chasse, le prince Charles, fils de Charlemagne, assassine le neveu du duc de Mantoue, car il est épris de sa femme. Les Mantoue réclament justice et l'empereur est alors confronté à un dilemme entre la raison d'État et l'amour paternel. Charlemagne se résout à la condamnation à mort de son fils. vignette|redresse|Édition de Lisbonne, 1737. vignette|redresse|Édition de Lisbonne, 1789. Il semble établi que la pièce a été publiée pour la première fois par Domingos Carneiro« Domingos Carneiro (16..-1698?) », BnF à Lisbonne en 1665 Anna Kalewska, Baltasar Dias e as metamorfoses do discurso dramatúrgico em Portugal e nas Ilhas de São Tomé e Príncipe : ensaio histórico-literário e antropológico, Wydawnictwa Uniwersytetu Warszawskiego, Warszawa, 2005, . En revanche la date d'introduction à Sao Tomé ne fait pas l'unanimité. L'une des versions les plus diffusées soutient que le texte serait arrivé dans l'archipel par le biais de comédiens ambulants. Effectivement, sur l'île de Sao Tomé, dès la fin du , les producteurs de canne à sucre fortunés cherchaient à rivaliser avec les nantis du Portugal et de Madère par la construction de belles demeures, mais aussi par des distractions, en invitant dans leurs propriétés des troupes de théâtre. Ces spectacles se réclamaient tantôt de la Passion du Christ, tantôt du cycle de Charlemagne, dont le caractère épique et les personnages rencontraient un grand succès. La Tragédia aurait pu suivre cette voie. Cette thèse non étayée par des sources historiques aurait été avancée à l'origine par des auteurs portugais influencés par le lusotropicalisme des années 1960. Elle continue d'être reprise dans de nombreuses publications. Ainsi, dans La Colonisation expliquée à tous (2016), repris dans Histoire de France (2018), Marc Ferro avance que « dès le , à Sao Tomé-et-Principe, la population africaine réduite en esclavage joue chaque année Le TchiloliMarc Ferro, La Colonisation expliquée à tous, Seuil, 2016 ».

Force est de constater que le tchiloli n'est guère mentionné dans les premiers ouvrages sur Sao Tomé qui en décrivent mœurs et coutumes au . Son implantation dans l'île n'est véritablement attestée que vers 1880. De fait son acte de naissance public peut être daté assez précisément, puisque le le journal O Povo Ultramarino annonce la fondation d'une association, Sociedade Africa 23 de Setembro, célèbrant le tchiloli comme le « genre théâtral le plus expressif du folklore santoméen António Ambrósio, « Para a História do Folclore São-tomense », História, , 1985, ,  », mais l'attribue à Estanislau Augusto Pinto, fondateur de ladite société Luciano Caetano da Rosa, Die lusographe Literatur der Inseln São Tomé und Príncipe: Versuch einer literaturgeschichtlichen Darstellung, TFM, 1994, . D'autres hypothèses ont été envisagées, par exemple une importation en plusieurs étapes, mais à ce jour, on ne connaît pas avec certitude les circonstances de l'introduction du tchiloli, ni la date de la première représentation dans l'île. En 1851, Almeida Garrett avait publié la deuxième partie de Romanceiro e Cancioneiro geral, un recueil de romances dans lequel il incluait O Marquês de Mântua, sans l'attribuer. Compte-tenu de la notoriété de Garrett, il est plausible que des Santoméens de retour au pays après leurs études en Europe aient emporté le texte avec eux. En revanche il semble désormais peu probable que Sao Tomé en ait eu connaissance auparavant Pedro Paulo Alves Pereira, Caminhos do Universo Carolíngio – o Tchiloli de São Tomé, , .

Les versions les plus accessibles du texte de Baltasar Dias, du fait de leur numérisation par la Bibliothèque nationale du Portugal, sont celle de 1737, éditée à Lisbonne par Antonio Pedroso Galrão Tragedia do Marquez de Mantua; e do Emperador Carlos Magno, 1737, 23 p., , et celle de 1789, également éditée à Lisbonne, cette fois par Francisco Borges de Sousa Tragedia do Marquez de Mantua, do Imperador Carloto Magno, a qual trata, como o Marquez de Mantua andando perdido na caçada, achou a Valdivinos ferido de morte ; e da justiça,que por sua morte foi feita a D. Carloto filho do imperador, 1789, 24 p., . Son texte est à nouveau publié en 1907 au Portugal, mais à Porto Tragédia do Marquez de Mantua e do Imperador Carloto Magno A qual trata como o Marquez de Mantua, andando perdido na caçada, achou a Valdevinos ferido de morte, da justiça que por sua morte foi feita a D. Carloto, filho do Imperador, Biblioteca Para o Povo, , Porto, Livraria Chardron de Lello & Irmão, 1907, .. En 1969, à São Tomé, Fernando Reis édite Pôvô Flogá ( « le peuple joue », en forroEn forro, flogar signifie « se divertir », « s'amuser », « jouer une pièce de théâtre », « représenter », « danser ». Cf. Jean-Louis Rougé, Dictionnaire étymologique des créoles portugais d'Afrique, Karthala, Paris, 2004, ), une version remaniée qui prend appui sur la transcription de Garrett et accompagne de commentaires le texte en portugais ancien Fernando Reis, Pôvô flogá. O povo brinca. Folclore de São Tomé e Príncipe, edição da Câmara municipal de São Tomé, 1969, 241 p.. Elle constitue toujours l'ouvrage de référence pour le tchiloli.

Au fil du temps, les octosyllabes de Baltasar Dias n'ont subi que peu de modifications : 920 de ces vers ont été conservés dans la version actuelle du tchiloli Caetano da Rosa, Die lusographe Literatur der Inseln São Tomé und Príncipe, op. cit., . Cependant le texte original absorbe quelques ajouts ultérieurs en prose et en portugais moderne, surtout dans les passages liés à l'enquête criminelle et à la procédure judiciaire, laissant aussi libre cours à l'improvisation des acteurs.

Personnages vignette|redresse|Le marquis de Mantoue, sur une petite estrade. Dans les éditions anciennes, la page de titre donne la liste des personnages (Pessoas ou Interlocutores), avec quelques variantes. Voici celle de 1789 : O marquez de Mantua, Valdevinos se sobrinho, hum Pagem, hum Ermitam, dous Embaixadores, chamados Duque Amaõ, e o Conde Dom Beltraõ, e o Imperador Carloto e Ganalaõ, e a Imperatriz, e a Mãi, e Esposa de Valdevinos, e Dom Carloto Biblioteca digital ibero-americana . À cette dizaine de rôles d'importance inégale s'ajoutent de nombreux figurants. Au , les troupes de tchiloli (ou tragédias) peuvent réunir une trentaine de participants, dont huit ou neuf musiciens. vignette|alt=Première page en noir et blanc d'un imprimé avec le titre en écriture gothique, Les quatre fils Aymon, et une gravure les représentant|redresse|Page de titre d'une édition de L'Histoire des quatre fils Aymon, 1497. le marquis de Mantoue C'est Ogier le Danois, l'un des héros de la Chanson de Roland, devenu marquis de Mantoue après les guerres de Lombardie. Lorsqu'il apprend par un page l'assassinat de son neveu Valdovinos, héritier de la maison Mantoue, il envoie le duc Aymon et l'un de ses fils en ambassade auprès de la Haute Cour (Corte Alta). Vêtu d'une redingote noire et d'un chapeau noir, il siège au centre de la Cour Basse (Corte Baixa), sur une sorte de petite estrade, entouré de sa famille alignée en silence. Valdevinos, son neveu On trouve déjà dans les romances espagnols un certain Baudoin/Valdovinos, amoureux de la reine de Séville (ou reine SébilleAndré de Mandach, Naissance et développement de la chanson de geste en Europe., E. Droz, Genève, 1961, ). Baltasar Dias en fait le fils d'Ermeline et du roi Salinas, le neveu du marquis de Mantoue et l'époux de Sybille. Jaloux, le prince Charles, son meilleur ami, le tue. Pendant le reste de l'action, il est censé être étendu dans le petit cercueil au centre de la scène. un page et un ermite L'écuyer Burlor qui accompagnait Valdevinos n'est pas présent au moment du meurtre, car le prince l'a délibérément éloigné en lui faisant porter une lettre. Lorsque le marquis découvre son neveu mourant, le page est de retour, avec un ermite qui recueille l'ultime confession de Valdevinos. deux ambassadeurs Le duc Aymon (Amão), père des quatre fils Aymon, et le comte Bertrand (Beltrão), son fils aîné. Le duc porte « cape et natte dans le dosFrançoise Gründ, « Tchiloli, le théâtre de São Tome » ». l'empereur Charlemagne Carloto Magno, Carlos Magno,

Ganelon Le personnage de Ganelon, archétype du traître dans l'imaginaire occidental (avec Judas IscariotePatricia Eichel-Lojkine, « La trahison : Mythe et réalité – Présentation », in Seizième Siècle, , 2009, , )), est présent dans de nombreux récits, dont la Chanson de Roland. Originaire de Mayence, il a épousé la sœur de Charlemagne, dont il s'est rapproché. Dias brosse le portrait d'un intrigant, soucieux de son apparence, qui voudrait s'emparer du trône. Voyant le prince héritier amoureux de Sybille, il espère parvenir à ses fins en l'encourageant à tuer son rival. Sur scène, on le montre « en veste striée de galons scintillants », exhibant « ses rubans et ses escarpins ».

l'impératrice Également nommée San Lenha Carlos de Sousa Ferreira Fontes, Estudo do léxico do São-Tomense com Dicionário, Universidade de Coimbra, 2007, , , entourée de ses dames de cour, « en longue robe flamboyante », elle plaide en vain la cause de son fils auprès auprès de Charlemagne, invoquant une décision trop rapide et les conséquences néfastes pour la réputation de l'héritier du trône. Lorsqu'il lui fait part de sa décision avec fermeté, de désespoir elle envisage d'abord de renoncer à la couronne, puis donne finalement son accord.

vignette|redresse|Ermeline et Sybille, en grand deuil.