La jacquerie paysanne roumaine de 1907 est un mouvement social qui a eu lieu en Roumanie de février à . Cette révolte de la faim intervient moins de deux ans après les évènements révolutionnaires de la Moldavie russe voisine, en lien avec la révolution russe de 1905. Les paysans roumains insurgés ont été réprimés par les cosaques russes en Moldavie orientale en 1905 et 1906, et par l'armée roumaine en Moldavie occidentale et en Valachie en 1907.
Causes Les paysans roumains avaient été libérés du servage en 1746 à 1749 par le hospodar Constantin Mavrocordato tant en Moldavie qu'en Valachie, mais n'avaient pas tous été émancipés pour autant : sur les grands domaines aristocratiques gérés par des « arendaches » qui affermaient leurs terres, les habitants étaient devenus des ouvriers agricoles pauvres et ne recevaient en échange de leur travail qu'une modeste part des biens qu'ils produisaient, juste de quoi survivre. D'ailleurs, des jacqueries plus limitées et facilement circonscrites par les gendarmes locaux s'étaient déjà produites en 1888, 1889 et 1900 (années de sécheresse)Constantin C. Giurescu, Istoria românilor din cele mai vechi timpuri până la moartea regelui Ferdinand I (« Histoire des Roumains depuis les temps les plus anciens jusqu'à la mort du roi Ferdinand »), pp. 472-472 (Révolte de 1907), ed. Cugetarea—Georgescu Delafras, 1943.
Les causes de la jacquerie de 1907 sont multiples et discutéesPhilip Gabriel Eidelberg & John R. Lampe, The Great Rumanian Peasant Revolt of 1907, Origins of a Modern Jacquerie, Leiden: E. J. Brill, 1974., mais les principales sont les mauvaises récoltes des années précédentes et la spéculation du prix des grains par les « arendaches » auxquels les boyards et princes vivant à l'étranger laissaient la gestion de leurs domaines, attendant seulement des « arendaches » qu'ils envoient à Paris, Nice ou Londres les rentes les plus élevées possibles.
Plus marginalement, la diffusion des idéaux égalitaires et socialistes parmi les paysans a pu jouer un rôleConstantin C. Giurescu, Istoria românilor din cele mai vechi timpuri până astăzi (« Histoire des Roumains depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours »), Bucarest 1975, ed. Albatros, p.656-657Jurnalul de Botoșani și Dorohoi du 26 août 2008 sur „Documente inedite despre Marea Răscoală Țărănească din 1907”. mais pas le « rôle moteur », comme l'a affirmé et enseigné durant l'historiographie communiste, la plupart des paysans étaant encore illettrés et n'ayant guère le loisir de s'approprier des idées politiquesPiatza.Net : La Révolte de 1907 telle qu'on ne l'enseigne pas à l'école .. left|thumb|Les feux de la révolution : en 1905, des garde-frontières roumains observant les villages moldaves auxquels les cosaques ont mis le feu sur l'autre rive du Prut en Moldavie russe|alt=Un berger et des soldats roumains observent les villages incendiés par les cosaques en Bessarabie alors russe. left|thumb|Une patrouille de l'armée observe un domaine agricole incendié par les paysans affamés dans le județ de Buzău. thumb|Piquet d'avertissement de l'armée proche des entrepôts du port de Brăila. thumb|Le général Alexandru Averescu qui réprima les insurgés. thumb|left|L'armée escorte les paysans arrêtés vers la prison de Piatra Neamț. thumb|right|220px|Paysans révoltés, par Apcar Baltazar.
Déroulement La jacquerie débute le dans le village, ultérieurement qualifié de « bien-nommé », de Flămânzi («affamés» en roumain), dans le județ de Botoșani, dans le nord de la Moldavie. Durant le mois de mars, l'insurrection s'étend à tout le pays : des manoirs de boyards, des bureaux et des postes de gendarmerie sont incendiés, des entrepôts sont pillés, et des dockers des ports de Brăila, Constanța, Galați, Giurgiu, Oltenița et Zimnicea se joignent au mouvement ; des combats ont lieu autour des gares de triage et des quais des grains, partout où transitent les céréales destinées à l'exportation.
Le , les gendarmeries locales sont débordées et, les insurgés marchant sur la capitale Bucarest, l'état d'urgence est proclamé : l'armée, commandée par le général Alexandru Averescu, ministre de la guerre, est mobilisée ; l'artillerie est utilisée contre les rebelles.
Le , le gouvernement conservateur démissionne, et le libéral Dimitrie Sturdza devient premier ministre. À la mi-avril, tous les ports, gares et entrepôts sont revenus sous le contrôle du gouvernement, et plus de insurgés sont arrêtésCosmin Pătrașcu Zamfirache, Câți țărani au fost uciși la 1907 ? (« Combien de paysans ont été tués en 1907 ? ») dans Adevărul de Botoșani du 15 juillet 2016 .
Conséquences À l'issue de la répression, on dénombre entre 421 (selon les sources officielles de l'époqueIon Bulei, 421, pas 11.000 dans Ziarul de Duminică du 2 février 2007 - nu 11.000) et (selon l'historiographie communiste), dont quelques dizaines d'affermeurs et d'usuriers, ainsi que des millions de lei de dégâts matérielsDaniel Chirot et Charles Ragin, The Market, Tradition and Peasant Rebellion: The Case of Romania in 1907, in: "American Sociological Review", Vol. 40, n° 4 (Aug. 1975), 428-444, American Sociological Association..
Les principales conséquences institutionnelles sont l'adoption par le Parlement de plusieurs lois visant à améliorer la condition paysanne, dont l'une rend obligatoires les contrats agricoles, interdit le cumul des « arendes » (affermages) et l'usure auprès des paysans et crée une banque d'État : le Crédit rural.
Sur le plan social, une conséquence de la jacquerie est l'« électrochoc » éprouvé par les princes et des boyards vivant en Occident, qui réalisent que le système dont ils tirent leur opulence pose un problème et devra être réforméLa démythification de la révolte de 1907 in : Amos News du 25 juin 2011 ..
La jacquerie de 1907 dans la culture Sur le plan culturel, la violence de l'insurrection ébranle, en Roumanie même, le mythe bucolique du « paysan paisible », docile voire servile, soi-disant « fondement de la nation », et à l'étranger, la dégradation (déjà) de l'image du pays, tant en raison des violences des paysans, que de celles de l'armée contre eux.
En peinture, la perception du monde rural évolue. De l'idéalisme romantique et pastoral d'un Nicolae Grigorescu (décédé précisément en 1907), elle devient sombre et dramatique (avec, par exemple, Octav Băncilă, Ștefan Luchian, Ștefan Dimitrescu, Camil Ressu, , Francisc Șirato ou Apcar Baltazar)Valentina Iancu, L'impact de la révolte de 1907 dans l'art moderne , 18 mars 2012, page du site CriticAtac..
En 1932, l'écrivain Liviu Rebreanu publie son poignant récit Răscoala (« La Révolte »).
Dans Ciulinii Bărăganului (« Les Chardons du Bărăgan »), paru en 1928, l'écrivain roumain d'expression française Panaït Istrati (1884-1935) évoque la jacquerie au-travers de l'aventure de deux adolescents dans la steppe du Bărăgan. À l'époque communiste (1945-1989), ce récit sera instrumentalisé par la propagande, mais en France sous l'égide d'Henri Barbusse en 1928, la traduction française est déjà dédiée : . Ces chiffres seront révisés à la baisse par les historiens après la chute de la dictature en 1989Răscoala din 1907, minciuna din cărțile comuniste de istorie (« La jacquerie de 1907, les mensonges des livres d'histoire communistes ») - (« La jacquerie de 1907, quels sont les chiffres réels des tués » ?) in Florin Sperlea, « L'armée et la révolte de 1907 », dans Historia du ..
Les propagandes socialistes et nationalistes s'emparent de la thématique du « paysan exploité » pour argumenter leurs plaidoyers pour le prolétariat (comme Ion Luca Caragiale, Octav Băncilă, Constantin Dobrogeanu-Gherea, et Christian Rakovski) ou pour verser dans la xénophobie et l'antisémitisme (comme Alexandru Dimitrie Xenopol, Ioan Slavici et Ion Dobre sous prétexte que beaucoup d'« arendaches » étaient levantins, arméniens, phanariotes ou juifs)Une particularité importante de l'histoire des différentes communautés ethniques de Roumanie est que la majorité roumaine a été, durant de longues périodes, en position d'asservissement et de soumission politique à des pouvoirs qui lui étaient étrangers (selon les territoires : Empire grec, Empire bulgare, Empire mongol, royaume de Hongrie, Empire turc, Empire autrichien, Empire russe…).Même dans les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie, où la monarchie était élective, le souverain (voïvode, hospodar ou domnitor selon les époques et les sources) était élu par (et souvent parmi) les boyards, puis agréé par les Ottomans, car jusqu'en 1878 les deux principautés (unies en 1859) étaient vassales et tributaires de la « Sublime Porte ». Outre le tribut à verser aux Ottomans et à leurs alliés tatars, outre la dîme versée par les églises et monastères moldaves et valaques aux monastères byzantins de l'Athos et au patriarche de Constantinople, le souverain, pour être nommé, régner et se maintenir, devait acheter l'appui des partis de boyards et des puissances voisines, hongroise, habsbourgeoise, russe et surtout turque de sorte que, pour rembourser ses dettes, il devait affermer des offices moldaves et valaques à des « arendaches » qui exploitaient durement les masses paysannes.Par conséquent, la majorité roumaine a longtemps été moins favorisée socialement, économiquement et culturellement que les minorités, liées aux classes dominantes des Principautés roumaines ou des Empires voisins et à leur essor économique : Constantin C. Giurescu & Dinu C. Giurescu, Istoria Românilor Volume II (1352-1606), Editura Ştiinţifică şi Enciclopedică, Bucureşti, 1976 ; Gilles Veinstein et Mihnea Berindei : L'Empire ottoman et les pays roumains, EHESS, Paris, 1987 ; Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler, ; Joëlle Dalegre Grecs et Ottomans 1453-1923. De la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman L’Harmattan Paris (2002) . La seule minorité encore moins favorisée que la majorité roumaine, était celle des Roms.Lorsque la renaissance culturelle roumaine a commencé à se manifester, ses revendications ont donc remis en question cet ordre des choses qui a été aboli lorsqu'après 1918 l'unité roumaine s'est territorialement accomplie : Ioan Scurtu (coord.), Istoria Românilor Volume VIII (România Intregită 1918-1940), Editura Ştiinţifică şi Enciclopedică, Bucarest 2016, 1008 p., ..
Exégèse Il existe trois interprétations de cette jacquerie : l'approche communiste en fait une Mihai Manea, Bogdan Teodorescu, Istoria Românilor. Epoca modernă și contemporană, Bucarest 1983, pp. 159-160, thèse adoptée dans le film Les Chardons du Baragan de Gheorghe Vitanidis et Louis Daquin (1958) produit par la République populaire roumaine, où l'on voit des aristocrates roumains s'amusant à tirer sur les insurgés comme à la chasse ;