vignette|Une dégustation de thé à Mytichtchi (Vassili Perov, 1862).|alt=Peinture dépeignant un groupe de personnes qui boivent du thé en extérieur. Un samovar cuivré est posé sur la table. Le thé en Russie () fait son apparition au lorsque des dirigeants mongols en offrent au tsar Michel . Il gagne en popularité après le traité de Nertchinsk, qui marque la naissance de la route de Sibérie. À la fin du , la boisson finit par se démocratiser dans tout le pays et le samovar devient rapidement le symbole du thé dans la littérature et l'imaginaire collectif. Le connaît paradoxalement des difficultés d'approvisionnement alors que de grandes campagnes sont lancées pour combattre l'alcoolisme en promouvant cette boisson au travail et dans l'armée.
En 2014, la population russe est la quatrième plus grande consommatrice de thé au monde avec de thé consommé par habitant chaque année. Elle tend à privilégier le thé noir, à l'exception des habitants des zones limitrophes de la Chine qui lui préfèrent majoritairement le thé vert. C'est dans la région de Sotchi que se trouvent les plus grandes plantations de thé de Russie, mais cette production est insuffisante pour répondre aux besoins du pays. La Russie est, de ce fait, le premier importateur de thé au monde, majoritairement depuis l'Inde, malgré la reprise croissante du commerce avec la Chine depuis la dissolution de l'Union soviétique.
En Russie, le thé est traditionnellement préparé à l'aide d'un samovar, bien que la théière supplante celui-ci depuis la fin de l'époque soviétique. Il est préparé d'abord très fort avant d'être dilué avec de l'eau chaude et bu avec du sucre, du miel ou de la confiture, dans des tasses en porcelaine ou des verres ornés d'un porte-verre appelé podstakannik. Le thé est généralement vendu en vrac, parfois sous forme de briques compressées – le sachet de thé n'étant pas aussi répandu que dans le monde occidental.
Histoire alt=Peinture ancienne représentant un homme vêtu de bleu.|vignette|Altan Khan sert du thé à des émissaires russes en 1616 : c’est la première occasion connue de dégustation de thé par des Russes.
Découverte du thé
Des débuts diplomatiques difficiles Dès le , on trouve des traces de consommation de , une boisson à base de miel, d'eau chaude, d'épices et parfois de fruits.
Les premiers Russes à avoir bu du thé sont Vassili Tiumenets et Ivan Petrov, émissaires moscovites envoyés visiter l’Altan Khan des Khotogoid Sholoi Ubashi Khuntaij en 1616, dans le nord-ouest de la Mongolie actuelle. Ils affirment avoir bu une boisson faite avec « une sorte de feuilles inconnues » mélangées à du lait de vache bouilli.
En 1639, Vassili Starkov et Stepan Nevierov sont à leur tour envoyés auprès de l’Altan Khan des Khotogoid. C'est la première fois qu'un Russe identifie le thé et le nomme : Starkov raconte que les Mongols l'appellent tchaï et le préparent avec un peu de lait. Les diplomates visitant la Chine refusent généralement le thé, ce qui rend plus difficiles les relations entre les pays ; ils sont contraints à ce refus par leur religion, ne sachant pas si le thé est autorisé par le christianisme orthodoxe, en particulier en période de jeûne. La mission est catastrophique, le khan tout comme les envoyés russes s'estiment lésés et se disputent même ouvertement à plusieurs occasions. Le khan, se plaignant des cadeaux russes, décide de couvrir le tsar de cadeaux pour l'humilier : des tapisseries de soie, d'or et d'argent, des fourrures de zibeline et d'autres tissus et fourrures hors de prix. Il ajoute de thé à l'envoi. Starkov refuse cette partie du cadeau, ne voyant pas l'intérêt de caisses de feuilles mortes et les qualifiant d'« inconnues et superflues » en Russie, mais il finit par céder sous la pression du khan.
En 1654, une première mission diplomatique russe parvient à Pékin pour discuter des frontières de la Mandchourie, mais les Chinois refusent de faire confiance aux diplomates russes qui ne boivent pas de thé en cette période de Carême et la mission est un échec. Une seconde expédition en 1658 reçoit en présent de l'empereur Kangxi de thé, que les ambassadeurs s'empressent de revendre sur place contre des joailleries, ce qui mène à un nouvel échec des négociations. C'est également pendant la deuxième moitié du que Moscou commence à être approvisionnée en café, une boisson peu populaire en Russie, contrairement au reste de l'Europe et en particulier à l'Angleterre, où les se multiplient pendant plusieurs décennies. Des influences intérieures bloquent en effet la popularisation du café et du thé : les produits importés sont accueillis froidement après le temps des troubles, une loi orthodoxe proscrit de suivre les habitudes des étrangers, et le thé semble avoir des vertus thérapeutiques, ce qui le rapproche de la sorcellerie formellement interdite dans le Domostroï (un ménagier russe).
Une popularisation par la santé Une personne en particulier contribue à la popularisation du thé en Russie : , le médecin personnel du tsar Alexis de 1659 à 1666. En , il écrit pour l'officine médicale du tsar que « la concoction connue sous les noms Tay, ou Tchai, ou Thé, est utilisée par les Anglais et de même par les Chinois et par les Hindous comme remède pour Flatus Hypochondriaci et pour les maladies de la tête et de l'estomac qui le causent. En 1671, ses mémoires sont publiés à titre posthume. Il y écrit : « Le Chay est ce que nous appelons Teah ou Tey, et […] les Marchands disent qu'ils s'en servent (comme nous le faisons en Angleterre) avec du Sucre, et le voient comme un Remède rare aux maladies des Poumons, au Flatus Hypochondriaci, et aux malaises de l'Estomac ; il est apporté dans des papiers d'environ une livre, ornés de Caractères Chinois ». Ainsi, à son époque, le thé est importé pour ses vertus médicinales, et les marchands qui l'importent en consomment aussi. Le thé est bu à l'européenne, avec du sucre, et Collins ne mentionne jamais le thé au lait et au beurre ou le thé non sucré, les deux modes venues d'Asie. Pourtant, il n'existe aucune trace de thé importé l'Angleterre ou Amsterdam : toutes les importations se font depuis l'Asie. Le thé est toujours prescrit extrêmement rarement : sur les données en huit ans, les médecins de la famille royale n'en prescrivent qu'une seule fois, le . alt=La carte du voyage de Nicolae Milescu, de la Russie à la Chine. En haut à droite, un portrait de l’homme au format timbre.|vignette|Le voyage de Nicolae Milescu en Chine. Dans les années 1660, le comportement des diplomates a fondamentalement changé et ils acceptent enfin de boire du thé quand ils se rendent à la cour de Pékin. Une visite russe à Pékin en 1670 voit les ambassadeurs boire du thé pendant cinq semaines sans soulever d'opposition, et les diplomates russes et chinois ont enfin de bonnes relations, mais les négociations échouent à nouveau. En 1671, Nicolae Milescu est envoyé à Pékin. Les échanges se passent bien mieux qu'auparavant, en particulier parce qu'il discute en latin avec les jésuites de la cour, montrant son éducation, alors que les précédents ambassadeurs étaient généralement illettrés et peu cultivés. Une des demandes des Chinois est que les prochains diplomates russes suivent toutes les coutumes chinoises sans s'y opposer, faute de quoi ils ne seront pas reçus. Nicolae Milescu note qu'on lui sert une fois du thé chinois, une fois du thé tatar : il différencie donc le thé servi nature et le thé mélangé à du lait et du beurre.
En 1674, un ambassadeur suédois en visite à Moscou mentionne que le thé est utilisé régulièrement par les plus hautes couches de la société pour prévenir les malaises matinaux dus à l'abus d'alcool. En 1678, Nicolae Milescu écrit un long rapport sur son séjour en Chine. Il y ajoute de nombreuses informations (plagiées d'un ouvrage italien) sur le thé, ses effets sur la santé, ses qualités et son prix. Il s'agit du premier ouvrage russe sur les bienfaits du thé. Cependant, il ne s'adresse qu'aux membres du gouvernement : c'est bien le bouche-à-oreille, et non un livre, qui joue un rôle dans la découverte du thé comme médicament à Moscou. Grâce à cette utilisation, les marchands russes commencent à importer de petites quantités de thé en Russie. alt=Peinture représentant un évêque orthodoxe russe habillé pour une cérémonie ; il porte un médaillon représentant la Vierge et son enfant, ainsi qu’un sceptre dans sa main.|gauche|vignette|Athanase de Kholmogory boit du thé, malgré l’opposition de principe de l’église russe orthodoxe à cette boisson. Cependant, l'opposition au thé est encore importante : les médecins, qui adoptent la médecine européenne moderne, voient d'un mauvais œil les plantes médicinales, tandis que l'église orthodoxe veut que les maladies internes, sans cause évidente, soient des châtiments divins, qu'on ne doit pas régler par un traitement physique. La cour est également très suspicieuse, car le poison est le moyen le plus commun des assassinats politiques et il est facile de remplacer une herbe par une autre. Le thé n'est par ailleurs consommé que comme médicament, et non de façon sociale.
En 1679, la Russie et la Chine signent un traité : des caravanes rapportent du thé de Chine en échange de fourrures russes. L'ambassadeur chinois à Moscou offre plusieurs caisses de thé à Alexis . Cependant, en raison de la difficulté et de la longueur du voyage, le thé est extrêmement cher et n'est accessible qu'aux familles les plus riches du pays.. On le trouve de plus en plus souvent dans les boutiques d’apothicaires du pays, puisqu’il est réputé guérir les tsars de leurs maladies bénignes. Son prix par livre représente une semaine de salaire moyen (environ ), ce qui fait du thé la boisson la plus chère connue en Russie au . En 1688, le marchand Vassili Grudtsyn envoie une livre de thé chinois à Athanase de Kholmogory en lui demandant de le : à nouveau, toute mention de lait ou de beurre a disparu des écrits moscovites, mais on remarque déjà à l'époque que la coutume veut de sucrer le thé.
La route de Sibérie alt=Carte en anglais représentant la Russie et l’Asie mineure et montrant le parcours de la route de sibérie, de la Chine à Moscou.|vignette|upright=1.3|La route de Sibérie au début du (vert) et au début du (rouge).
En 1689, le traité de Nertchinsk permet à la Russie d'annexer la Sibérie et marque la création de la route de Sibérie, qui devient l'itinéraire privilégié des marchands entre la Russie et la Chine (réimpression chez Ayer Publishing en 1971).. Pierre le Grand continue le processus d’occidentalisation entamé par son père Alexis, et le thé se démocratise en Europe au même moment. Les forgerons de Londres et Amsterdam créent des machines spéciales à infuser le thé : Pierre n’aime pas le thé, mais fait importer ces nouveautés qui l’amusent et qui font découvrir la consommation sociale du thé en Russie. Il prend également la décision de nationaliser les caravanes voyageant entre la Russie et la Chine, interdisant à la fin du siècle les produits envoyés par des marchands privés.
Le thé commence à gagner en popularité, mais reste largement dépassé par les infusions de tilleul et de menthe en dehors de Moscou. Même à Moscou, il est bu essentiellement par les familles les plus aisées. Certains écrivains continuent à s’y opposer fermement, mais leur opposition change de nature : désormais, ils estiment qu’il est normal et désirable que les classes sociales supérieures boivent du thé, mais que sa diffusion auprès du reste de la population mènerait à un chamboulement de l’ordre établi. Il est en effet socialement acceptable, pour les plus riches, d’. Les penseurs russes s’opposent à cette époque à l’occidentalisation de la Russie, estimant qu’elle est nuisible à l’équilibre social du pays. Le thé est importé de Chine par des marchands russes et asiatiques – pourtant, l’image du thé reste profondément européenne aux yeux des Russes, peut-être parce qu’ils le consomment à la mode européenne.