vignette|Thé avec ses ustensiles pour une consommation quotidienne.|alt=Un petit plateau contenant une tasse et une soucoupe. vignette|Plantation de thé dans la préfecture de Shizuoka.|alt=Des longues rangées de théiers.
Le thé est au Japon un élément culturel important. Ce produit (en japonais : cha) est introduit au Japon dès l'époque de Nara (710-794) par des ambassadeurs de retour de Chine, mais son réel développement ne commence qu'à la fin du , lorsque sa consommation se répand dans le milieu des temples zen, là encore à l'imitation de la Chine ; il s'agit alors de thé en poudre, bu après avoir été battu (ce qui de nos jours est appelé matcha). Le thé devient à l'époque médiévale une boisson usuelle pour les élites, chez qui se formalise au l'art de la « cérémonie du thé », un des éléments emblématiques de la culture japonaise, dont l'influence dépasse le contexte de la consommation du thé. La culture du théier se développe en particulier durant l'époque d'Edo (1603-1868), le thé devenant alors une boisson populaire consommée par toutes les couches de la société. De nouvelles façons de transformer et de consommer les feuilles de théier sont mises au point, en premier lieu le sencha, feuilles de thé à infuser (dont l'oxydation a été stoppée par la vapeur), qui devient la plus courante.
À l'époque actuelle, quelques préfectures se partagent la culture des théiers (Shizuoka, Kagoshima, Mie), dont les feuilles, cueillies pour la plupart de façon mécanique, servent à produire des thés verts, en premier lieu du sencha, mais aussi des variétés moins réputées comme le bancha, ou plus élaborées comme le gyokuro. Certains terroirs disposent d'une réputation ancienne dans la production de thés de qualité, en premier lieu celui d'Uji dans la préfecture de Kyoto. Avec une production annuelle d'environ , le Japon n'est pas un grand producteur de thé à l'échelle mondiale, pas plus qu'il n'est un grand exportateur ni même un grand importateur puisqu'il consomme la majeure partie de sa production. Les feuilles de thé sont désormais majoritairement employées pour concevoir des boissons au thé vendues en bouteilles en plastique, produit de consommation plus rapide prisé dans la société des et décliné en de nombreuses variantes, dont la consommation a supplanté celle des feuilles en vrac à partir du milieu des , alors qu'en parallèle d'autres boissons comme le café et les sodas ont dépassé le thé dans les dépenses domestiques des Japonais. La consommation de thé se renouvelle également par la mise au point de nouveaux produits et l'utilisation accrue de la poudre de thé matcha dans la gastronomie.
Le thé jouit depuis longtemps d'une grande importance dans la culture japonaise, qui a certes repris de nombreux éléments de la culture chinoise du thé mais y a ajouté les siens propres, à commencer par la cérémonie du thé, qui a conquis le milieu des élites médiévales puis a été promue à l'époque moderne comme un des éléments caractéristiques de la culture japonaise et est présentée comme telle sur les sites touristiques et lors d'événements diplomatiques. Elle a donné lieu à une esthétique spécifique, qui concerne aussi bien les lieux où se tient la cérémonie que les objets utilisés, qui font l'objet d'une grande attention tant dans leur conception que dans leur utilisation, ce qui participe du « culte de l'objet » caractéristique de l'esthétique japonaise.
Histoire Premiers pas On estime que le premier contact du Japon avec le thé a lieu à l'époque de Nara (710-794), quand le Japon envoie plusieurs missions diplomatiques à Xi'an, la capitale de la dynastie Tang. Ces premières délégations rapportent des cultures et pratiques chinoises, ainsi que des peintures, de la littérature et d'autres artefacts. Le indique que Shōmu sert du thé en poudre à des moines en 729, mais le texte est peu fiable et pourrait donc comporter des erreurs..
vignette|L'empereur Saga.|alt=Peinture ancienne représentant un homme vêtu de vert sur fond e montagnes.
En 804, les moines bouddhistes Kūkai et Saichō partent étudier la religion en Chine au cours d'une mission financée par le gouvernement de l'époque de Heian. Le mentionne que Kūkai boit du thé pendant son voyage, avant son retour au Japon en 806. Il est également le premier à mentionner le , qui fera plus tard référence à la cérémonie du thé japonaise. De retour au Japon, au moins l'un des deux moines rapporte des graines de théier au pays ; la croyance populaire veut qu'il s'agisse de Saichō, bien qu'il n'y ait pas de preuves la confirmant ou l'infirmant..
Le indique qu'en 815, un abbé bouddhiste sert du thé à l'empereur Saga. Il s'agit de la première mention attestée de l'usage du thé au Japon. Après sa dégustation, l'empereur ordonne la création de cinq plantations de thé près de la capitale... L'empereur Saga est connu pour sa sinophilie, qui se manifeste entre autres par sa passion du thé. Amateur de poésie chinoise, il rédige à son tour des poèmes dont plusieurs mentionnent la consommation de thé...
Des textes plus récents de l'époque de Heian indiquent que le thé est cultivé et consommé, en petites quantités, par des moines bouddhistes à des fins religieuses. Les nobles et la famille impériale boivent eux aussi du thé. La pratique, cependant, ne se démocratise pas en dehors de ces cercles.. Dans les trois siècles qui suivent la mort de l'empereur Saga, l'intérêt pour la culture chinoise décline au Japon et la consommation de thé en souffre.. Les livres de l'époque continuent cependant à le mentionner pour ses vertus médicales et stimulantes., et il est fait mention quelquefois d'un mélange de thé et de lait, une pratique qui disparaît rapidement..
Le thé consommé à l'époque au Japon est certainement la , qui est sa forme la plus courante en Chine sous la dynastie Tang.. La première monographie au sujet du thé, Le Classique du thé de Lu Yu, est écrit quelques décennies avant la venue de Kūkai et Saichō. Lu Yu y décrit la cuisson et la compression du thé en briques, puis le processus de consommation qui consiste à réduire la brique en poudre et à la mélanger à de l'eau chaude jusqu'à ce qu'elle mousse.. Cette façon de faire pourrait avoir inspiré le matcha en poudre qui émerge plus tard au Japon.
Gain de popularité vignette|Plantation de thé à Minamiyamashiro, Kyoto.|alt=Longues rangées de théiers sur un terrain valloné. Le moine zen Eisai (1141-1215), fondateur du courant Rinzai du bouddhisme, est généralement considéré comme à l'origine du gain de popularité du thé au Japon. En 1191, il revient d'un voyage en Chine avec des graines de théier qu'il plante sur l'île d'Hirado et dans les montagnes de Kyūshū. Il donne d'autres graines au moine Myōe, abbé du temple Kōzan-ji à Kyoto. Ce dernier plante les graines à et à Uji, qui deviennent les premières grandes plantations de thé au Japon. Le thé de Toganoo est considéré comme le meilleur thé du Japon et appelé par opposition au produit ailleurs au Japon. Au , le thé d'Uji dépasse celui de Toganoo en qualité et le devient celui d'Uji..
En 1211, Eisai écrit la première édition du , le premier traité japonais sur le thé.. Le Kissa yōjōki promeut le thé pour ses vertus médicinales. Sa première phrase est : La préface décrit comment la boisson de thé peut avoir un effet positif sur les cinq organes vitaux de la médecine traditionnelle chinoise. Eisai estime que chacun des cinq organes aime un goût différent, et conclut que comme l'amertume du thé coïncide avec le goût du cœur pour l'amertume, le thé fortifie le cœur. Eisai liste ensuite les nombreux avantages supposés du thé sur la santé : dissiper la fatigue, guérir le lupus, l'indigestion, le béribéri, les maladies cardio-vasculaires et bien d'autres, en plus de son effet hydratant.. Le traité ne s'attarde pas sur la consommation de thé pour le divertissement, mais uniquement sur son intérêt médical..
Eisai fait découvrir la consommation de thé au groupe des samouraïs. Il présente son Kissa yōjōki au shogun Minamoto no Sanetomo en 1214, alors que ce dernier souffre d'une gueule de bois après avoir bu trop de saké, et lui sert du thé. Le bouddhisme zen gagne également en popularité pendant cette période, en particulier auprès de la classe guerrière. Par ailleurs, le moine zen Dōgen rédige un ensemble de textes qui règlent la vie monastique pour sa communauté du Eihei-ji, textes qui seront réunis plus tard sous le titre de Eihei Shingi (« Règles pures [pour la communauté zen] », et appliqués dans nombre de temples de l'école Sôtô. Pour ce faire, Dōgen se base sur un texte chinois de 1103, écrit par et destiné aux monastères Chán. Or ce texte inclut des remarques sur l'étiquette à suivre pour servir du thé au cours des rituels bouddhistes. Le thé est ainsi au cœur de la pratique Zen. De son côté, le maître Rinzai Musō Soseki affirme que ..
Culture du thé à l'époque médiévale De la fin de l'époque de Kamakura (1185-1333) au début de l'époque de Muromachi (1336-1573), les deviennent un divertissement populaire. Contrairement aux compétitions de thé en Chine, elles visent à distinguer des thés qui ont poussé dans des régions différentes, en particulier à comparer le « vrai thé » et le « non-thé »... Ces événements sont connus pour mettre en jeu des paris très importants. Sasaki Takauji est particulièrement réputé pour l'organisation de ces concours, avec une décoration somptueuse, des grandes quantités de nourriture et de saké, et des spectacles dansants. Ce goût pour l'extravagant et l'ostentation est appelé le et suscite de nombreux écrits de lettrés qui s'y opposent fermement..
Ce type de rassemblement fait l'objet d'une description dans le Traité sur la dégustation du thé (Kissa ōrai) attribué au moine Gen'e (1279-1350). Il doit débuter dès l'arrivée des convives dans la résidence de l'hôte, face à un jardin propice à la flânerie, où une première collation est offerte. Les convives sont invités ensuite à rejoindre une pièce ou pavillon qui doit être décoré avec luxe, donc avant tout avec des objets d'origine chinoise suivant les habitudes du temps. L'aspect esthétique reste au second plan par rapport à l'aspect somptuaire dans les rassemblements des hommes de bien de cette période. C'est là que se déroule la dégustation du thé, servi aux invités en respectant le rang de chacun et accompagné de friandises. La dégustation est suivie de la compétition de thé. La réunion se termine par une soirée arrosée au saké, durant laquelle les convives peuvent danser et chanter gaiement..
Le shogun Ashikaga Yoshimasa (1435-1490) construit la première chambre du thé en suivant les règles de la cérémonie du thé. Cette petite pièce de son palais d'Higashiyama (dans le bâtiment appelé ) lui permet de montrer ses pendant les cérémonies du thé.. Le style de la pièce suit celui des shoin, les salles d'études des moines Zen. Le sol y est couvert de tatamis, et on y trouve un bureau d'étude encastré dans le mur. Ces pièces sont les ancêtres des salons japonais modernes.. L'austérité des est un pas en direction de la cérémonie du thé japonaise qui émergera plus tard..
Le maître du thé de Yoshimasa semble avoir été Murata Jukō. Il est connu comme la personne ayant créé les motifs discrets et froids de la cérémonie du thé japonaise. Il insiste pour combiner les ustensiles chinois et les céramiques japonaises pour harmoniser les goûts des deux pays. Cette utilisation volontaire d'ustensiles très simples, voire défectueux, dans l'esprit wabi-sabi, s'appelle le wabi-cha. Cependant, Jukō ne prête pas d'importance particulière au wabi. : c'est le disciple d'un de ses disciples, Takeno Jōō, qui l'imposera à la fois pour les ustensiles et pour la décoration de la chambre du thé elle-même. La contribution de Jōō marque la transition entre les débuts de Murata Jukō et la cérémonie du thé japonaise beaucoup plus complexe de Sen no Rikyū..