thumb|Siège de la CNT à Barcelone.
La Confédération nationale du travail (Confederació Nacional del Treball ou CNT) est une organisation anarcho-syndicaliste fondée en 1910 à Barcelone (Catalogne, Espagne).
Elle est à l'origine le produit des compromis politiques entre différents groupes, collectifs et forces sociales, synthétisés dans la notion de communisme libertaire qu’il s’agit d’instaurer selon les principes de l’anarcho-syndicalismeArnaud Dolidier, Milieux et mouvements libertaires pendant la Seconde République et la Guerre Civile espagnole, in Spagna Anno Zero: la guerra come soluzione, Diacronie. Studi di Storia Contemporanea, 7|2011, lire en ligne..
La CNT est à la fois une structure syndicale de masse portée à l'amélioration de la condition ouvrière et au contractualisme, et en même temps, une organisation révolutionnaire de rupture politique radicale, facilement gagnée par le spontanéisme révolutionnaireFrançois Godicheau, La Guerre d'Espagne : République et révolution en Catalogne (1936-1939), Odile Jacob, 2004, page 413..
La Première Guerre mondiale s'accompagne en Espagne, pays non belligérant, d'un boom économique sans précédent. La population ouvrière augmente rapidement. La CNT voit ses effectifs passer de adhérents en 1915 à un million en 1919Édouard Waintrop, Martinez Lorenzo, l'historien critique, Libération, 7 août 2001, lire en ligne..
En , lors de son congrès de Saragosse, la CNT fait la synthèse entre ses deux tendances historiques : anarchiste « pure » et syndicaliste « pragmatique » (« possibilisme libertaire ») autour d'un projet de communisme libertaire qui fait de la commune la pièce maîtresse de la société post-révolutionnaire.
En 1936, elle est la plus importante confédération syndicale quand éclate la guerre civile, avec adhérents.
En 1976, un an après la mort du Général Franco, la CNT est à nouveau autorisée. Elle devient un puissant syndicat d'environ cent mille adhérents. Elle est toutefois affaiblie, en 1977, par une scission qui aboutit à la création de la Confédération générale du travail (Espagne). CNT et CGT revendiquent ensuite l'une et l'autre plus de cinquante mille syndiquésChristophe Bourseiller, Les anarchismes, in Extrémismes : enquête sur une grande peur contemporaine, CNRS Éditions, 2012, page 125, ..
Les origines thumb|Plaque commémorative de la CNT à Paris au n° 33 de la rue des Vignoles
La CNT trouve son origine dans les noyaux ouvriers anarchistes militants de la première Association internationale des travailleurs (AIT) des années 1860. La section espagnole de l'AI est — comme sa sœur latine italienne — plutôt influencée par les idées anti-autoritaires de Bakounine. Après l'éclatement de l'AIT, plusieurs sociétés ouvrières de résistances persistent, notamment la société Solidaridad Obrera à Barcelone.
La réunion de plusieurs de ces sociétés autour du déjà fort noyau catalan, en 1910, aboutit à la création de la CNT. Elle est créée en opposition au syndicat majoritaire, l'Unión General de Trabajadores (UGT), socialiste, lié au Partido Socialista Obrero Español (PSOE). Juste après le premier Congrès de la CNT, en 1911, le syndicat est déclaré illégal en raison d'une grève générale, ce jusqu'en 1914.
À partir de 1916, ses relations avec l'UGT évoluent : les deux organisations appellent ensemble à la grève générale en 1917. Les liens entre les deux syndicats sont ainsi resserrés, et au second congrès de la CNT (1919), la possibilité de fusionner afin de rebâtir l'unité de la classe ouvrière est évoquée. Lors de ce congrès, les liens provisoires avec la III Internationale sont approuvés par le vote des militants, lesquels mandatent plusieurs membres pour de se rendre en Russie afin de se faire une opinion valable. Précisément, la visite de Ángel Lash en Russie contribue à décider les CNTistes de rompre définitivement avec cette organisation(?) en 1922.
Les premières luttes En Catalogne, la crise industrielle de 1918 incite des milliers de travailleurs à rejoindre les rangs de la CNT. La CNT est alors un véritable mouvement de masse avec 800 000 adhérents en 1919. De son foyer catalan, elle irradie vers d’autres régions, en particulier le Levant (Valence) et l’Andalousie rurale, et ultérieurement l’AragonGérard Brey et Jacques Maurice, Casas-Viejas : réformisme et anarchisme en Andalouise (1870-1933), Le Mouvement Social, n°83, avril-mai 1973, texte intégral..
En guise de riposte à l'expansion de l'organisation ouvrière, la bourgeoisie réplique en instaurant dans plusieurs villes le pistolérisme, c'est-à-dire l'emploi de mercenaires armés pour attaquer les militants ouvriers et réprimer l'agitation sociale.
En , immédiatement après l’assassinat du célèbre dirigeant barcelonais Salvador Seguí, la CNT crée un Comité d’action composé de Juan Peiró, Camilo Piñón Miguel Iñiguez, Esbozo de una Enciclopedia histórica del anarquismo español, Fundación de Estudios Libertarios Anselmo Lorenzo, Madrid, 2001, 484., Narciso Marcó Miguel Iñiguez, Esbozo de una Enciclopedia histórica del anarquismo español, Fundación de Estudios Libertarios Anselmo Lorenzo, Madrid, 2001, 371. et Ángel Pestaña, qui charge Juan García Oliver d’obtenir par tous les moyens les fonds nécessaires à la lutte arméeJoël Delhom, Les anarchistes espagnols dans les conspirations contre la Dictature et la Monarchie (1923-1930), Cahiers de civilisation espagnole contemporaine, 1|2012, lire en ligne, .. Le groupe Los Solidarios constitué pour l'occasion aura pour objectif l'achat et le stockage d'armes dans le but de riposter au pistolérisme patronal et d'anticiper une future dictature du général Miguel Primo de Rivera Joan Pous i Porta, Josep M. Solé i Sabaté, Anarquia i república a Cerdanya, L'Abadia de Montserrat, 1991, page 30..
En septembre 1923, avec le coup d’État du dictateur Miguel Primo de Rivera, la CNT, interdite, passe dans la clandestinité.
En 1927, des anarchistes de la CNT constituent la Federación Anárquista Ibérica (FAI), dont le but affiché est de lutter contre les déviations tant réformistes que les infiltrations bolcheviques dans la CNT, mais aussi d'assurer la protection des militants face à la répression tant des tueurs patronaux (pistolerismo) que de l'État (ley de fuga : loi de fuite). La FAI se charge également des activités clandestines et armées que la CNT ne peut pas assumer officiellement.
Des débats internes agitent la confédération, entre la ligne « possibiliste » des « syndicalistes » pour qui la CNT est avant tout une organisation « purement économique », autonome par rapport à l’idéologie libertaire et la tendance « spontanéiste » regroupée autour de la FAI, pour qui tout projet d’ « anarchisme constructif » porte en lui l’hydre de l’État, oppresseur de l’individu.
Communisme libertaire et révolution sociale thumb|right|Horloge révolutionnaire, affiche de la CNT dans les années 1930.
En , après avoir contribué à l’instauration de la Seconde République, la CNT sort de la clandestinité. À nouveau légales, les organisations libertaires profitent des nouveaux espaces syndicaux et politiques. Cela se traduit par une augmentation sans précèdent de leurs effectifs. À l’automne 1931, la CNT compte 800 000 affiliés, dont 300 000 en Andalousie ainsi qu’en Catalogne.
1931 : l'opposition entre syndicalistes et anarchistes « purs » Deux conceptions libertaires s'affrontent. D'un côté, les membres de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), fondée en 1927, pensent qu'il faut combattre la république comme la dictature, de l'autre, les « syndicalistes » veulent mettre l'accent sur le combat syndical. Au congrès de 1931, les « syndicalistes » l'emportent sur les « faïstes ». Mais, à force d'intimidations, la FAI reprend la main, et les syndicalistes font scission (Manifeste des Trente).
La CNT adopte alors une conception volontariste et tente par trois fois de forcer le cours des choses en déclenchant des insurrections dans les régions où elle a une base de masse.
C'est l'époque où ceux que l'on surnomme les « anarcho-bolchéviques », menés par Buenaventura Durruti, Francisco Ascaso et Juan García Oliver, passent à l'action. Convaincus que la situation est révolutionnaire, ils parient sur la stratégie de la tension, provoquent des insurrections avec des petits groupes secrets et pensent que face à la répression, le peuple entier se soulèvera. Cette stratégie s’avérera avoir été une impasse.
Mai 1936 : la synthèse autour du communisme libertaire thumb|right|A las barricadas, hymne de la CNT.
En , les partis de gauche, unis par un pacte d'alliance qui promet la libération de tous les syndicalistes emprisonnés, sont soutenus par la CNT. Le Front populaire remporte les élections, les prisons ouvrent leurs portes.
En , au congrès de Saragosse, la CNT parvient à refaire son unité, en rassemblant ses deux tendances : anarcho-syndicalistes et « syndicaliste » (« possibilisme libertaire ») autour de Ángel Pestaña et de l'ex-Parti syndicaliste (Manifeste des Trente ou trentisme). Quelques sections catalanes proches du POUM et prônant une fusion avec l'UGT quittent cependant la centrale pour fonder la Fédération ouvrière d'unité syndicale.
La base d’un projet de communisme libertaire fait de la commune la pièce maîtresse de la société post-révolutionnaire : « Une fois conclue la phase violente de la révolution, seront déclarés abolis la propriété privée, l’État, le principe d’autorité et par conséquent les classes qui divisent les hommes en exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés. Une fois la richesse socialisée, les organisations de producteurs enfin libres se chargeront de l’administration directe de la production et de la consommation »Frédéric Goldbronn, Frank Mintz, Quand l’Espagne révolutionnaire vivait en anarchie, Le Monde diplomatique, décembre 2000, ..
En , lors de l'insurrection des militaires franquistes et des milices d'extrême droite, forte de deux millions d'adhérents (dont beaucoup ont adhéré début 1936), toujours très liée à la FAI, la CNT est la principale composante de la résistance au soulèvement des généraux, particulièrement à Barcelone, ville libérée en quelques heures après le coup d’État du .
Ses militants participent à la « révolution espagnole », vaste mouvement de collectivisation des terres et des industries dans les zones où les conceptions anarchosyndicalistes sont prépondérantes, comme en Aragon.
Les militants de la CNT sont parmi les premiers à se rendre sur le front au sein des milices confédérales et à donner un coup d'arrêt à l'avancée des troupes franquistes, côte à côte avec les soldats restés fidèles à la République et des militants marxistes, dans la Colonne Durruti, la Colonne de Fer (Columna de Hierro), la Colonne Roja y Negra, etc.
Révolution sociale et guerre civile thumb|290px|right|Miliciennes de la CNT-FAI lors de la Révolution sociale espagnole de 1936. thumb|290px|right|La presse a joué un rôle important dans la diffusion des idées libertaires en Espagne : un échantillon de publications associées à la CNT et à la FAI. thumb|290px|right|Une manifestation à Barcelone avec une bannière Solidaridad Obrera, le quotidien de la Révolution sociale espagnole de 1936. thumb|290px|right|Le premier bus construit dans les ateliers de l'Entreprise Générale d'Autobus, collectivisée pendant la révolution sociale espagnole de 1936.
Après le soulèvement nationaliste des 17 et 18 juillet 1936 en Espagne, la CNT est à l'initiative de la création de milices antifascistes et de la collectivisation de l'industrie en Catalogne.
En Catalogne, à Valence, en Andalousie et en Aragon, la CNT et le mouvement libertaire représentent plus de la moitié des forces antifascistes et écrasent la tentative de coup d'État. Dans les zones où les socialistes et les républicains dominent (Centre, Asturies, Pays Basque) le combat anti-fasciste est plus incertain.
Front unique antifasciste