L'histoire des industries de la houille blanche en Tarentaise raconte le développement industriel reposant sur la houille blanche, dans la vallée de la Tarentaise. Cette histoire commence avec le prolongement de la voie ferrée d'Albertville jusqu'à Moûtiers, en 1893. Elle s'est traduite par l'ouverture de sept usines d'électrochimie et d'électrométallurgie. La dernière a été fondée en 1932. Ces diverses industries ont fait preuve d'une remarquable faculté d'adaptation en évoluant dans leurs structures, leurs techniques et leurs fabrications malgré la perte de la rente énergétique après la nationalisation de l'électricité. Elles mobilisaient 2 800 personnes pendant les Trente Glorieuses vers 1970. Cet effort d'adaptation a fini par trouver ses limites et seuls survivent aujourd'hui quatre établissements totalisant un millier d'emploi. Mais ceux-ci visent à l'excellence et exercent un rôle de leader sur le plan mondial.

Histoire des industries de la houille blanche en Tarentaise Le temps des pionniers (1893-1920) La même année 1893 a été marquée en basse Tarentaise par l’arrivée de la voie ferrée à Moûtiers et par la fondation de la première usine tirant son énergie de la houille blanche. Ce synchronisme n’est pas pure coïncidence : la localisation de telles industries lourdes, loin de leurs approvisionnements et de leur clientèle, imposait à cette époque, et imposera longtemps encore, cette desserte ferroviaire. En des temps où l’on ne savait éviter d’importantes pertes en ligne, l’usine devait faire corps avec la centrale hydroélectrique. On s’accommoderait de conditions moins favorables pour le raccordement à la voie ferrée. Cette loi se vérifie pour les quatre établissements créés entre 1893 et 1901.

Par référence à ces critères, le site de Notre-Dame présentait les conditions optimales : la desserte ferroviaire se faisait de plain-pied et le torrent de l’Eau Rousse se prêtait à la construction d’une centrale hydroélectrique fonctionnant sous haute chute (250 m). La construction d’un pont sur l’Isère ne posait pas de problème et les bâtiments pourraient s’étaler sur ses deux rives. L’usine fut fondée en 1897 pour le carbure de calcium par Moissan, l’inventeur même du procédé de fabrication, et par Bullier son plus proche collaborateur. Le carbure de calcium était alors la base de la carbochimie et sa production, toujours à la pointe de la technique, ne devait être arrêtée qu’en 1962 du fait de la concurrence de la pétrochimie. Dès 1899, l’usine ouvrit un atelier de produits carbonés, dans un souci d’autonomie car les fours étaient équipés d’électrodes de carbone. Ce département devait s’assurer par la suite une vaste clientèle et, du fait de son importance, être érigé en filiale en 1920 sous le nom de SES (Société des Electrodes de la Savoie)..

Antérieure de quatre ans, l’usine d'Arbine a été implantée au sommet du cône de déjection du Bénétan, modeste torrent descendu des pentes du Beaufortain. La desserte ferroviaire était moins favorable à 1,5 km de la gare de La Bâthie, commune d’implantation, et avec un dénivelé de . Les locataires autrichiens l’avaient spécialisée dans la production des abrasifs et ce devait rester sa vocation après séquestre en 1914 et entrée dans le groupe Ugine après la Grande-Guerre..

Lors de sa fondation, l'usine de Pomblière ne bénéficiait pas davantage d'une desserte ferroviaire idéale mais la gare de Moûtiers, terminus de la ligne, n’était qu’à trois km et la route nationale 90 était d’une parfaite viabilité. Or, il était très tentant d’installer une centrale hydroélectrique directement sur le cours de l’Isère même, sous une chute de 67 mètres et avec un débit considérable de 21 m3/seconde. C’est le pari que fit l’ingénieur lyonnais Georges Coutagne : la société franco-suisse La Volta mit en marche en 1902 une usine d’électrolyse du chlorure de sodium. A la production principale de soude s’ajouterait fatalement celle de chlore. D'où le montage d’un atelier de chlorate de chaux , le meilleur désinfectant contre l’ypérite, pendant la Grande Guerre. A l’époque (1916) la Volta venait d’être absorbée par l’Electrochimie de Henri Gall.

Le choix du site du Villard-du-Planay à 17 km de la gare de Moûtiers et perché à 900 mètres d’altitude paraissait le plus aventuré. Mais les fondateurs de la Compagnie de Bozel en 1898 disposeraient de l’énergie des dorons confluents de Pralognan et de Champagny équipés chacun d’une centrale, sous hautes chutes. L’atelier de carbure de calcium trouverait quasiment sur place le calcaire et l’anthracite nécessaire et, celui de ferro-silicium, des carrières de quartzite sur la commune même de Planay. Seules les ferrailles devraient être acheminées depuis Moûtiers par de longues théories de chevaux..

La consolidation (1920-1945) Le cœur de la Tarentaise s’est enrichi de trois nouveaux établissements entre 1928 et 1938. Il s’est agi dans les trois cas de développer des industries déjà en place et par les mêmes sociétés. Telle a été la stratégie de Bozel-Malétra - nouvelle raison sociale de la Compagnie de Bozel depuis 1925. Il n’était pas question d’agrandir l’usine du Villard-du-Planay pour satisfaire à la demande croissante de ferrosilicium, son enclavement rendant prohibitives les charges de transport pour des tonnages considérablement accrus. D’où le choix, en 1928, d’une implantation à Château-Feuillet, sur la commune de Petit-Cœur, en bordure de voie ferrée pour y transférer cet atelier. L’usine tirerait son énergie de la centrale de Vignotan, nouvellement mise en service sur le doron de Bozel. 250 personnes y étaient employées en 1939. Quant au  Villard-du-Planay, il  poursuivrait sa fabrication  de carbure de calcium  et développerait le département de silico-calcium, ferro d’affinage demandé en moindre quantité par le marché que le ferrosilicium.

alt=Usine de Notre-Dame de Briançon vers 1920|vignette|Usine de Notre-Dame de Briançon vers 1920

A Notre-Dame-de-Briançon, la Société des Electrodes de la Savoie voulait consolider sa présence sur le marché. Celle-ci était encore très modeste dans le haut de gamme, celui des électrodes graphitées. D’où la décision de développer ce département par association avec la société américaine détentrice du brevet Acheson : en 1932 naissait ainsi la C.I.S.A (Compagnie Industrielle Savoie-Acheson) dont les halls furent érigés en rive gauche de l’Isère, dans la continuité de ceux du carbure de calcium de l’Electrochimie. On prit ainsi l’habitude d’aller travailler « aux Américains », détenteurs de la majorité du capital..

alt=Usine de Notre-Dame de Briançon en 1960|vignette|Usine de Notre-Dame de Briançon en 1960

La création de l’usine de Moûtiers en 1938 est à l’initiative d’un voisin : les Aciéries d’Ugine. Cette entreprise était passée maîtresse dans la fabrication de l’acier inoxydable, alliage de chrome et le nickel. Dépendante de Penarroya pour ce dernier, Ugine voulait réaliser son autonomie s’agissant du chrome. L’usine de Moûtiers prétendait à mieux encore. Non seulement y serait élaboré le ferrochrome à partir du minerai brut mais encore, par intégration technique, des fours électriques produiraient l’acier chromé lui-même. Dans l’étroite cuvette de Moûtiers l’usine a trouvé place contre la montagne mais dans un site très contraint étagé sur cinq niveaux !

L’usine de Pomblière était en difficulté parce que résistant mal à la concurrence des producteurs de soude selon le nouveau procédé Solvay et favorisés par leur implantation sur les grands centres de consommation. Elle trouva sa voie dans la reconversion à l’électrolyse du sodium, par transfert depuis l’usine des Clavaux dans le Val Livet, sur le cours de la Romanche. Ce transfert n’a été possible que par le fait que La Volta avait été absorbée en 1915 par la Société d’Electrochimie propriétaire des Clavaux.

Ainsi, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, les sept établissements tarins nés de la houille blanche – en n’oubliant pas Arbine, fournissaient de l’ouvrage à près de .

L’âge d’or des Trente Glorieuses (1945-1975) Les sept mêmes établissements tarins de la houille blanche mobilisent en 1974 lorsqu’éclate le premier choc pétrolier. A cette date, la Savoie a gardé toutes ses chances sur l’échiquier national voire mondial dans une économie en pleine croissance malgré la perte de la rente énergétique due à la nationalisation des centrales par EDF et aux surcoûts de transport liés à l’enclavement.

L’exemple de Notre-Dame-de-Briançon est exemplaire. Le volume de produits carbonés de la S.E.S a été multiplié par 7,5 ente 1950 et 1975. L’entreprise a manifesté une remarquable capacité d’adaptation en se spécialisant dans deux créneaux  très porteurs. D’une part le département de produits carbonés a su se fidéliser la clientèle traditionnelle des sidérurgistes et des producteurs d’’aluminium en les accompagnant dans leur développement. D’autre part, à l’imitation de l’Allemagne et des Etats-Unis, à partir de 1947, l’entreprise s’est lancée dans la fabrication des blocs réfractaires carbonés dont sont faits creusets et étalages c’est-à-dire les parties inférieures des hauts-fourneaux : la S.E.S est devenue, en 1954, la S.E.R.S (Société des Electrodes et  Réfractaires de la Savoie) et ç’a été un grand sujet de fierté que d’avoir participé au lancement des complexes sidérurgiques de Sidmar, près de Gand, et de Dunkerque. Alors est apparu le facteur limitant de cette croissance : malgré l’abandon du carbure de calcium c’est l’espace qui est venu à manquer, les ateliers s’alignant sur une étroite langue de 900 m en rive droite de l’Isère. Car l’autre rive, ancien bastion du carbure de calcium, avait été libérée au profit de la C.I.S.A. Lors de la constitution du groupe P.U.K., en 1972, les participations de la S.E.R.S lui ont été vendues et l’entreprise était donc passé entièrement sous le contrôle de l’américaine Union Carbide. Profitant du même marché porteur, cette société a poursuivi ses efforts d’investissements au point de se heurter aux mêmes limitations spatiales en rive gauche de l’Isère que sa voisine. Au total, non seulement  SERS et CISA prospèrent dans leur site tarin mais se doublent d’installations en bord de mer, respectivement à Port-de-Bouc et à Calais. alt=La relève des équipes à l'usine de Notre-Dame de Briançon vers 1970|vignette|La relève des équipes à l'usine de Notre-Dame de Briançon vers 1970.