vignette|upright=1.3|Anonyme, La vente des oignons de tulipe, . Huile sur bois. Musée des beaux-arts de Rennes. La tulipomanie ( ; ) est le soudain engouement pour les tulipes dans le nord des Provinces-Unies au milieu du , qui entraîna l'augmentation démesurée puis l'effondrement des cours du bulbe de tulipe : ce qu’on appelle la « crise de la tulipe » en histoire économique. Au plus fort de la tulipomanie, en , des offres de vente pour un bulbe se négociaient pour un montant égal à dix fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé. Certains historiens ont qualifié cette crise de « première bulle spéculative » de l’histoire. Aux pages 247-248, l’auteur étudie plus en détail la question du statut de cette crise comme premier exemple de bulle spéculative de l’histoire.. Elle est restée dans les mémoires, tout au long de l'histoire des bourses de valeurs.
L’épisode connut un regain d'intérêt en 1841 avec la parution d’un ouvrage intitulé (« Extraordinaires illusions populaires et la folie des foules ») du romancier et poète britannique Charles Mackay. Mackay affirmait qu’à une certaine époque, un bulbe de pouvait s’échanger contre cinq hectares de terreThe Tulipomania, chapitre 3, Mackay, 1841. Il prétendait également que de nombreux investisseurs avaient été ruinés par la chute des cours, chute qui aurait ébranlé toute l’économie néerlandaise. Bien que l’ouvrage de Mackay soit devenu un classique fréquemment réédité, sa version des faits est aujourd’hui contestée. Les économistes modernes considèrent que la crise de la tulipe n’a pas été aussi spectaculaire que le voudrait Mackay, certains allant même jusqu’à douter de la réalité d’une véritable bulle spéculative., tandis que l'historienne Anne Goldgar a montré qu'il ne s'agissait pas d'une crise sur un marché comptant mais de ventes à termes qui, dans un état encore peu développé des techniques financières, s'est transformé en marché d'options. Aucun argent n'a « disparu ».
L’étude de cette crise. est difficile en raison de la pauvreté des données d’époque et du fait que ces données proviennent pour la plupart de sources partisanes dénonçant la spéculation de façon caricaturaleSimon Kuper, Petal Power (critique de Goldgar parue dans le Financial Times, . Consulté le .Pamphlet sur la tulipomanie néerlandaise bibliothèque digitale Wageningen . Consulté le .. Certains économistes modernes, écartant la théorie de l’hystérie spéculative, proposent des modèles mathématiques qui ne font plus appel aux phénomènes de contagion psychologique pour expliquer l’envolée des cours de la tulipe. Ils observent que des phénomènes analogues se sont produits à d’autres époques sur le prix des plantes d’ornement, notamment la jacinthe dont le cours s’est élevé de façon rapide après son introduction sur le marché pour s’effondrer ensuite. D’autres auteurs font remarquer que la montée des prix coïncide avec l’annonce d’un décret parlementaire prévoyant que les contrats à terme pourraient être annulés à peu de frais ; une telle mesure aurait diminué le risque pour les acheteurs qui n’auraient eu alors aucune raison d’hésiter à s’engager pour des sommes exorbitantes. Ces explications sont cependant loin de faire l’unanimité.
Histoire
Les premières tulipes néerlandaises thumb|Charles de l'Écluse (1525-1609).
Le début du voit se développer un engouement extraordinaire pour l’horticulture et le jardinage dans le nord de l’Europe, et plus particulièrement dans les Provinces-Unies. Jusqu’en 1550, les jardiniers néerlandais cultivent des roses, des lys, des iris, des pivoines, des ancolies, des giroflées et des œillets.. Entre 1500 et 1550, une dizaine d’espèces nouvelles font leur apparition dans l’actuelle Belgique. Le phénomène s’accélère, avec plus d’une centaine de nouvelles venues entre 1550 et 1600, puis 120 espèces nouvelles entre 1600 et 1615, notamment l’anémone, le muflier, la jacinthe, le jasmin, le lilas et surtout la tulipe.
Venue d'Istanbul, celle-ci fait son chemin à travers l’Europe. Sa présence est signalée à Augsbourg en 1559. Vers 1560-1561, elle fait son apparition à Bruxelles, puis Anvers, Paris vers 1566 ; en 1581, le Kruydtboeck en cite déjà 47 variétés. On date généralement le début de sa culture dans les Provinces-Unies aux environs de 1593, à la suite de la création de l’hortus academicus de l’université de Leyde par le botaniste flamand Charles de l'Écluse qui vient d’y être nommé professeur..
De l’Écluse fait planter dans ce jardin botanique une série de bulbes de tulipes qu’il a fait venir de BruxellesCharles de L’Écluse, (Histoire de quelques espèces de plantes rares observées en Pannonie, en Autriche et dans les provinces voisines), imprimé chez Christophe Plantin en 1583. Les tulipes avaient été observées pour la première fois à Andrinople, en Turquie par Ogier de Busbecq (qui signe Busbecquius), ambassadeur de l’Empereur Ferdinand auprès du sultan ottoman Soliman le MagnifiqueBusbecquius, A.G., 1589: . , (édité par Z. von Martels), Hilversum 1994. (Londres, 1676 ; édition néerlandaise 1662, exemplaire disponible à la bibliothèque UR de Wageningen). De l’Écluse le cite en appendice d’un ouvrage paru en 1583, dans lequel il décrit plusieurs variétés de tulipes.. Ces bulbes sont suffisamment résistants pour survivre aux rigueurs du climat néerlandais.. Les premières tulipes sont méconnues du grand public et ne sont mentionnées que par des botanistes ou des amateurs de plantes rares et de curiosités. Mais la vogue des tulipes se répand du sud des Pays-Bas vers le nord, et l’engouement devient tel qu’assez rapidement des voleurs s’introduisent dans le Jardin botanique de Leyde pour dérober des bulbes.
Au début du les premiers bulbes font leur apparition sur le marché. Des bourgeois fortunés plantent des jardins privés à l’arrière de leur maison, notamment dans ce qui est aujourd’hui le centre historique de la ville d’Amsterdam, le long de canaux comme le Keizersgracht ou le Herengracht. L’époque se passionne pour la création d’hybrides et de nouvelles variétés, créant une demande pour les livres illustrés de gravures, livres destinés aux amateurs et aux professionnels de l’horticulture et non plus aux botanistes. Le Néerlandais Emanuel Sweerts, pionnier de la vente d’oignons de tulipe sur la foire annuelle de Francfort puis d’Amsterdam, publie un des premiers catalogues ouvertement commerciaux, le Florilegium, imprimé en 1612 après Le Jardin du Roy Tres Chrestien Henry IV, de Pierre Vallet, paru en 1608. Sweerts cite de nombreuses variétés de tulipes, avec des illustrations de tulipes « cassées », marbrées et flammées, ainsi que de plantes rares et exotiques.
Les tulipes deviennent un article et un symbole de luxe
thumb|left|upright=0.8|Variété Semper augustus, dessin du .
La fleur devenant bientôt un article de luxe convoité et un signe de richesse, de nombreuses variétés voient le jour. Ces bulbes rares et précieux produisent des fleurs aux pétales marbrés de couleurs vives, dues, on le sait aujourd’hui, à la présence d’un potyvirus, sorte de virus de la mosaïque de la tulipe...
thumb|upright=0.8|Balthasar van der Ast, bouquet de fleurs : la tulipe qui se fane, les roses qui retombent dénotent l’éphémère ; en haut l’âme (le papillon) prête à s’envoler. Cet engouement pour la fleur se retrouve dans la peinture néerlandaise et flamande de l’époque. La tulipe a fait son apparition dans la seconde partie du dans les ouvrages spécialisés, sous forme de planches botaniques savantes. Puis, alors que les premières natures mortes s’affirment en tant que genre indépendant, quelques variétés monochromes apparaissent, d’abord discrètement, dans les Bouquets de fleurs dont Jan Brueghel l'Ancien se fait une spécialité. Dans une Allégorie de la vue qu’il produit avec Rubens en 1617, Brueghel peint un bouquet qui contient quelques tulipes dans un cabinet de curiosités, au milieu d’un capharnaüm de tableaux et d’objets en tous genresMadrid, musée du Prado. Progressivement des peintres comme Roelandt Savery, Balthasar van der Ast, Ambrosius Bosschaert, Jan Davidszoon de Heem, Abraham Bosschaert. représentent des variétés de formes et de couleurs de plus en plus précieuses, les Rosen, Violetten et Bizarden si recherchées.
De plus en plus, les tulipes « cassées », c’est-à-dire infectées par un phytovirus, dominent le bouquet et triomphent progressivement des roses, des lys et des ancoliesVoir notamment la page Les Tulipes dans l’art sur Wikipedia Commons. Parallèlement sont publiés des catalogues de fleurs, comme celui d’Emanuel Sweerts (Florilegium, 1612) qui est suivi du Florilegium novum de Théodore de Bry en 1612-1614, de l’Hortus Eystettensis du pharmacien Basile Bessler en 1613, et de l’Hortus Floridus de Crispin de Passe en 1614. La tulipe fait même son apparition dans le Jardin d’Eden, au frontispice d’une réédition d’un manuel anglais de jardinage. Dans cette édition de 1635, la tulipe est à la verticale de l’arbre de la connaissance du bien et du mal..
Le commerce des plantes se développa dans toute l'Europe, et les marchands publièrent des catalogues de vente, comme le firent les fils de Pierre Morin, et Jean-Baptiste Dru.
Pierre Morin père possédait un jardin à Paris, qui se trouvait rue de Thorigny (dans le Marais) et fit commerce des plantes qu’il cultivait. Ses fils Pierre l’aîné, René et Pierre le jeune prirent sa suite. René s’installa dans une zone alors peu urbanisée, le faubourg Saint-Germain, dans la propriété vraisemblablement reprise plus tard par son frère Pierre le jeune. Il publia son catalogue, Catalogus plantarum horti Renati Morini, en 1621 : il comprend cent variétés de tulipes, des renoncules, iris et anémones.
Pierre le jeune prit la succession de son père, et hérita également de son frère René (mort un peu avant 1658). On sait qu’il épousa Françoise de La Brosse (cousine de Guy de La Brosse) le . Il fut assez célèbre pour que John Evelyn lui rende visite, et le mentionne dans son JournalThe diary of John Evelyn from 1641 to 1705-6 : Pierre Morin "who from being an ordinary gardner is become one of the most skillful and curious persons in France for his rare collection of shells, flowers, & insects." Evelyn ajoute que P. Morin a fait peindre, en miniature ou à l’huile, certaines de ses raretés. Pierre le jeune publia : Catalogues de quelques plantes à fleurs qui sont de present au Jardin de P. Morin le jeune, dit Troisième : fleuriste. Scitué au Faux-bourg Saint-Germain, proche la Charité, 1651, comprenant : Catalogue des Tulipes qui sont de present au Jardin de P. Morin le jeune, dit Troisième : fleuriste et des catalogues des "ranoncules de Tripoli" ; des iris bulbeux; des anémones). En 1658 parurent les Remarques nécessaires pour la culture des fleurs (chez Charles de Sercy). L’auteur s’y adresse aux « curieux fleuristes ».
René et Pierre le jeune furent des collaborateurs de Denis Joncquet.
Le Lyonnais Jean-Baptiste Dru publia son Catalogue des plantes., tant des tulipes que des autres fleurs qui sont à présent au jardin du sieur Jean-Baptiste Dru, Herboriste du Roy, demeurant proche [l’Abbaye royale de] la deserte à Lyon (près de l’actuelle place Sathonay) à Lyon (chez Guillaume Barbier). C’est vraisemblablement la deuxième édition qui sortit en 1651 ; une troisième édition parut en 1653. Le catalogue, non illustré, comporte une liste de plantes et quelques conseils de culture. À partir de la troisième édition, les prix des plantes sont ajoutés.
Cette multiplication du nombre de catalogues suit la montée de la cote des tulipes qui permet d’amortir le coût des catalogues. Le plus célèbre est celui du pépiniériste P. Cos de Haarlem, paru en 1637, l’année de la crise. Sans prétention artistique, ce catalogue fournit des données précises sur les appellations, les poids des bulbes et leur prix.
Naissance de la spéculation