Armand Hatchuel, né en 1952, est professeur émérite en sciences de gestion et en théorie de la conception à Mines Paris - université PSL. Ses travaux, conduits principalement au Centre de Gestion Scientifique (CGS, UMR CNRS 9217), portent sur les dynamiques cognitives dans les organisations innovantes, la rationalité créative et les fondements théoriques de l'action collective. Ces travaux l'ont conduit à défendre une refondation des sciences de gestion comme sciences fondamentales de l'action collective.

Il a élaboré, avec Benoit Weil et Pascal Le Masson, la Théorie C-K, une théorie formelle de la conception qui modélise les processus d'innovation en distinguant un espace de concepts (C) et un espace de connaissances (K). Cette théorie a donné lieu à des applications industrielles et à des développements scientifiques dans plusieurs disciplines.

Il a aussi introduit une théorie des rapports de prescription qui analyse les apprentissages collectifs et leurs crises dans les marchés et les organisations. Il a unifié ses travaux sur la rationalité et la formation des collectifs dans une théorie axiomatique de l'action collective. Cette théorie articule la notion de « norme de gestion » comme couplage entre rationalité et responsabilité, dont il s'est attaché (avec Benoit Weil) à retrouver l'histoire et les origines antiques.

Ces résultats ont conduit, avec Blanche Segrestin, à une réflexion sur les fondements juridiques de l'entreprise, en contestant la doctrine de la valeur actionnariale et en proposant une refondation du droit des sociétés.Ces travaux ont contribué à l'introduction de la notion de société à mission dans la loi PACTE, promulguée en mai 2019. Ces recherches ont été ensuite prolongées dans un cadre international.

Les travaux d'Armand Hatchuel ont fait l'objet de plusieurs études dans la littérature académique, dont un chapitre des Grands auteurs en management de l'innovation et de la créativité et, plus récemment, des entretiens et ouvrages collectifs restituant sa trajectoire intellectuelle et un bilan critique de l'ensemble de ses travaux.

Chroniqueur au journal Le Monde depuis 2004 pour les rubriques management et vie des entreprises, il est également membre de l'Académie des technologies et commandeur des Palmes académiques.

Parcours académique Ingénieur civil des mines (P70,1973), Armand Hatchuel est docteur en sciences de gestion.

Sa carrière académique s’est déroulée principalement à Mines Paris PSL Université : Maitre-assistant (1974-1985) ; Professeur catégorie (1984-1994), Professeur de catégorie en 1995 et Professeur de classe exceptionnelle (2007).

De 1998 à 2010, il a été aussi directeur-adjoint du Centre de Gestion Scientifique (aujourd’hui, équipe de l'institut interdisciplinaire de l'innovation, , UMR CNRS 9217)..

Après avoir développé en 1985, avec Hugues Molet, l'option Systèmes de production à Mines Paris, où il mène des travaux et des enseignements sur la théorie et l'ordonnancement des systèmes de production, il crée en 1995 l’option « ingénierie de la conception » qu’il dirige jusqu’en 2009 et qui introduit des cours sur les mathématiques du raisonnement de conception..

En 2009, avec Benoit Weil, il fonde et coordonne la chaire « théorie et Méthodes de la conception innovante »..

En 2014, il contribue à la création de la chaire « théorie de l’Entreprise, modèles de gouvernance et création collective », dirigée par Blanche Segrestin et Kevin Levillain..

De 1998 à 2006, il a été professeur invité permanent à l’université Chalmers de Göteborg et à la Stockholm School of Economics, où il a participé au « Fenix program (business and knowledge creation) ».

Travaux

La production des connaissances dans l'action collective À partir d’études sur les industries et les organisations innovantes, mettant à l'épreuve les modèles classiques de la planification et de la coordination), Armand Hatchuel s’éloigne des théories des organisations des années 1980 (École fonctionnaliste, bureaucratique, stratégique, économique, politique, etc.) car elles ne rendent pas compte des dynamiques d’innovation, technique ou sociale, observées dans les faits. Il fait l’hypothèse que cette difficulté provient des modèles fondamentaux communs à ces approches : la rationalité décisionnelle (choix, jeux, rapports de force) qui ne peut décrire les processus d’invention et de découverte ; une représentation insuffisante des savoirs (scientifiques, techniques ou sociaux), de leur division en disciplines, des conditions collectives de leur genèse et de leur légitimation ; un répertoire figé et anhistorique des acteurs et des droits.

Ces prémisses expliquent, à ses yeux, la rareté des études sur les activités de conception (recherche, bureau d'études, ingénierie, expertise…). Or, ces activités, qui ont connu un développement et des métamorphoses considérables depuis un siècle, sont au cœur des accélérations technologiques et sociales, notamment des ruptures industrielles des années 1980-1990. En 1992, son ouvrage avec Benoit Weil, « L’expert et le système » propose une modélisation des dynamiques cognitives en cours et révèle les deux types de crises ou de tensions qu’elles engendrent. D'une part, crises des acteurs de conception (experts) qui doivent faire face, simultanément, à une réduction des cycles des projets et à une intensification du renouvellement des savoirs. D’autre part, crise des entreprises elles-mêmes, car l’efficacité et la productivité des activités de conception sont impensables avec les théories comptables, économiques et financières en vigueur, celles ci ayant été élaborées pour les activités de production et non pour des entreprises dont la valeur ajoutée est tributaire de leur capacité d'innovation.

Théorie de la conception (théorie C-K) : un modèle de la rationalité créative Ces résultats conduisent à rechercher une alternative à la rationalité décisionnelle classique, capable d'éclairer la logique des processus d’innovation. Ce projet aboutit en 1996 à la théorie de la conception ou théorie C-K, élaborée avec Benoit Weil, et qui sera ensuite développée avec Pascal Le Masson.

La théorie de la conception remet en cause un postulat principal de l’école décisionnelle : celle-ci suppose un ensemble d’alternatives connues, mais aux effets incertains, et le seul problème envisagé réside dans la rationalité du choix parmi celles-ci. Ce modèle qui est au cœur du raisonnement économique ou stratégique est jugé insuffisant par Armand Hatchuel, car lorsque toutes les alternatives connues ne sont pas satisfaisantes, il devient rationnel d’introduire des alternatives imaginaires, partiellement inconnues, et que l’on peut tenter de concevoir et de faire exister, en leur imposant d'être plus désirables que les alternatives déjà connues. Ces alternatives imaginaires (par exemple, « un mode de vie confortable sans énergie fossile ») sont nommées « concepts » dans la théorie C-K. Il s’agit d’objets inconnus et désirables relativement à un état des connaissances « K ». Ils n’existeront éventuellement qu’au terme d’un processus de conception dont la théorie C-K décrit les conditions et les opérations. Il montre plusieurs correspondances avec le forcing de Paul Cohen en théorie des ensembles.

La théorie C-K a donné lieu à des applications industrielles notamment en aidant à revisiter la notion de R&D et décrivant les bases d’une ingénierie et d’une gouvernance spécifiques de l’innovation. En 2014, le magazine Industries et Technologies classe Armand Hatchuel parmi « les douze personnes qui ont fait la technologie ».

Sur le plan scientifique, la théorie de la conception repose sur une caractérisation nouvelle des régimes d’innovation anciens et contemporains. Elle a été mobilisée par exemple, pour analyser les spécificités du design industriel par comparaison avec d'autres types de conception, pour examiner le lien entre raisonnement de conception et découverte scientifique et pour contribuer à une épistémologie contemporaine.. Elle a également été appliquée à l’étude psycho-cognitive de la créativité chez l'adulte et l'enfant.

Théorie des rapports de prescription, mythes rationnels et apprentissages collectifs Du point de vue de l'action collective, la rationalité créative exige une intensification des échanges coopératifs, peu compatible avec des rapports de domination ou une division du travail rigide. Rapports de pouvoir, hiérarchies et rôles fonctionnels doivent être remodelés ou ajustés mutuellement par les acteurs. Car, il ne s’agit pas seulement d'assembler des expertises complémentaires, mais selon la théorie de la conception, de partager et confronter des concepts ("inconnus désirables") à faire exister dans le futur. Pour Armand Hatchuel, ces inconnus désirables ont le caractère paradoxal de « mythes rationnels », car ils mêlent imagination et rationalité. Il propose d'élucider le statut philosophique et politique de cette notion par différence avec les notions d'utopie, d'idéal ou de fiction. Cette clarification éclaire les apprentissages collectifs croisés nécessaires à toute action collective mobilisée par des mythes rationnels. En effet, ces derniers exigent des rapports de prescription réciproque qui se forgent par une reconnaissance mutuelle progressive des acteurs et par des dispositifs de gestion qui organisent des solidarités appropriées. Les rapports de prescription émergent dès qu’un acteur (prescripteur) se voit reconnaître par autrui une capacité d’expertise ou de conseil qui réduit une ignorance inquiétante ou un conflit. Les rapports de prescription ne sont ni des rapports de hiérarchie, ni des rapports marchands. Ils jouent cependant un rôle majeur dans les échanges commerciaux. Armand Hatchuel a ainsi proposé une théorie des marchés à prescripteurs dont le développement commerce en ligne a illustré la pertinence. Plus généralement, les transformations et les crises des rapports de prescription (par exemple, les crises de l’expertise ou de la vérité contemporaines) révèlent une propriété fondamentale de l’action collective selon Hatchuel : la non-séparabilité entre savoirs et relations, car il considère que toute perturbation des relations se propage à la construction collective des savoirs et réciproquement.

Histoire et fondements des normes de gestion