La chute de la république de Venise est une suite d'événements survenus durant l'année 1797, qui aboutissent à la fin de d'indépendance pour la république de Venise, dont les territoires sont partagés au traité de Campo-Formio entre la République cisalpine sous l'égide de la République française à l'ouest de l'Adige, et la monarchie des Habsbourg sous l'égide du Saint-Empire romain germanique à l'est.
Contexte thumb|left|La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, fondement de la Révolution française.
L'épisode fait partie des bouleversements politiques liés à la Révolution française et aux guerres révolutionnaires déclenchées par l'entrée en guerre de l'Autriche le 20 avril 1792. Après l'exécution de Louis XVI (21 janvier 1793), de nombreux états européens, réunis au sein de la Première coalition, s'engagent pour combattre le phénomène révolutionnaire.
Dans ce contexte, la république de Venise choisit d'adopter une stricte neutralité (proclamation du 23 février 1793). Observant avec attention et prudence les péripéties politiques et militaires de la jeune République, les autorités vénitiennes maintiennent le statu quo diplomatique, tout en passant progressivement à une neutralité armée.
En 1794, le comte de Provence (futur Louis XVIII), alors prétendant au trône de France, se réfugie un moment à Vérone, où il est accueilli, sous le nom de « comte de Lille », par la république de Venise. Cette hospitalité provoque les protestations des représentants de la France, à tel point que le droit d'asile dont il bénéficiait ayant été révoqué, il doit quitter Vérone le 21 avril 1796L'ultima fase della serenissima - La politica : la fine della Repubblica aristocratica Piero Del Negro, Treccani.. En signe de protestation, il exige que son nom soit retiré du livre d'or de la noblesse italienne et demande qu'on lui restitue l'armure d'Henri IV, alors conservée à Vérone. De nombreuses cours européennes manifestent alors leur désapprobation au gouvernement de Venise.
En 1795, les armées de la France révolutionnaire entament une vaste opération en tenailles contre les forces de la coalition ennemie : une attaque principale sur le Rhin visant les forces du Saint-Empire romain germanique, doublée d'une expédition destinée à frapper les Autrichiens et leurs alliés depuis l'Italie du Nord. La campagne d'Italie, confiée au jeune général Bonaparte, débute avec le passage des Alpes (avril 1796) et l'arrivée dans le Piémont italien, d'une armée de 45000 hommes prête à affronter les forces piémontaises et autrichiennes alliées.
La campagne victorieuse des armées révolutionnaires françaises met rapidement à bas le royaume de Sardaigne-Piémont et le duché de Milan, précédemment contrôlés par les Impériaux. Le 9 mai, l'archiduc Ferdinand d'Autriche, gouverneur de Milan, se retranche avec sa famille à Bergame, alors terre vénitienne. Six jours plus tard, le 15 mai, Bonaparte entre à Milan, contraignant Victor Amédée de Savoie, souverain piémontais, à signer l'humiliant traité de Paris (mai 1796), tandis que les Autrichiens reculent pour se réorganiser en défense de la principauté archiépiscopale de Trente. Le 17 mai, le duché de Modène doit, lui aussi, accepter de signer un armistice avec les Français. thumb|Le jeune général français Napoléon Bonaparte.
Pendant les hostilités, la république de Venise avait maintenu sa neutralité. Les Français dénoncent l'armistice le 20 mai et reprennent leur marche vers Vienne à travers le territoire vénitien.
Un régime affaibli À ce moment, le gouvernement aristocratique mais républicain de Venise est affaibli, entre autres par des dissensions politiques entre les familles patriciennes dirigeantes, certaines plus conservatrices et solidaires des monarchies absolues, d'autres plus réformatrices et prêtes à composer avec la République française qui fait moins peur depuis la fin de la Terreur, la Constitution de l'an III et les débuts du Directoire. Venise est alors à la fois une cité-État régnant sur ses domaines maritimes (l'outre-mer vénitien incluant l'Istrie, la Dalmatie, l'Albanie, les îles Ioniennes et ce qui reste des possessions de la Sérénissime au Levant) et sur ses territoires continentaux (principalement la Vénétie et la Lombardie vénitienne, d'où proviennent une grande part des revenus de VeniseProvince de Padoue, Bassano del Grappa, Abano, Este, Polésine, Rovigo, Vérone et sa province, Peschiera del Garda, Vicence et sa province, Asiago, Brescia et sa province, Salò, Lonato, Chiari, Bergame et sa province, Crema et sa province, Marche trévisane et Frioul.), ce qui en fait une puissance régionale.
L'aristocratie vénitienne est alors scindée en deux classes : d'une part les patriciens aisés ou modestes, sacrifiant leurs fortunes au service de l'État et obsédés par leur généalogie et le maintien de la cohésion familiale et patrimoniale et, d'autre part les patriciens pauvres, attendant de l'État emplois et subsistance. La fraction aisée est parvenue à conserver les rênes du gouvernement (le « conseil des Sages ») tandis que les patriciens pauvres, qui occupent alors la moitié (peut-être les deux tiers) des sièges du Grand conseil, noyautent le conseil des Dix et l'Inquisition d'État. Cette situation produit un immobilisme qui, combiné au paternalisme de la République envers ses sujets, permet de maintenir une apparence de stabilité en temps de paix, mais s'avérera friable dès les premiers bouleversements. À ces lézardes viennent s'ajouter celles qui séparent la noblesse de Venise de celle de la Terre ferme. Cette dernière, reléguée au second plan géographique, social et politique, sans aucune perspective d'avancement civil ou militaire, souffre en effet de la situation de sujétion que lui impose le despotisme de la cité-mère.
Occupation des territoires continentaux À l'approche des troupes françaises, le Sénat de la Sérénissime avait déjà nommé, le 12 mai 1796, un intendant général pour la terraferma, chargé de coordonner les magistrats de toutes les provinces. Mais l'état de préparation de ces dernières était désastreux : armement insuffisant, fortifications dégradées, faibles garnisons dispersées dans les forteresses de la vallée du Pô et quelques troupes mercenaires. La Lombardie se trouva rapidement envahie par les réfugiés fuyant la guerre et par les troupes autrichiennes en déroute, suivies de près par les avant-gardes françaises. Les autorités de Venise parvinrent à grand mal à éviter que les troupes autrichiennes du général Kerpen, puis les français de Berthier, ne traversent Crema. À leur arrivée sur place, Bonaparte et son commissaire à la Guerre, Salicetti, proposent aux Vénitiens une alliance, à laquelle ces derniers ne donnent pas suite.
Du fait de leur impréparation, les Vénitiens n'opposent pas de résistance armée aux troupes autrichiennes en déroute qui traversent leurs territoires, mais refusent fermement de leur fournir vivres, munitions et assistance. Rapidement, la situation devient critique pour les Vénitiens, que les deux belligérants accusent de duplicité. Le général Beaulieu, commandant en chef des Autrichiens, s'empare de Peschiera par ruse. Le 29 mai, Augereau fait son entrée à Desenzano. Dans la nuit du 29 au 30 mai, Bonaparte force le passage du Mincio, repoussant ses ennemis vers le Tyrol. L'intendant général vénitien Foscarini s'étant plaint à Bonaparte des dégâts causés par ces opérations militaires, celui-ci, se souvenant que les Vénitiens ont donné asile au prétendant au trône de France et favorisé l'Autriche en restant neutres après la prise de Peschiera, menace de mettre Vérone à feu et à sang et de marcher sur Venise.
Ouverture des territoires de Venise aux troupes françaises thumb|La Porta Nuova de Vérone, ville où les troupes de Bonaparte sont entrées le juin 1796. thumb|Le château de Brescia, occupé par les troupes françaises le 31 juillet 1796. Le 1er juin, l'intendant Foscarini, soucieux de ne pas provoquer davantage Bonaparte, accepte l'entrée des troupes françaises à Vérone. Dès lors, une cohabitation tendue se met en place, dans de nombreuses localités, entre les populations, les troupes vénitiennes et les soldats français. Sentant la menace se préciser, le Sénat de Venise rappelle sa flotte et ordonne, pour organiser sa défense, la mobilisation de la milice, la nomination d'un intendant général à la lagune et au littoral. De nouvelles taxes sont levées pour financer le réarmement de l'état. L'ambassadeur de Venise à Paris est invité à protester, auprès du Directoire, contre la violation de la neutralité. À Vienne, les diplomates de la « Sérénissime » protestent aussi auprès des Habsbourg qui ont porté la guerre en terre vénitienne.
Le 5 juin, à Brescia, les représentants du roi de Naples, Ferdinand I des Deux Siciles, signent l'armistice avec Bonaparte. Le 10, le duc de Parme, Louis I de Bourbon, se réfugie à Venise. Le 12, les armées françaises envahissent la Romagne, alors terre pontificale. Le 23 juin, la Papauté accepte l'occupation de ses légations septentrionales, laissant ainsi aux Français la jouissance du port d'Ancône. L'apparition de navires de guerre français dans l'Adriatique conduit alors les Vénitiens à remettre en vigueur, après en avoir informé expressément Paris, un ancien décret interdisant l'accès des lagunes à tout armement étranger. Des fortifications sont édifiées et des flottilles déployées tout autour de la lagune et le long des canaux, pour faire face à toute tentative ultérieure d'invasion, sachant que les possessions de terre ferme étaient données pour perdues, sans toutefois que Venise ne se résigne à les abandonner totalement pour rapatrier des forces.
Vers la mi-juillet, une trêve ayant été négociée, les troupes françaises prennent leurs quartiers dans les villes de Crema, Brescia et Bergame, afin qu'elles puissent être séparées des troupes impériales. Dans le même temps, des manœuvres diplomatiques tendent à convaincre Venise d'abandonner sa neutralité pour forger une alliance avec la France et l'Empire ottoman contre la Russie. Le 22 juillet, ayant eu vent des préparatifs du général autrichien von Wurmser, qui rallie alors ses troupes pour organiser une contre-offensive à partir du Tyrol, Venise réaffirme sa neutralité et rejette officiellement toute alliance.
En ville, l'intendant général Foscarini est officiellement appuyé, mais en réalité évincé, par la nomination d'un intendant extraordinaire, Francesco Battagia. Pour assurer l'ordre et la sécurité publique, le gouvernement ordonne la mise sur pied de patrouilles nocturnes composées de commerçants et de leurs commis, et commandées par deux citoyens et deux patriciens. Pour canaliser l'ardeur des patriotes italiens favorables à Napoléon, des milices sont discrètement assemblées dans d'autres villes comme Bergame, en prenant soin qu'elles n'entrent pas en conflit avec les troupes françaises.
Le 31 juillet, Bonaparte occupe la forteresse de Brescia.
L'échec de la contre-offensive autrichienne Le 29 juillet, von Wurmser lance la contre-offensive autrichienne, descendant du Trentin dans une manœuvre en tenailles le long des rives du lac de Garde et de celles de la Brenta, entre le territoire de Venise et celui de Mantoue. Les deux colonnes autrichiennes sont arrêtées respectivement à Lonato del Garda (3 août) et à Castiglione delle Stiviere, où, le 5 août, Würmser, battu par les Français, est contraint de se replier sur Trente. Après s'être réorganisé, il tente une nouvelle contre-attaque en suivant cette fois le cours de l'Adige, mais le 8 septembre les autrichiens sont à nouveau vaincus lors de la dure bataille de Bassano et contraints à une retraite précipitée sur Mantoue, au cours de laquelle ils abandonnent artillerie, armes et bagages.