Vittoria Caldoni (), née en 1805 et morte après 1876, est un modèle féminin italien qui a posé pour de nombreux peintres académiques entre 1820 et 1830. Elle est représentée dans plus de cent toiles et sculptures, plus spécialement par des peintres et sculpteurs allemands de la confrérie des Nazaréens et par des peintres académiques russes, dont l'un avec lequel elle s'est mariée : Grigori Laptchenko. En 1839, elle s'est installée en Russie avec son mari où elle vécut jusqu'à sa mort. Jusqu'au début du , l'image de Vittoria Caldoni a été présentée dans les beaux-arts européens, dans la littérature et dans la critique comme l'archétype de la femme italienne et même comme l'incarnation de l'idéal de la beauté, que l'on ne peut pas arriver à transmettre par les moyens de l'art.

Biographie

Jusqu'en 1830 Vittoria Caldoni a été enregistrée à sa naissance sous le nom de famille de Caldone, ce qui semble être une erreur du prêtre, car les noms de tous les membres de la famille étaient bien Caldoni. Elle provient de la famille d'un viticulteur pauvre, Antonio Caldoni, qui vivait dans les environs de Rome. À 15 ans, elle est accueillie chez un diplomate collectionneur d'art, , et présentée à la comtesse Von Reden, épouse de l'ambassadeur de Prusse à Rome. Elle devient camériste et son aspect physique ainsi que ses manières provoquent une impression très favorable sur les artistes qui vivent dans la demeure de l'ambassadeur, qui la choisissent comme modèle pour leurs œuvres. Jusqu'en 1824, la famille Caldoni vit à Rome à la Villa Malta : à cette époque l'église catholique n'approuvait pas les occupations de modèles artistiques et les parents de la jeune fille veillaient à ce que les cercles d'artistes avec lequel leur fille avait à faire ne soient pas trop connus dans leur village d'origine. Mais avec le temps, la famille a changé de point de vue en constatant que leur fille leur apportait des revenus importants, sans pour autant porter atteinte à son honneur. Ses protecteurs ont également appris à Vittoria à lire et à écrire et à connaître des bases de culture générale. Pour que la jeune fille ne reste pas sans héritage, Kestner et Von Reden ont acheté une maison pour les parents de Vittoria dans le village d'Albano Laziale, où les artistes venaient souvent leur rendre visite pour réaliser leurs peintures avec Vittoria comme modèle. Ils donnent également aux parents des sommes d'argent importantes pour que leur fille ne soit pas obligée de devenir modèle professionnel. Vittoria Caldoni était réputée pour sa modestie, elle rejetait toutes les propositions de mariage ou sentimentales et refusait de poser nue. Elle refusait de demander de l'argent pour des séances qui avaient lieu sous la surveillance de sa mère et pour gagner sa vie elle faisait de l'artisanat. Les artistes romantiques allemands la dépeignaient sous les traits d'une paysanne ou d'une jeune femme de la fin du Moyen Âge ou de la Renaissance, ou encore d'un modèle de sujets religieux. Beaucoup de peintres l'ont représentée : Horace Vernet, Johann Friedrich Overbeck, Franz Xaver Winterhalter et les sculpteurs Bertel Thorvaldsen, Rudolf Schadow et d'autres l'ont prise comme modèle en sculpture.

Stepan Chevyriov a visité Albano Laziale au mois de et en a laissé une description enthousiasteStepan Chevyriov, (Шевырев С. П.) Impressions italiennes. Saint-Pétersbourg, 2006. : Dans les années 1820-1830, un culte s'est développé autour de Vittoria Caldoni, soutenu par des romantiques allemands et des peintres académiciens russes. Dans le répertoire présenté dans sa thèse, A. Gold (2009) renseigne de peintres et sculpteurs allemands, danois et russes de Caldoni. Il faut ajouter que la plupart des portraits russes du modèle n'ont pas encore été identifiés. Selon R. Jouliani, explorateur de la personnalité et de l'image de Caldoni dans la culture, « la beauté d'Albano était si réputée, qu'elle arriva à la connaissance de Goethe lui-même, et de Louis Ier de Bavière (pour sa Galerie des Beautés). Le fils de Goethe, Julius Auguste von Goethe, meurt subitement quelques jours après son arrivée à Rome (le ), mais a encore le temps de voir la célèbre modèle. La plupart des portraits à l'huile et au crayon sont l'œuvre de Julius Schnorr von Carolsfeld, pour qui la tâche de représenter Caldoni le plus fidèlement possible s'est transformée en une sorte d'obsession. Plusieurs portraits ont été réalisés dans les années 1820-1821 par Theodor Rehbenitz, et il est revenu vers Vittoria dans les années 1840 puis 1860, peignant son portrait à l'huile sur d'anciens croquis réutilisés.

Quatre portraits de Vittoria ont été conservés dans les collections du roi Louis Ier de Bavière. En plus de Vittoria Caldoni par Johann Friedrich Overbeck, vers 1825, le roi a fait l'acquisition de deux têtes sculptées, l'une de Rudolf Schadow et l'autre d'Émile Wolf. Un peu plus tard, le roi commande à August Riedel un portrait de Vittoria en pied et habillée de robes du soir.

Les romantiques allemands ont cherché à présenter V. Caldoni comme l'image d'une beauté céleste, purifiant son image des imperfections terrestres.

Vittoria Caldoni et les peintres russes

Au début de l'année 1831, arrivent à Albano Laziale deux artistes russes pensionnaires de l'Académie des beaux-arts : Alexandre Ivanov et Grigori Laptchenko. Le voyage d'Ivanov est payé par la Société impériale d'encouragement des beaux-arts, celui de Laptchenko par le comte Mikhaïl Semionovitch Vorontsov. Les deux peintres sont devenus amis, se soutiennent moralement et louent des ateliers voisins dans le centre de Rome. Arrivés au village d'Albano, ils descendent directement à la maison de la famille Caldoni et trouvent rapidement un terrain d'entente avec Vittoria. Selon R. Jouliani, ils se sont comportés de manière plus simple et plus propre que les Allemands. Dans les lettres d'Ivanov à sa sœur de l'été 1831, il est fait mention plusieurs fois de ce qu'ils avaient dit au sujet de Vittoria.

Après un été passé à Alabano, Alexandre Ivanov part visiter l'Italie, tandis que Laptchenko reste au village. Ce dernier conçoit son tableau sur le sujet académique de Suzanne et les Vieillards, très populaire dans la culture russe. L'esquisse en a été réalisée par Ivanov, mais Vincenzo Camuccini l'a critiquée et Ivanov a abandonné ce sujet. Vittoria, qui a 26 ans, accepte de poser nue pour Laptchenko et pour la première fois de sa vie. Le , Laptchenko signale à l'académie qu'il a terminé sa toile. Elle est transportée à Saint-Pétersbourg et exposée dans la salle d'exposition de l'académie ouverte en . La composition de la toile suivait strictement les canons académiques si bien que le corps de Suzanne était transposé de manière sculpturale, Laptchenko se permettant toutefois un certain érotisme, toléré à cette époque en Russie. En même temps, la pose de Suzanne était quelque peu inhabituelle, sèche, et les feuilles des plantes de l'arrière-plan semblent plutôt forgées dans du métal. Le professeur de Laptchenko à Saint-Pétersbourg Andrey Ivanovich Ivanov, père d'Alexandre Ivanov, n'a pas apprécié ce tableau. Il écrivit à son fils Alexandre que Laptchenko n'a pas présenté la Suzanne biblique au public, mais une quelconque modèle placée de telle manière qu'elle séduise le spectateur. Toutefois, bien qu'il condamnât la composition du point de vue moral, il lui reconnaissait des attraits artistiques intéressants, surtout le contraste entre la partie ombrée de la toile et la chemise blanche de Suzanne ainsi que la blancheur de son corps dénudé. L'empereur Nicolas , après avoir visité l'exposition, ordonna de déplacer la toile dans une autre salle pour ne pas susciter d'émoi au sein du public.

Dans ses lettres de 1833, Ivanov mentionne que Laptchneko a réalisé un autre portrait de Vittoria. On suppose que cette composition a été conservée à Rome mais qu'en tout cas elle rappelait Matin italien de Karl Brioullov, avec toutefois certaines techniques propres à Laptchenko, comme ses teintes métalliques caractéristiques. À la même époque, Alexandre Ivanov s'est intéressé quant à lui à Vittoria Caldoni pour sa composition La belle vigneronne d'Albano. Elle a posé pour lui pour le tableau L'Apparition du Christ à Marie Madeleine après la Résurrection. L'une des transpositions les plus particulières de Vittoria Caldoni dans la peinture d'Alexandre Ivanov se retrouve dans Apollon, Hyacinthe et Cyparisse, s'occupant de musique et de chants. Cette toile assez extraordinaire, remarque Dominique Fernandez, « montre le dieu, nu, entouré de ses deux amants mythologiques, deux jouvenceaux, nus également, qui se blottissent contre lui et reçoivent ses caresses avec le plus parfait naturel. Sous prétexte de leur enseigner la musique, leur maître initie ses disciples à bien d'autres jeux. ». Selon un certain nombre de critiques, l'image juvénile de Cyparisse présente le cou, l'ovale du visage, le nez, les sourcils, la façon de baisser les yeux propre à Vittoria. La même année, le peintre a essayé de réaliser un portrait à part entière de Vittoria Caldoni en s'y essayant par plusieurs croquis graphiques ; certains d'entre eux sont considérés comme des œuvres à part entière. Le portrait final se trouve aujourd'hui au Musée russe. Sa composition est simple et claire, la principale dominante étant l'ovale du visage, encadré par une coiffure simple et un châle sur les épaules ; le ruban lilas dans les cheveux fait écho au ton de l'arrière-plan ; aux reflets sur le châle correspondent des rehauts bleuâtres sur les cheveux bleu-noir du modèle. Pour le critique Jouliani, le portrait d'Alexandre Ivanov est dépourvu de chaleur ; peut-être cela provient-il de la timidité de l'artiste devant une femme modèle aussi belle et réputée. Mais il a lui-même écrit qu'il n'était pas capable de saisir correctement l'image de Vittoria. Au printemps 1834, Alexandre Ivanov écrit à Laptchenko qu'il a décidé de peindre Vittoria en Notre Dame des Affligés. Dans la même lettre et pour la première fois, il est fait mention des rapports privés entre le modèle Vittoria et le peintre Laptchenko qui se sont clairement transformés en une relation plus profonde. Ivanov écrit encore : «Si tu m'avais clairement annoncé qu'elle était ta promise, j'aurais eu un respect aussi profond pour elle que pour toi ». L'historien d'art russe Mikhaïl Alpatov, en se basant sur certains indices provenant de ses lettres, prétend qu'Ivanov était aussi tombé amoureux de Vittoria.

Mariage et vie en Russie

Les relations entre Vittoria Caldoni et Grigori Laptchenko ont suscité une réaction dans le milieu artistique romain alors que jusque-là on ne se préoccupait pas de ce modèle. Alexandre Ivanov fut ému, il lui semblait qu'un ami s'éloignait définitivement de son atelier de peinture. À cette époque s'était déclarée la maladie de Laptchenko, probablement une dystrophie de la rétine. Sa vue s'était considérablement affaiblie, ce qui affectait la qualité de son travail de peintre qu'il n'avait pas encore abandonné. C'est pourquoi le travail sur le tableau Portrait d'une paysanne romaine (une jeune femme avec un panier à pain, dont Vittoria est probablement le modèle) a été fortement retardé. Finalement, le tableau achevé a été présenté au tsarévitch Alexandre II lors de sa visite à Rome en 1839. Bien que le tableau ait été acheté à un prix généreux, on n'en trouve plus trace après cet achat.