Lorenzo Normante y Carcavilla (Berdún, province de Huesca, 1759 - Madrid, 1813) était un juriste, économiste, enseignant, journaliste, traducteur et haut fonctionnaire espagnol. Il fut le premier dans son pays à enseigner l’économie civile et les sciences commerciales.

Enfant précoce, il étudia la philosophie, le droit canon et la jurisprudence dans les universités de Huesca et de Saragosse, où il obtint le titre de docteur, puis intégra en 1779 la Real Academia Jurídico-Práctica, occupa en 1782 un poste d’avocat aux Conseils royaux, et fut admis dans le collège des avocats de Saragosse. Entre-temps, il était entré en relation avec les cercles éclairés qui avaient fondé en 1776 la Société économique aragonaise des amis du pays. Cette société, dont Normante se fera l’un des sociétaires les plus actifs, fonda en 1784 à Saragosse une chaire d’enseignement en économie civile et commerce, dont Normante devint le premier titulaire. Cette chaire, la première du genre en Espagne, se caractérisait par son inspiration génovésienne et fut créée sur le moule de ce qui avait été fait à Naples 30 ans auparavant ; un autre trait saillant de cette chaire était son caractère officiel, tombant en effet bientôt sous la tutelle directe du secrétariat d’État, en l’espèce du comte de Floridablanca. La chaire d’économie fera de la Société aragonaise des amis du pays un important foyer de réflexion et de diffusion de la pensée politico-économique du , notamment par la publication de traductions d’auteurs étrangers ; Normante lui-même fit paraître trois ouvrages, dont, significativement, une traduction/adaptation du célèbre Essai de J.-F. Melon.

Selon Normante, dont les idées provenaient en majeure partie de textes néomercantilistes venus de France, le but que doit poursuivre l’économie politique est le dépassement de la société à trois états, pour arriver à la constitution d’une société plus égalitaire ; l’objectif de la science économique est la gestion appropriée des finances publiques, notamment par une fiscalité unifiée et par la proscription des dévaluations frauduleuses. Dans le secteur agricole, il préconise d’introduire des réformes visant à amenuiser les inégalités au regard de la propriété foncière ; concernant l’artisanat et le commerce, où ses positions étaient tributaires de la physiocratie française, il plaidait pour une protection des fabricants face aux corporations, et pour la dérégulation de celles-ci. Il appelait par ailleurs au développement des voies de communication, à la suppression des douanes intérieures, à l’unification des poids et mesures et de la monnaie, et à l’introduction du papier-monnaie.

Les remaniements auxquels Normante se laissa aller dans sa « traduction » de Melon sont symptomatiques de son mode de pensée. Ses adjonctions reflétant un désaccord avec Melon sont peu nombreuses, mais particulièrement significatives pour ce qui a trait à la monnaie et aux finances publiques, Normante s’opposant, au contraire de Melon, à la politique de dévaluation des monnaies. Ses suppressions frappent les passages de l’Essai qui véhiculent un jugement négatif sur l’Espagne, en particulier sur la question coloniale, tandis que d’autres omissions semblent liées à une forme d’autocensure, notamment face aux allusions réitérées que fait Melon aux qualités des gouvernements « républicains ». Normante s’autorisa de l’œuvre de Melon pour suggérer des réformes qu’il serait à ses yeux opportun d’entreprendre en Espagne, comme la liberté du commerce intérieur et la suppression des douanes dans les territoires jouissant du régime des fors.

Les milieux traditionalistes (ecclésiastiques, corporations, foralistes) lui feront subir un véritable harcèlement, qui bridera son activité et se répercutera sur sa santé, même si ni l’Inquisition, ni le Conseil de Castille ne donneront suite à une dénonciation déposée contre lui par un capucin. En , à la suite de sa désignation comme fonctionnaire du secrétariat d’État et du Cabinet universel du ministère des Finances, il élut domicile à Madrid.

Formation et activité

Né en 1759 à Berdún, bourg de campagne dans la province de Huesca, Lorenzo Normante s’était dans ses jeunes années orienté vers l’étude du droit et de la philosophie, faisant alors montre d’une remarquable précocité intellectuelle, puisqu’il obtint plusieurs titres universitaires entre 1775 et 1781 ; en effet, après avoir suivi pendant huit ans des études supérieures à la faculté de philosophie, de droit civil et de droit canon de l’université royale et pontificale de Saragosse, puis à la même faculté de l’université sertorienne de Huesca, il s’était doté, dès l’âge de 15 ans, du titre de licencié en Lois de l’université de Saragosse, et à 20 ans d’un diplôme de jurisprudence canonique à HuescaJ. F. Forniés Casals (2018), art. du Diccionario Biográfico Español..

En 1779, il devint membre de l’Académie royale jurídico-pratique de Saragosse, intervenant désormais dans toutes sortes de causes judiciaires et de procès, et en fut nommé secrétaire en 1781. Il combina cette activité avec une fonction d’enseignement à l'université au titre de professeur de révision en jurisprudence civile et canonique. En 1781, il se fit également sociétaire de la Real Sociedad Económica Aragonesa de Amigos del País (littér. Société royale économique aragonaise des amis du pays) , dont il fut nommé, au bout de seulement trois mois, secrétaire en second. Principal foyer des Lumières dans les trois provinces aragonaises, cette institution fut pionnière en Espagne dans le domaine de la modernisation des programmes d’enseignement, en particulier en ce qui concerne les sciences sociales..

Entre février et , il décrocha tour à tour une licence et un doctorat en législation civile et en législation canonique à l’université de Saragosse. Plus précisément, il obtint son doctorat en législation civile à l’issue d’une soutenance, se prolongeant sur une matinée et un après-midi, d’une thèse intitulée Sistema para erigir hospitales (littér. Système pour ériger des hôpitaux), où, à côté d’autres questions politico-économiques, il argua qu’il fallait affecter à cette mission de création hospitalière les recettes ecclésiastiques. Ce texte est symptomatique de son alignement sur les idées des Lumières, plus particulièrement de ses liens avec la fraction de ce mouvement préconisant que l’Église fût requise de consacrer davantage de ressources à des objectifs de politique sociale tendant à améliorer les conditions matérielles de la population nécessiteuse. En , Lorenzo Normante annonça qu’il s’en allait vivre dans le bourg d’Ayerbe, dans sa province natale de Huesca, cependant quelques mois plus tard, il présenta un mémoire sur la méthode et sur la doctrine qu’il convenait selon lui de mettre en œuvre dans les disciplines de l’économie et du commerce, et se vit peu après confier la mission de mettre au point la liste des cours en géographie commerciale.

Durant toute cette période et dans les années suivantes jusqu’en 1801, il bénéficia de plusieurs nominations officielles dans diverses institutions ; toutefois c’est à la Sociedad económica de Amigos del País qu’il se dévouera le plus, association ilustrado (éclairée) dont il se fera l’un des sociétaires les plus actifs, passant pour un expert en matière d’arts et métiers et intervenant dans le fonctionnement interne des cours d’agriculture, d’artisanat et de commerce. En 1786, il fut l’un des auteurs du rapport remis au Conseil de Castille au sujet des voies et moyens à employer pour assurer la pérennité des Sociedades económicas de los Amigos del País, et alla en 1787 faire partie de la Junta Universal de Escuelas (littér. Commission universelle des écoles) et alla siéger dans les jurys d’examens annuels et dans les commissions d’attribution des prix d’excellence. À partir de 1793, il fut chargé, avec d’autres, de rédiger les nouvelles concernant l’Aragon pour le compte du périodique El Correo mercantil de España y sus Indias.

Le , il fut désigné fonctionnaire du secrétariat d’État et du Cabinet universel de la Real Hacienda (ministère des Finances). Il élit alors domicile dans la capitale Madrid, et fera, au lendemain de l’invasion française, serment d’allégeance à José Bonaparte.

Œuvre d’enseignant

Il fut projeté de mettre sur pied au sein de la Sociedad Económica de Amigos del País de Saragosse un centre d’études sur l’économie et le commerce, projet qui reçut en septembre de 1784 l’homologation royale. Durant les années 1780, la Société des amis du pays fonda ainsi, en plus de la chaire d’économie, également une chaire de droit public et une autre de philosophie morale. La chaire d’économie civile et de commerce, la première de ce genre en Espagne, se caractérisait par son inspiration génovésienne, la Société aragonaise ayant en effet tenté d’en faire l’équivalent de ce que Bartolomeo Intieri avait réalisé trente ans auparavant dans la Naples de Charles de Bourbon. D’autre part, la chaire se signalait par son caractère officiel , et par son caractère expérimental, le gouvernement des Bourbons ayant autorisé cette première expérience d’enseignement des idées économiques dans le but éventuel de l’étendre ensuite à toutes les autres Sociétés économiques d’Espagne.

La Sociedad Económica chargea Normante de préparer les cours de la nouvelle école, que celui-ci plaça dans la droite ligne des meilleurs auteurs italiens, français et anglais. Le centre fut inauguré le , Normante se voyant attribuer la chaire d’économie civile et de commerce, qui était la première en date en Espagne à dispenser ces études d’une manière réglementée, au long de quatre cours ; au moment où débuta ce cursus, Normante n’était âgé que de 25 ans. Le système pédagogique appliqué consistait à mettre au débat un certain nombre de thèmes connus et préalablement choisis ; c’est ce qui ressort des documents publiés, où ne se trouve quasiment aucun apport original, mais seulement des prises de position sur tel ou tel auteur. Le contenu des cours du nouveau centre d’études était axé sur des sujets d’ordre administrativo-économique, s’accordant par là avec la principale préoccupation du groupe d’ilustrados centralistes alors actifs à Saragosse.

La fondation de la chaire d’économie allait faire de la Société aragonaise des amis du pays un important foyer de réflexion et de diffusion de la pensée politico-économique de l’époque. Au long de la décennie 1780, plusieurs de ses membres traduisirent des textes d’auteurs tels que Condillac, Filangieri, Mun, Griselini, Cazeau ou Carli, principalement à des fins d’enseignement. Du point de vue doctrinal, la principale autorité de la chaire était sans conteste Antonio Genovesi, dont l’un des membres de la Société, V. de Villaba, traduira en espagnol au cours des années 1784-1786 les Lezioni di commercio o sia d'economia civile, traduction publiée entre 1785 et 1786..

Normante quant à lui fit paraître, dans les trois premières années d’existence de ladite chaire, et dans un même souci pédagogique, trois ouvrages, dont les deux premiers s’inspirent clairement de Genovesi, — l’un sur l’utilité des connaissances économiques et politiques, et le second, guide de lecture bref et synthétique des principaux chapitres économiques des Lezioni, contenant en outre des propositions en matière d’économie civile et de commerce étudiées et discutées par les étudiants —, et le troisième, intitulé El Espíritu del Señor Melon, exposant les idées en économie politique de Jean-François Melon, et témoignant de l’intérêt de Normante pour l’Essai Politique sur le Commerce de cet auteur.

Pensée économique