Comnène Doukas (en grec : ) fut, après la chute de Constantinople lors de la quatrième croisade, le fondateur de l’État successeur d’Épire, qu’il gouverna de 1205 environ jusqu’à son assassinat en 1215.
Né vers 1170, Michel descendait d’ et était cousin des empereurs et . Après avoir été détenu en otage au cours de la troisième croisade, il commença sa carrière comme gouverneur du thème de Mylasa et Melanoudion dans les . Défait après une rébellion contre , il fut forcé de s’enfuir chez les Turcs seldjoukides. Après le sac de Constantinople par les croisés, il suivit le marquis Boniface de Montferrat qu’il quitta bientôt pour s’établir en Épire, apparemment après son mariage avec la veuve d’un magnat local.
Son domaine devint rapidement un refuge pour les Grecs qui fuyaient la capitale et un centre de résistance aux Latins. Changeant constamment d’allégeance afin de consolider ses positions, il entreprit des négociations avec le pape , puis conclut des traités avec l’Empire latin et la république de Venise. Sa notoriété s’accrut lorsqu’il paya la rançon de l’empereur déposé, lequel avait été fait prisonnier par Boniface de Montferrat.
Sentant son autorité suffisamment affermie et délaissant son alliance avec l’Empire latin, il lança en 1210 une attaque contre le royaume latin de Thessalonique avec l’aide des Bulgares. Celle-ci ayant été repoussée par les forces de l’empereur , il changea à nouveau de camp et s’allia avec ce dernier pour éviter que la ville ne tombe aux mains des Bulgares. En 1212, il conquit la majeure partie de la Thessalie et, en 1213-1214, s’empara de Dyrrachium et de Corfou. Il devait périr assassiné durant son sommeil l’année suivante ; son demi-frère, Théodore Comnène Doukas lui succéda.
Jeunesse
Comnène Doukas, fréquemment appelé à tort dans les sources modernes Ange, était le fils illégitime du sebastocrator Jean Doukas.. Ses grands-parents paternels étaient Constantin Ange et Théodora, une fille de l’empereur Comnène (r. 1081-1118). L’oncle de Michel, Andronic, était le père des futurs empereurs Ange (r. 1185-1195 et 1203-1204) et Ange (r. 1195-1203), qui étaient donc ses cousins... En dépit de ces liens, il n’utilisa jamais le nom de famille « Ange » dont se servent certains universitaires pour le désigner, ainsi que les autres membres de sa dynastie. Les quelques documents que l’on possède de sa main ainsi que quelques sceaux de cuivre portent la mention « Michel Doukas » ou « Michel Comnène Doukas » (Μιχαήλ Κομνηνός ό Δούκας), manifestement pour mettre l’accent sur ses liens avec les maisons respectées des Comnène et des Doukas, plutôt qu’avec les règnes désastreux de la dynastie Ange. Les seules sources médiévales utilisant le nom d’« Ange » en référence à Michel furent écrites par des historiens favorables aux Paléologue (Empire de Nicée) et par conséquent hostiles tant à Michel qu’aux efforts de l’État épirote pour réclamer l’héritage de Byzance...
On ignore la date de sa naissance. La seule information provient de Nicétas Choniatès qui écrit qu’il était « un jeune homme » en 1201. L’universitaire Konstantinos Varzos situe celle-ci aux environs de 1170.. Il apparait dans les textes pour la première fois en date du lorsque lui et d’autres membres de la famille impériale furent pris comme otages par Frédéric Barberousse (r. 1152-1190) au cours du passage de la troisième croisade sur le territoire byzantin... Par la suite, il servit comme gouverneur (doux et anagrapheusPour les titres et fonctions, voir l’article « Glossaire des titres et fonctions dans l’Empire byzantin ».) du thème de Mylasa et Melanoudion en Asie Mineure durant les dernières années du règne d’ ; il avait alors le rang de pansebastos sebastos... le confirma dans la même province, probablement en 1200.. Demetrios Polemis, dans son étude sur la famille Doukas, écrit pour sa part qu’il fut confirmé par (r. 1203-1204), mais comme le fait remarquer Varzos, il s’agit manifestement d’une erreur.. Pour des raisons qui nous sont inconnues, Michel se rebella contre , qui lança une offensive contre lui à l’ et le défit, forçant Michel à chercher refuge chez le sultan seldjoukide de Roum, (1197-1204). Au service du sultan, il conduisit des razzias sur le territoire byzantin dans la région du fleuve Méandre..
Selon Geoffroi de Villehardouin, qui participa à la quatrième croisade et rédigea De la Conquête de Constantinople, Michel était présent dans la capitale au moment de la conquête, étant probablement revenu d’exil après la déposition d’ et la restauration d’ et de son fils, en 1203-1204.. Il entra par la suite au service de Boniface de Montferrat, lequel, après avoir été nommé chef de la quatrième croisade, s’attendait à être élu empereur latin, mais dut se contenter de Thessalonique et de la supervision de la Grèce au moment du partage des dépouilles entre Vénitiens et Croisés.. Il suivit Boniface au moment où celui-ci allait s’installer dans son nouveau royaume en . Mais bientôt, il quitta Boniface pour aller s’installer en Épire comme chef de la résistance grecque contre les Latins..
Région très montagneuse, l’Épire était isolée de la Thessalie par la chaine du Pinde, et de la Macédoine par les Alpes dinariques. Difficile d’accès en raison de son relief, la région n’en contrôlait pas moins les routes terrestres reliant l’Adriatique et Thessalonique, notamment la Via Egnatia des anciens Romains..
On possède peu de renseignements sur les débuts de Michel en Épire. Selon l’hagiographie de sainte Théodora d’Arta écrite au , aurait nommé Michel gouverneur du Péloponnèse et un certain Senachereim, lié par mariage à Michel (tous deux ayant épousé des cousines rapprochées de la famille Mélissène, gouverneur du thème de Nicopolis en Épire. Lorsque les habitants se rebellèrent contre ce dernier, Senachereim fit appel à Michel qui se hâta de venir au secours de celui-ci, mais pas avant que les citoyens de l’endroit n’eussent tué Senachereim. Michel, lui-même veuf, épousa alors la veuve de Senachereim et lui succéda comme gouverneur.. Bien que cette hagiographie soit entachée de nombreuses erreurs, ces faits sont partiellement corroborés par Villehardouin qui rapporte que Michel épousa la fille d’un magnat local.. Cependant, il est certain que Michel ne fut jamais nommé gouverneur du Péloponnèse ; la référence que l’on trouve à la péninsule dans l’hagiographie a conduit certains universitaires contemporains à identifier Michel Comnène Doukas au Michel qui conduisit les Grecs lors de la bataille de l’oliveraie de Kountouras. Cette hypothèse a été remise en question par Raymond-Joseph Loenertz qui doute que Michel ait décidé de quitter l’Épire pour aller guerroyer dans le Péloponnèse alors que son contrôle de l’Épire était loin d’être assuré et que ce départ aurait pu encourager Boniface de Montferrat à envahir le territoire. Loenertz croit toutefois possible que Michel ait effectivement conduit une autre expédition dans le Péloponnèse, mais quelques années plus tard, soit en 1207-1209 (voir ci-après)...
Souverain d’Épire
À partir de son quartier général à Arta, Michel étendit graduellement son contrôle sur la majeure partie de l’Épire et de l’Albanie moderne, jetant ainsi les bases d’un territoire autonome s’étendant de Dyrrachium (aujourd’hui Durrës en Albanie) au nord-ouest à Naupacte au sud, et du royaume latin de Thessalonique à l’est jusqu’aux possessions de la république de Venise à l’ouest, ainsi qu’aux empires serbe et bulgare au nord.. Ce nouvel État est souvent appelé « despotat d’Épire » par l’historiographie moderne, et on a longtemps pensé que Michel avait été le premier souverain à utiliser le titre de « despote », prenant pour acquis qu’il lui avait été concédé par l’empereur déposé après que Michel eut payé sa rançon (voir plus bas)... Les premiers souverains épirotes portèrent plutôt le titre d’arkon (archonte, c'est-à-dire gouverneur ou haut dignitaire) ou simplement de kyrios (seigneur). Parler du « despotat d’Épire » n’est pas exact non plus, le terme de « despote » étant un qualificatif qui s’appliquait au titulaire (généralement un parent très proche de l’empereur) sans impliquer de juridiction géographique. Ni Michel, ni son demi-frère et successeur, Théodore Comnène Doukas, ne portèrent ce titre. Ce fut le fils illégitime de Michel, , qui l’utilisa pour la première fois ; quant à la désignation de l’État d’Épire comme « despotat », le terme est utilisé pour la première fois dans une chrysobulle de 1342....
Rapprochement avec les États latins
thumb|upright=1.6|Les États successeurs après la chute de Constantinople et la création de l'Empire latin. Avec l’Empire de Nicée en Asie Mineure, l’Épire devint le principal centre de la résistance grecque à la domination latine.. La première source de préoccupation pour Michel en Grèce continentale était la menace que posaient les États latins et la république de Venise. Lors de la partition de l’Empire byzantin entre les croisés, l’Épire avait été attribué à Venise, mais bien qu’elle ait occupé Dyrrachium en 1205 et l’île de Corfou en 1207, la république maritime n’avait manifesté que peu d’intérêt pour l’intérieur de l’Épire.. Pour se protéger d’une éventuelle attaque latine, Michel entama des pourparlers avec le pape , laissant entendre qu’une réunification de l’Église orthodoxe en Épire avec l’Église de Rome pourrait éventuellement se réaliser. Les négociations se poursuivirent, marquées par des hauts et des bas. Dans une lettre du , le pape demandait à « Michel Comnène de Romanie » de permettre à l’archevêque latin de Dyrrachium de prendre possession des terres qui lui appartenaient sur le territoire de Michel si, comme il l’assurait dans ses lettres, Michel était véritablement le serviteur du pape. Malgré la froideur du ton, la négociation gardait les communications ouvertes tout en permettant de gagner du temps.. Selon Loenertz, il semblerait également qu’à cette époque, Michel soit devenu le vassal du royaume de Thessalonique..
Outre ces manœuvres diplomatiques, il ressort d’une série de lettres envoyées par à l’ que Michel combattit le prince d’Achaïe, (r. 1209-1229) et ses barons. Les lettres ne donnent guère plus de détails et les chercheurs modernes y ont vu une référence indirecte à sa conduite des opérations lors de la bataille de l’oliveraie de Kountouras, ou ce qui est plus probable, à une campagne avortée dans le Péloponnèse vers 1207-1209 visant à venir au secours de l’infortuné seigneur d’Argos et de Corinthe, Léon Sgouros, assiégé par les croisés dans la citadelle de l’Acrocorinthe. Dans le même esprit, certains chercheurs tels que Karl Hopf et Antoine Bon ont identifié un certain Théodore, décrit comme « seigneur d’Argos » et successeur de Sgouros dans la résistance aux croisés, comme étant le demi-frère de Michel, Théodore Comnène Doukas. Mais comme le fait observer Loenertz, non seulement aucune preuve ne vient étayer une telle supposition, mais encore il est de fait que Théodore Comnène Doukas était à ce moment au service du nouvel empereur de Nicée, Théodore Laskaris (r. 1205-1222).