vignette|alt=Deux rectangles accolés représentant ensemble une sphère transparente contenant une espèce d'île, un personnage dans son angle supérieur gauche, le tout peint en grisaille, ainsi qu'une phrase écrite sur son côté supérieur. |La Création du monde de Jérôme Bosch, extérieur du Jardin des délices.
Le mythe de la Terre plate est la légende urbaine selon laquelle, durant le Moyen Âge, la vision cosmologique dominante était celle d'une Terre plate et non sphérique.
Ce mythe se traduit notamment dans l'imaginaire collectif et la culture populaire par des représentations erronées des enjeux concernant deux épisodes historiques : celui du voyage de Christophe Colomb, marqué par sa dissension avec les monarques espagnols et celui du procès de Galilée. Selon ces représentations, Colomb et Galilée avaient compris, contrairement à leurs contemporains, que la Terre est sphérique et seraient pour cette raison entrés en conflit avec les figures d'autorité de leur temps qui auraient été adeptes du dogme de la Terre plate.
En réalité, pratiquement tous les érudits européens conservent la vision d'une Terre sphérique énoncée par les Grecs de l'Antiquité., en dépit de ce que pourraient laisser croire des représentations artistiques fantaisistes, comme l'extérieur du fameux triptyque de Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, représentant la Terre plate dans un globe.
Selon Stephen Jay Gould, . Les historiens David C. Lindberg et Ronald Numbers font remarquer que .
Selon l'historien Jeffrey Burton Russell, c'est entre 1870 et 1920 que la croyance en une ignorance médiévale a le plus prospéré, dans le contexte idéologique créé par les luttes autour de la théorie de l'évolution. Russell réaffirme que « quasiment aucune personne éduquée ne croit que la Terre est plate », et attribue la popularisation du mythe à des écrits de John William Draper, Andrew Dickson White et Washington Irving.
Historique alt=|vignette|redresse|gauche|Illustration de la Terre sphérique dans L'Image du monde de Gautier de Metz (vers 1246). alt=|vignette|Des astronomes observent la Terre sphérique. Enluminure médiévale ornant le (Livre des propriétés des choses) du franciscain Barthélemy l'Anglais. Dans son ouvrage (L'invention de la Terre plate), Jeffrey Russell décrit ce mythe comme un récit destiné à ridiculiser les idées pré-modernes et le créationnisme.
James Hannam écrit :
Antiquité
thumb|left|Reconstitution de la carte d'Hécatée de Milet. Thalès évoque l'idée d'une surface terrestre flottante sur un cosmos océan, mais cette théorie est contredite par son contemporain Anaximandre. et sera donc rapidement marginalisée au fil du avant notre ère.
Dans ses Confessions, Augustin d'Hippone (354-430) met en doute que les antipodes soient habités, ce qui indique qu'il connaît et admet leur existence géodésique. Néanmoins, ce débat sur l'habitabilité de l'hémisphère sud a pu prêter à confusion sur le sens exact des commentaires, au regard de la forme de la Terre à en déduire. Par exemple, l'apologiste Lactance est le dernier penseur chrétien réputé croire en la platitude de la planète, alors que ses écrits dans Divinæ Institutiones mettaient plutôt en cause la plausibilité de l'existence des antipodiens au prétexte que ces derniers vivraient la tête en bas. Or, par extrapolation, cela induit qu'une grande partie du monde serait trop « penchée » pour permettre à des hommes d'y tenir debout et que seuls les continents proches du centre du monde seraient habitables. Néanmoins, il était déjà admis depuis Aristote que tous les objets sur le plan terrestre sont attirés par le centre de la Terre. Il n'est pas certain que Lactance ne faisait pas référence à des habitants de mondes souterrains. vignette|Une tortue-monde. Le mythe de la était toutefois répandu dans l'Extrême-Orient, en particulier dans les mythologies hindoues et chinoises. À une époque où les connaissances géographiques se limitaient à l'Ancien Monde, il était ainsi concevable que le possédât un bord infranchissable.
Judaïsme L'idée de la Terre plate a eu des partisans parmi les rabbins interprètes du Talmud. Moïse Maïmonide doit les réfuter au et s'efforcer de concilier le récit biblique de la Création avec le système de Ptolémée.
Vers 1650, Cyrano de Bergerac, au de son Histoire comique des États et Empires de la Lune, cite (faussement) saint Augustin qui aurait dit selon lui que . En réalité, cet évêque d'Hippone s'interroge à plusieurs reprises sur l'éventualité de la présence d'hommes aux antipodes, ce qui montre qu'il connaît et admet leur existence. Robert Burton, dans L'Anatomie de la mélancolie , gutenberg.org., écrit :
Ainsi, il était possible de discréditer des adversaires idéologiques en les accusant de ces croyances bien avant le , même si Burton lui-même conclut avec une citation (authentique) de saint Augustin, affirmant que .
Dans (1723), une comédie de Ludvig Holberg, Erasmus Montanus rencontre une opposition considérable en affirmant que la Terre est ronde, les paysans refusant d'y croire ; il ne peut épouser sa fiancée tant qu'il ne crie pas que la Terre est plate comme une crêpe.
Voltaire utilise dans son Dictionnaire philosophique (1764) le père de l'Église Lactance pour affirmer la pensée d'une acceptation généralisée de la Terre plate au Moyen Âge comme un dogme de l'église catholique, lui associant saint Augustin et l'ensemble des dignitaires de l'Église de manière mensongère, et avançant que Christophe Colomb aurait dû affronter les pères de l'Église pour permettre son expédition.
Dans le livre de Thomas Jefferson (1784), écrit comme une liste de réponses à des questions, Jefferson utilise la question concernant la religion pour critiquer l'idée de religion subventionnée par l'État, mentionnant une série de croyances erronées sur la Nature imposées au peuple par des autorités religieuses. Il mentionne ainsi les démêlés de Galilée avec l'Église, les attribuant (de façon erronée, puisque la rotondité de la Terre était connue depuis l'Antiquité) à cette question Jefferson, Thomas. . . :
Durant le , la perception d'un antagonisme entre la science et la religion est particulièrement forte. Les affrontements autour de la révolution darwinienne contribuèrent à la naissance de la thèse du conflit, une vision de l'histoire selon laquelle toute interaction entre science et religion amène presque inévitablement à une hostilité déclarée, la religion jouant le rôle d'agresseur contre les nouvelles idées scientifiquesDavid B. Wilson décrit le développement de cette thèse dans , .. Le président Paul Kruger, attaché à un interprétation littérale de la Bible, alors qu'il reçoit à Prétoria en novembre 1897 Josuah Slocum, premier navigateur ayant accompli le tour du monde à la voile en solitaire, refuse de croira à son exploit, persistant à penser que la terre est plate.
Biographie de Christophe Colomb En 1828, Washington Irving fait paraître une biographie de Colomb largement romancée, , laquelle est souvent prise pour un travail universitaire rigoureux. Dans cette biographie, Irving prétend rapporter les rencontres des commissions destinées à évaluer les propositions de Colomb, et invente en particulier l'histoire hautement improbable selon laquelle les membres les plus ignorants de la commission auraient, au nom des Saintes Écritures, élevé des objections à l'affirmation que la Terre était ronde.
En fait, comme Irving lui-même l'écrit, la question vers 1490 n'était pas la forme de la Terre, mais sa taille, et en particulier la position des côtes orientales de l'Asie. Combinant plusieurs sous-estimations des longitudes et de la circonférence du globe, Colomb estimait la distance à franchir d'environ , alors que la valeur exacte est environ quatre fois plus grande. Les érudits espagnols ignoraient les valeurs exactes, mais pensaient à raison que celles de Colomb étaient bien trop faibles, d'où leur méfiance, la vraie question étant de savoir jusqu'où il était possible de naviguer compte-tenu des limites techniques des navires de l'époque.
De fait, les caravelles parvinrent tout juste à atteindre les îles orientales des Caraïbes ; les équipages étaient sur le point de se mutiner, non par crainte de tomber du bord d'une Terre plate, mais parce qu'ils commençaient à manquer de vivres et d'eau potable.
Défenseurs de la science En 1834, quelques années après la publication du livre d'Irving, Jean-Antoine Letronne publie un article dans la Revue des Deux Mondes au titre caractéristique : Des opinions cosmographiques des pères de l’Église rapprochées des doctrines philosophiques de la Grèce. Dans cet article, l’auteur oppose les « fantasmes religieux du Moyen Âge » à l’âge de la raison, l’ère des Lumières, affirmant en particulier que le Moyen Âge croyait à la Terre plate. Trois ans plus tard, William Whewell, dans son (1837), utilise Lactance, auteur de (vers 310), et Cosmas Indicopleustès, auteur de la (vers 548), comme preuves d'une croyance médiévale en la Terre plate. Lactance avait été ridiculisé longtemps auparavant par Copernic dans son (1543) comme quelqu'un « se moquant de façon enfantine de ceux qui déclarent que la Terre a la forme d'un globe ».
D'autres historiens ne tardent pas à suivre Whewell, malgré leur difficulté à trouver d'autres exemples. Ainsi John William Draper écrit une (1874), utilisant l'idée que les premiers Pères de l'Église croyaient la Terre plate comme preuve de l'hostilité de l'Église aux progrès de la science. L'histoire d'une large adhésion à ces croyances est reprise en 1876 par Andrew Dickson White dans et développée vingt ans plus tard dans son History of the Warfare of Science with Theology in Christendom, qui exagère le nombre et l'importance des tenants médiévaux d'une Terre plate pour confirmer le modèle de White d'une guerre entre la théologie dogmatique et les progrès de la science. C'est l'acceptation de cette métaphore d'une guerre entre le progrès scientifique des Lumières et l'obscurantisme religieux des Âges sombres qui répand l'idée d'une croyance moyenâgeuse en une Terre plate.
La célèbre gravure illustrant (selon Camille Flammarion) le récit d'un missionnaire qui serait arrivé est publiée en 1888 dans L'Atmosphère : météorologie populaire, mais n'est largement diffusée qu'au . Plusieurs commentateurs considèrent qu’il s’agit d’une reprise par Flammarion lui-même d’une illustration symbolique de la Renaissance, modifiée pour ne laisser apparaître que ce qui conforte le mythe.
Depuis le À partir du début du , de nombreux livres et articles discutent le mythe comme appartenant aux idées reçues sur le Moyen Âge. Ainsi, le livre de (L'image rejetée), consacré aux visions de l'univers au Moyen Âge et à la Renaissance, analyse les connaissances des classes cultivées, attirant par exemple l'attention sur les détails du voyage en Enfer de Dante dans la Divine Comédie, où la Terre est clairement décrite comme sphérique, la gravité attirant tout vers son centre. Jeffrey Burton Russell réfuta l'idée d'une croyance dominante en la Terre plate dans une monographie intitulée L'invention de la Terre plate : Colomb et les historiens.
Bien que le mythe soit réfuté par les historiens, il persiste dans la culture populaire et dans certains manuels scolaires américains, parfois jusqu'au . Ainsi, un livre de classe publié en 1919 affirme, en introduction aux lectures suggérées pour le jour de Christophe Colomb, que : Jusqu'en 1980, les premières éditions du manuel de affirment que .