Le christianisme en Dacie est un sujet d’histoire en controverse, en Roumanie, entre les historiens laïcs et ceux de l’Église orthodoxe roumaine. Pour les premiers, dont le chef de file a été feu le pr. Florin ConstantiniuFlorin Constantiniu, Une histoire sincère du peuple roumain, éd. Univers Enciclopedic 2012, les sources sont exclusivement l’archéologie, la paléographie, l’épigraphie, le lexique religieux, les auteurs antiques et de l’antiquité tardive : leur thèse est que la christianisation des populations locales, présumées ancêtres des Roumains, ne peut pas être démontrée avant le en Dobrogée et avant le dans le reste du pays, les quelques rares objets chrétiens trouvés au nord du Danube ne démontrant pas l’appartenance de leurs propriétaires à cette foi. Pour les seconds, dont le chef de file est le professeur Mircea Păcurariu, s’exprimant au nom de l’Église orthodoxe roumaine, l’historiographie ecclésiastique et les traditions orales sont à prendre en compte au même titre que les autres sources, et cela démontre que la christianisation de la Dacie est effective dès le , en même temps que la conquête romaine, et que le christianisme, présent dès l’origine du peuple roumain, fait donc partie intégrante de son identité et ne saurait en être dissociéLa « Grande Église » du premier millénaire, à laquelle se réfèrent les théologiens roumains (), est une pentarchie qui ne connaît ni direction unique (elle compte cinq Patriarches à Jérusalem, à Rome, à Constantinople, à Antioche et à Alexandrie), ni célibat des prêtres, ni purgatoire, et le Saint-Esprit provient seulement de Dieu, non du Christ, ce qui implique que Dieu peut sauver toute âme humaine, chrétienne ou non, et que toute âme est sacrée : il n'est dont pas question de convertir qui que ce soit par force, et il n'y a ni inquisition, ni expansion militaire du christianisme. Après la séparation des Églises d'Orient et d'Occident, l'Occident chrétien connaît 14 conciles supplémentaires et de profondes évolutions théologiques et canoniques, alors que les quatre Patriarches d'Orient restent conformes à la théologie des sept premiers conciles (« symbole de Nicée ») et au droit canon du premier millénaire chrétien, formant l'Église orthodoxe, qui compte aujourd'hui une vingtaine de Patriarcats dont celui de Roumanie..
Contexte
La Dacie, au temps du Christ, était un royaume thrace et polythéiste, incluant les actuelles Roumanie et Moldavie, ainsi que des parties de la Bulgarie, de la Hongrie et de l'Ukraine. Sous le règne de l'empereur Trajan et du roi dace Décébale (qui se suicide pour ne pas être capturé), la Dacie, vaincue, est partagée en deux : le sud-ouest devient une province romaine, tandis qu’au nord-est les Costoboces et les Carpes (d'où vient le nom des Carpates), des Daces restés libres, deviennent indépendants. La domination romaine dure de 109 jusqu’en 271.
Selon la tradition de l’Église orthodoxe roumaine, l’évangélisation aurait été contemporaine de la conquête romaine, même si cette thèse n’est pas vérifiable par des sources historiques ou archéologiques. En Roumanie, l’Église orthodoxe est actuellement la principale organisation religieuse du pays, revendiquant comme fidèles 80 % des Roumains. Parmi les églises orthodoxes, c’est elle qui compte actuellement le plus grand nombre d’adeptes, après celle de Moscou qui regroupe les anciens états soviétiques. C’est aussi la seule Église orthodoxe majoritaire dans un pays de langue latine. Enfin, le premier millénaire de l’histoire roumaine tout entière souffre d’une pénurie de sources fiables, ce qui a laissé le champ libre à un courant historique très puissant, qui déborde largement le cadre de l’Église : le protochronisme, initié au par des auteurs comme Bogdan Petriceicu Hasdeu ou Nicolae DensușianuLucian Boia, Istorie și mit în conștiința românească („Histoire et mythe dans la conscience collective roumaine”) Humanitas, Bucarest 1997, mais particulièrement encouragé par le « national-communisme »Expression de l'historienne française Catherine Durandin. du régime communiste à l’époque de CeaușescuDimitri Kitsikis, La Montée du national-bolchevisme dans les Balkans, Avatar, Paris, 2008 ; Mircea Martin, La culture roumaine écartelée entre communisme et nationalisme (II), Revista 22 n° 44 (660)/XIII, octobre-novembre 2002.
Ces éléments sont à l’origine d’une historiographie particulière, postulant la permanence des croyants orthodoxes roumains tout au long de l’histoire roumaine, développée dans les facultés de théologie, mais que l’Académie roumaine considère être de la pseudohistoire. Pour ce qui précède le , les quelques objets chrétiens très anciens ne suffisent pas à renseigner l’histoire du christianisme dans l'actuelle Roumanie, qui demeure très mal connue. Si la christianisation de la Scythie mineure, patrie de Jean Cassien restée province romaine après 271 (et jusqu’au ) est attestée au et générale au , en revanche on n’a aucune preuve que le christianisme soit parvenu en Dacie romaine entre 109 et 271. La petite basilique de Sucidava (aujourd’hui Celei), probablement une tête de pont de l’Empire romain d'Orient, est la seule indubitable preuve de christianisme sur la rive gauche du Danube avant le . thumb|Cas emblématique de la controverse, ce caveau découvert le à Tomis (Scythie mineure) est considéré comme représentant une cène paléochrétienne par l’Église orthodoxe roumaine, alors que pour son découvreur Constantin Chera du Musée d’Archéologie de Constanța, l’absence de tout symbole spécifiquement chrétien permet seulement d’y voir une scène fraternelle et familiale.
Les thèses de l'Église L’historien Mircea Păcurariu, s’exprimant au nom de l’Église orthodoxe roumaine, affirme : « La fondation de notre Église a eu lieu à la Pentecôte, lorsque l'Esprit saint —avec un visage tel des langues de feu— est descendu sur les saints apôtres à Jérusalem ». Plus loin, il ajoute : « à juste titre, le christianisme roumain est à considérer “d’origine apostolique” ». Plus loin encore, on lit que « la romanisation et la christianisation ont été deux processus parallèles, à tel point qu'on peut dire que lorsque ces deux processus se sont achevés, est apparu dans l'histoire un nouveau peuple, le peuple roumain, avec une croyance nouvelle. Autrement dit, le peuple Roumain est né chrétien ». Enfin il considère que le rôle des missionnaires entre le et le aurait été d'« organiser l’Église et non de christianiser une population déjà chrétienne dès les , lorsque le peuple roumain s'est formé ».
Arguments de l'Église sur l'origine apostolique
L’Église orthodoxe roumaine, par la voix de Mircea Păcurariu, se fonde sur ses propres traditions, sur les légendes populaires, roumaines et sur une tradition apocryphe évoquant la dispersion des apôtres dans toutes les directions, que cite au début du Eusèbe de Césarée : « Quant aux saints apôtres et disciples de notre Sauveur, ils étaient dispersés sur toute la terre habitée. Thomas, à ce que rapporte la tradition, obtint en partage le pays des Parthes, André la Scythie, Jean l’Asie mineure où il vécut : il mourut à Éphèse (...). Que faut-il dire de Paul qui, depuis Jérusalem jusqu'à l'Illyricum, a accompli l'Évangile du Christ et rendu enfin témoignage à Rome sous Néron ? C'est là ce qui est dit textuellement par Origène dans le troisième tome des Commentaires sur la Genèse. » (Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, Livre III, 1). Mircea Păcurariu semble se fonder sur l’Épître aux Romains (15,19), où l’apôtre Paul de Tarse affirme que « depuis Jérusalem, en rayonnant jusqu'à l’Illyrie, il a pleinement assuré l’annonce de l’Évangile du Christ ». En élargissant le périmètre à l’Illyrie très au-delà de tout ce que les sources indiquent, le Pr. Păcurariu considère que l’apôtre Paul s’est rendu en Dacie avant même son séjour à Rome avec son disciple Silvanus. L’apôtre André, lui aussi, aurait visité la Dacie peu de temps avant sa crucifixion au sud du Danube par les Romains. George Alexandru, autre auteur protochroniste, procède à l’inverse du Pr. Păcurariu en rétrécissant la vaste Scythie (en gros l’actuelle Ukraine) pour n’entendre par là que la Scythie mineure (actuelle Dobroudja roumaine) où, selon lui, l’apôtre André aurait passé 20 ans dans une grotteGeorge Alexandru, L’étonnant voyage missionnaire de l'apôtre André, in: Route d'Emmaus, Vol. V, No. 4, pp.43-45. Quant à ses successeurs Jean Cassien (360-435) et Denys le Petit (470-574), ils sont également censés avoir, avant leur départ, affermi le christianisme parmi les habitants de la DacieMircea Păcurariu- Sfinți daco-români și români, éd. de la Métropolie de Bucovine et Moldavie, Iași 1994.
thumb|220px|Ancienne église de Gurasada județ de Hunedoara construite au Florin Dobrei Bisericile ortodoxe hunedorene, éd. Eftimie Murgu, Reșița, 2011. left|thumb|L'évolution des églises dans les pays roumains avant l'autocéphalie de l'Église orthodoxe roumaine, d'après Iorga, Popescu și Popp : après les éparchies initiales de Severin et Vicina, se développent les métropolies orthodoxes des pays roumains, tandis que l’église catholique développe les évêchés d'Esztergom et de Kalocsa à partir de la Hongrie (rouge : organisation et populations catholiques). thumb|right|Ancienne église de Densuş, județ de Hunedoara, construite avant 1280 sur un sanctuaire dace.À l’appui de cette thèse, Tertullien, père de l’Église au , compte, dans une envolée lyrique de son Adversus Iudaeos, les Daces parmi les disciples du Christ : « Je le demande, en quel autre les nations ont-elles cru, sinon en Jésus-Christ, qui est déjà venu ? En quel autre ont cru les nations, Parthes, Mèdes, Élamites, et ceux qui habitent la Mésopotamie, l'Arménie, la Phrygie, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Pamphylie, l'Égypte, cette partie de Libye qui est près de Cyrène et les étrangers venus de Rome ? En qui ont cru les Juifs qui habitaient Jérusalem et les autres nations, telles que les différentes races des Gétules, les frontières multipliées des Maures, les dernières limites des Espagnes, les nations des Gaules, les retraites des Bretons, inaccessibles aux Romains, mais subjuguées par le Christ ; les Sarmates, les Daces, les Germains, les Scythes, tant de nations cachées, tant de provinces, tant d'îles qui nous sont inconnues et que par conséquent il nous serait impossible d'énumérer ? »Tertullien, Adversus Iudaeos, 7 sur Tertullien-Œuvres 3: Contre les Juifs (Adversus Judaeos)).
Mais à l’époque de sa rédaction (vers 200), cette énumération anachronique n’est qu’une formule rhétorique, dont l’interprétation littérale et sortie de son contexte, ne fait pas partie de la méthode scientifique. Même débat pour une pierre tombale du de Napoca portant l’inscription Sit tibi terra levis (« Que la terre te soit légère ») dédiée à un membre d’une guilde de marchands dont plusieurs portent des noms romains ou du Moyen-Orient, et interprétée comme une « preuve que le christianisme s'est répandu parmi les Romains de Dacie dès le »Petre P. Panaitescu, Istoria Românilor ("Histoire des Roumains"), Bucarest 1942..
Arguments à partir des traditions orales
L’apôtre André est mentionné dans de nombreuses légendes orales des traditions chrétiennes autour de la mer Noire, et le clergé orthodoxe de chaque pays a soigneusement veillé à ce que ces légendes fussent transmises de manière à étayer son passage respectivement en Bulgarie, Roumanie, Ukraine ou Russie. Des lieux où il aurait résidé et enseigné sont vénérés, et on fête chaque année, le , le jour de l'apôtre André. La nuit précédente, il convient de se méfier des strigoi (stryges) et des vârcolaques (vrykolakas). Les jeunes filles, pour échapper à ces mauvais esprits qui pourraient les vider de leur sang, accrochent de l'ail aux portes et fenêtres (c'est en tout cas plus ou moins efficace contre les moustiques).