Lydie Lemercier de Nerville, dite Madame Aubernon, née le à Paris et morte le à Louveciennes, est une salonnière française, qui a tenu un des plus célèbres salons littéraires parisiens de la fin du .

Biographie Euphrasie Héloïse Lydie Lemercier de Nerville naît en 1824 dans l'ancien arrondissement de Paris, de Jean Jacques Lemercier de Nerville et d'Adélaïde Héloïse Lafitte, son épouseActe de naissance du , reconstitué le , Paris (ancien) ; extrait du registre des actes de baptême, paroisse Notre-Dame-de-Lorette, , Archives de Paris (vues 1-2/41). Elle est la fille d’un trésorier général, la petite-nièce du banquier Jacques Laffitte (son parrain) et la nièce de Charles Laffitte, un des promoteurs de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen.

De son mariage avec le conseiller d’État Georges Aubernon, fils d’un pair de France, elle a un fils, Raoul, né en 1845. Le couple se sépare en 1848. Lydie vit alors avec sa mère dans un hôtel particulier square de Messine ( arrondissement) où chacune tient un salon. L’été, elles gagnent leur propriété du Cœur-Volant à Louveciennes., acheté en 1881, puis celle de Trouville-sur-Mer, La Maison Brûlée.

À la mort de sa mère en 1881, s’installe dans un appartement 25, rue d’Astorg, où les fameux « dîners à la sonnette » reprennent. En 1893, à 68 ans, elle achète un terrain au 11 rue Montchanin (aujourd’hui rue Jacques-Bingen), dans le arrondissement et fait construire un hôtel de style Louis XVI par l’architecte Édouard Dailly.. Elle y tient salon jusqu’à sa mort, survenue six ans plus tard.

Le salon de Madame Aubernon Les dîners à la sonnette

Madame Aubernon recevait tous les jours de 5 à 7, donnait un dîner intime un vendredi sur deux et un « dîner sérieux » tous les samedis. C’était des dîners d’hommes. Selon Paul Morand, elle faisait dîner les gens à sept heures et demie, les gavait de force, comme en province, et organisait les échanges avec la douceur d’un président d’assises : Le sujet de conversation était annoncé à l’avance (ex : ). À partir du potage, chacun à son tour prenait la parole.

Elle dirigeait les conversations à la sonnette. Le peintre Jacques-Émile Blanche, introduit par un camarade, est prévenu : chacun est interrogé à son tour ; toute personne qui tente de prendre la parole est rappelée à l’ordre. On prenait le café à table pour éviter les interruptions. La soirée se prolongeait au salon jusqu’à 23 h. Victor Du Bled ne cache pas son admiration pour l’organisation dont faisait preuve l’hôtesse :

L’écrivain catholique Étienne Lamy comparait quant à lui son esprit à . Il lui reprochait de ne pas s’intéresser aux grands problèmes politiques, religieux et sociaux, ni à l’histoire, à la philosophie, à la nature ou aux voyages. Ses genres préférés étaient le roman, le théâtre, les moralistes. donnait aussi des « dîners de pardonnés » à ceux qui revenaient après avoir abandonné son salon pour des raisons diverses et, deux ou trois fois par an, des « dîners frivoles » où étaient invités des femmes et des hommes aimables mais lettrés. À certains convives des « dîners sérieux » qui se plaignaient de l’absence de femmes, elle répliquait :

Elle resta très raisonnable à propos de l’affaire Dreyfus et quand on lui demanda : , elle répondit :

Les invités On vit chez elle Guy de Maupassant, le dramaturge Porto-Riche, l’historien Gabriel Hanotaux, Georges Clémenceau, l’écrivain belge Georges Rodenbach, l’helléniste Brochard, le médiéviste Gaston Paris, le philosophe Edme Caro, les romanciers Paul Bourget et Marcel Prévost, le commandant Henri Rivière, le dramaturge Édouard Pailleron, l’homme politique Paul Deschanel. Eugène Labiche, récemment reçu à l’Académie française, fut présenté par Alexandre Dumas. Il fut très apprécié pour sa gaieté.

L’homme politique Jules Simon se révéla un à partir de . Henri Becque, surnommé par le critique Louis Ganderax, succéda à Dumas fils comme favori. Il amusait la maîtresse de maison qui reconnaissait toutefois son mauvais caractère et, quand il refusait de dîner avec un autre habitué, elle menaçait de ne plus le recevoir qu’avec Ganderax. Elle l’encourageait à travailler ; il mourut sans avoir terminé sa dernière pièce, Les Polichinelles, qu’il refaisait sans cesse et pour laquelle son amie affirmait avoir une prédilection. À partir de 1890, reçoit Fernand Gregh, Pierre Sardou et un Henri de Régnier très critique.

Plus tard vinrent l’écrivain Paul Hervieu, le poète Henri de Régnier et son beau-frère René Doumic, qu’ils épousèrent ; Robert de Flers apparut en 1897, le journaliste Henry Fouquier , la romancière Gyp dont elle monta des œuvres. L’écrivain italien Gabriele d’Annunzio, qui vint à Paris en 1898, fut l’invité de ; à sa question : , il répondit fort impertinemment :

Madame Aubernon continue à recevoir pendant ses vacances à Louveciennes. Marcel Proust et Reynaldo Hahn assistèrent en à une soirée au « Cœur-Volant » qui les empêcha de se rendre à une invitation de Robert de Montesquiou. Barbey d’Aurevilly dîna deux fois chez . Victor Du Bled le vit dîner avec eux, ayant au creux de la main gauche, un petit miroir pour voir si son maquillage tenait.

Les représentations théâtrales On donna chez de brillantes représentations dont les acteurs étaient les habitués du salon. L’écrivain Abel Hermant fut de ceux-là, comme le fils et la belle-fille de la maîtresse de maison ou le futur Président de la République Paul Deschanel, responsable de la brouille avec Dumas qui le surprit aux pieds de sa fille Colette récemment mariée et demanda en vain son renvoi.

Au répertoire, des pièces de Molière (Madame Aubernon se réserva le rôle de la comtesse d’Escarbagnas), de Dumas fils, d’Octave Feuillet, de Victorien Sardou qui remania Rabagas pour la petite scène ; La Parisienne d’Henry Becque, avec Réjane dans le rôle-titre, qui fut créée dans l’hôtel de la rue Montchanin avant d’être montée au Théâtre de la Renaissance ; des pièces d’Ibsen représentées pour la première fois en France : La Maison de poupée et Borkmann qui nécessita 116 répétitions durant quinze mois et fut créé lui aussi rue Montchanin. On joua aussi des revues du marquis de Massa. Des auteurs venaient lire leurs pièces chez Madame Aubernon, espérant être joués.

Comme chez sa mère durant les concerts, les hommes pouvaient s’asseoir durant les représentations. Jusqu’à 150 hommes et femmes se pressaient à ces soirées.

Le hall à deux étages de l’hôtel du square de Messine se prêtait aux représentations théâtrales. La première à laquelle assista Abel Hermant fut celle de Diane de Lys d’Alexandre Dumas fils :

Les derniers jours

Lydie Aubernon mourut le dans sa propriété de LouveciennesActe de décès , , Louveciennes, Archives départementales des Yvelines, d’un cancer de la langue. Certains amis fidèles étaient venus lui rendre visite jusqu’à ses derniers jours. L’oraison funèbre d’Henri de Régnier fut aussi lapidaire que méchante : Sa tombe, très abîmée, se trouve toujours dans le cimetière de LouveciennesDescription. Les journaux de l’époque soulignent quant à eux, avec sa disparition, .

Le salon a été évoqué par plusieurs romanciers et dramaturges, en particulier Madame Aubernon est l’un des modèles de la Madame Verdurin de Marcel Proust.Son hôtel, vendu par ses descendants au collectionneur argentin Charles Vincent Ocampo, a été légué par lui à la ville de Paris à condition d’en faire un lieu culturel. Il abrite actuellement la cinémathèque Robert-Lynen.

Sources Gérard Desanges, Les Salons littéraires, Cahier de la Société historique et archéologique des et arrondissements, 2007, . Danièle Prévost, Le Salon de Madame Aubernon'', (Article en ligne). Société historique et archéologique des et arrondissements, cahier à paraître.

Notes et références

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