John Wilmot, 2e comte de Rochester, 2e baron Wilmot d’Adderbury et 3e vicomte Wilmot d’Athlone (né le - mort le ) est un poète, dramaturge et libertin anglais. Ami proche du roi Charles II d'Angleterre, il est l'auteur de nombreuses satires, de poèmes soit lyriques soit philosophiques, et de quelques pièces dites licencieuses.
Biographie Rochester est né à Ditchley House, l’ancien manoir de Ditchley, dans l’Oxfordshire. Sa mère, Anne St John, issue d'une famille du Wiltshire favorable à la fois à la Couronne et aux droits du Parlement, était une femme profondément religieuse et politiquement engagée. Après la mort de son mari, elle joua notamment un rôle actif dans la défense des intérêts politiques et patrimoniaux de sa famille. Son père, Henry Wilmot, était un militaire royaliste qui servit Charles Ier puis Charles II et fut créé comte de Rochester en 1652 en récompense de ses services. Contemporain de la guerre civile et de l'exil royaliste, il était réputé pour son courage militaire et pour son goût de la boisson et de la débauche.
John Wilmot, après avoir obtenu le titre de Master of Arts au Wadham College d'Oxford en 1661, accomplit son Grand Tour en Europe de 1662 à 1664 , comme maints aristocrates britanniques. Le 26 mai 1665, Rochester tenta d'enlever l'héritère Elizabeth Malet, qu'il souhaitait épouser. Il fut arrêté, ramené à Londres et incarcéré à la Tour sur ordre de Charles II. Il y resta quelques semaines. L'entrée le concernant sur History of Parliament indique qu'il fut ensuite admis de nouveau en faveur auprès du roi. Après sa libération, il s’engagea comme volontaire dans la marine en 1665 pour participer à la deuxième guerre anglo-néerlandaise dans la flotte de l'amiral Edward Montagu, comte de Sandwich, puis renouvela son engagement en 1666 sous le commandement de Sir Edward Spragge. Il épousa Elizabeth Malet le à la chapelle royale de Whitehall. La rumeur dit qu'il eut de nombreuses maîtresses, dont l'actrice Elizabeth Barry qu'il rencontra vers 1673 et qu'il aurait formée à l'art de la scène avant qu'elle ne devienne la plus grande tragédienne de son époque. Rochester fut un personnage incontournable du monde littéraire et de la cour royale sous la Restauration anglaise, où il devient connu comme l'un des plus brillants court wits de l'entourage du roi, mais aussi l'un des plus scandaleux.
Rochester fut un important mécène des arts et des lettres. Il accorda notamment son soutien au poète John Dryden, avant de favoriser certains de ses rivaux, parmi lesquels le dramaturge Elkanah Settle.
Rochester mourut le 26 juillet 1680, à l'âge de trente-trois ans, après une longue maladie. Sa mort est traditionnellement attribuée aux conséquences d'une maladie vénérienne, notamment à la syphilis ou peut-être d'une néphrite chronique ayant entraîné une insuffisance rénale. Selon le récit publié par l'évêque Gilbert Burnet peu après sa mort, Rochester aurait renoncé au libertinage et se serait réconcilié avec la foi anglicane sur son lit de mort. Ce récit, qui contribua fortement à façonner la légende de sa conversion finale, a toutefois été remis en question par plusieurs historiens.
Œuvres C'est en 1999 qu'a lieu la publication aux Presses universitaires d’Oxford du premier corpus fiable de l’œuvre complète de ce poète contemporain de la Restauration anglaise. Le professeur Harold Love de l'université de Monash en Australie et son équipe établissent une édition variorum [comparée] qui devient The Works of John Wilmot, Earl of Rochester, et reste la nouvelle édition de référence des œuvres du poète. L'œuvre apparaît ainsi beaucoup moins licencieuse, expurgée de bien des pièces dont on attribua trop longtemps, pour des raisons mercantiles, la paternité à Rochester. C'est ainsi que la pièce Sodome ou la Quintessence de la débauche (Sodom, or the Quintessence of Debauchery), n'est pas, selon l'ensemble des chercheurs contemporains, de Rochester.
Une édition critique bilingue en deux volumes par Florence Lautel-Ribstein paraît en 2009. L’ouvrage, John Wilmot, comte de Rochester (1647-1680) : Œuvres, propose le texte anglais accompagné d'une traduction française, ainsi que des commentaires littéraires et des notes consacrées notamment à l'établissement du texte, à ses variantes et à son interprétation.
La poésie de Rochester se caractérise par une grande diversité de formes et de registres, allant des poèmes lyriques et amoureux aux satires politiques, philosophiques et libertines, ainsi qu’aux parodies et aux imitations de textes classiques. Son écriture se distingue notamment par son usage de voix poétiques fortement marquées, qu’il serait toutefois imprudent d’identifier systématiquement à la personne historique de Rochester. Paul Hammond souligne ainsi que les critiques et les éditeurs ont parfois assimilé trop directement la voix du locuteur à celle du poète, alors que Rochester joue fréquemment sur la voix, le rôle et la persona.
Son style repose également sur un usage particulièrement élaboré de l’allusion, de la parodie et de l’imitation. Rochester reprend et transforme notamment des modèles classiques et contemporains, en les confrontant à une sensibilité satirique propre à la culture de la Restauration. Son écriture peut ainsi associer érudition classique, langage familier ou obscène, ironie et satire sociale et politique.
Cette diversité explique la difficulté à réduire son œuvre à l’image traditionnelle du « poète libertin ». Les études récentes ont notamment insisté sur la complexité de sa pensée politique, philosophique et religieuse, ainsi que sur les rapports entre ses différentes voix poétiques et les conventions littéraires de son époque.
Auteur de dialogues d'amour, d'élégies d'amour, de chansons d'amour et de chansons libertines, l’œuvre de Rochester s'inscrit d’abord dans une veine lyrique et pastorale teintée de scepticisme et d'interrogations sur la fuite inexorable du temps ("All my past Life is mine no more...", voir "Love and Life" ), et sur la mort ("After death nothing is and nothing death", voir 'Nothing". Certains poèmes ou chansons, à coloration baroque de par leur recherche stylistique expérimentale du discontinu, sont de véritables tours de force de rhétorique néo-classique, tout en restant empreints de poéticité.
"My dear Mistris has a heart,
Soft as those kind looks she gave me,
When with Love’s resistless Art,
And her eyes she did inslave me;
But her Constancy’s so weak,
She’s so wild and apt to wander,
That my Jealous heart wou’d break,
Should we live one day asunder."
"Ma chère maîtresse au tendre cœur,
Comme ses regards étaient amènes
Quand par l’amour et tous ses leurres
Ses yeux me soumirent à la chaîne.
Mais sa constance est si ténue,
Elle si volage, prompte à s’égarer,
Mon cœur jaloux serait rompu
D’en être, fût-ce un jour, séparé."
Rochester excelle dans la veine satirique. Les satires les plus célèbres de Rochester sont “A Letter from Artemiza in the Towne to Chloe in the Country” et “A Satyre against Reason and Mankind”. Toutes deux dénoncent la folie humaine sous des formes variées. On lui doit aussi des libelles et une tragédie fustigeant l'absolutisme, Lucina’s Rape Or The Tragedy of Vallentiniann, représentée devant le Roi pour la première fois en 1684.
Enfin, Rochester a aussi une œuvre libertine, mais plus réduite qu’on le pensait au XXe siècle. D’autre part, comme le rapporte Paul Hammond, "Malgré la bravade homosexuelle qui apparaît çà et là dans cette poésie, on n’y trouve en réalité aucun véritable homoérotisme, au sens d’un désir ressenti pour le corps masculin". On note, en outre, une veine très souvent amère dans ses textes libertins. Dans "Love to a Woman", la crainte de l’anéantissement amène le locuteur à une attitude où l’amour est réduit à la satisfaction rapide des besoins intempestifs et dans "The Imperfct Enjoyment", le locuteur transforme une expérience d’échec sexuel en une violente lamentation où il maudit le membre responsable de sa défaillance.
Réception critique La réputation de Rochester se forme dès son vivant. Admiré pour son esprit, sa verve satirique et son talent poétique, il devient également une figure emblématique du libertin de la Restauration. Ses contemporains lui témoignent une estime littéraire qui contraste avec les jugements moraux portés sur sa conduite. Aphra Behn et Andrew Marvell comptent parmi ses admirateurs ; Marvell voit en lui l'un des véritables représentants de la veine satirique. Sa personnalité inspire également certains personnages de libertins du théâtre de la Restauration, notamment Don John dans The Libertine de Thomas Shadwell (1675) et Dorimant dans The Man of Mode de George Etherege (1676).
Après sa mort, sa réputation demeure ambivalente. Le récit publié en 1680 par Gilbert Burnet contribue à fixer l'image du libertin repenti et converti sur son lit de mort, tandis que d'autres témoignages mettent davantage l'accent sur son esprit satirique et son talent poétique. Au XVIIIe siècle, Daniel Defoe cite Rochester à plusieurs reprises et le mentionne notamment dans Moll Flanders. Voltaire lui consacre une importante partie de sa vingt-et-unième Lettre philosophique et admire dans ses satires « l'énergie et le feu » qui les caractérisent. Il traduit également plusieurs passages de son œuvre.
À partir du milieu du XVIIIe siècle, l'appréciation de Rochester devient toutefois plus sévère. Samuel Johnson condamne son libertinage tout en reconnaissant la vigueur de son esprit, tandis que Horace Walpole porte sur lui un jugement nettement défavorable. Au début du XIXe siècle, William Hazlitt réévalue son talent poétique et souligne notamment l'éclat de ses vers et la force de son mépris des conventions. Goethe cite lui aussi Rochester, notamment des passages de "A Satyr against Reason and Mankind".
La réputation littéraire de Rochester connaît ensuite un long déclin au XIXe siècle avant de se renouveler au XXe siècle. Ezra Pound contribue notamment à sa redécouverte en le rapprochant d'autres grands poètes anglais, tandis que les travaux critiques modernes ont progressivement déplacé l'attention de la seule figure du « libertin » vers la diversité de son œuvre, ses pratiques satiriques, ses rapports avec la culture politique et littéraire de la Restauration, ainsi que les questions de sexualité, de religion et de transmission de ses textes.
Éditions des œuvres de Rochester aux XXe et XXIe siècles John Hayward (dir.), The Collected Works of John Wilmot, Earl of Rochester, The Nonesuch Press, 1926. Quilter Johns (dir.), The Poetical Works of John Wilmot, Earl of Rochester, The Nonesuch Press, 1933. Harry Levin (dir.), A Satire against Mankind and Other Poems by John Wilmot, Earl of Rochester, New Directions, 1942. Ronald Duncan (dir.), Selected Lyrics and Satires of John Wilmot, 2nd Earl of Rochester, Forge Press, 1948 réédition : Edward Hulton (dir.), 1959. James E. Thorpe, Rochester’s Poems on Several Occasions, Princeton : Princeton University Press, 1950 (facsimilé de l’édition de 1680). Vivian de Sola Pinto (dir.) Poems by John Wilmot, Earl of Rochester, Routledge and Kegan Paul, 1953 Harvard University Press, 1964. David M. Vieth (dir.) The Complete Poems of John Wilmot, Earl of Rochester, Yale University Press, 1968. David Brooks (dir.), Lyrics and Satires of John Wilmot, Earl of Rochester, Hale and Iremonger, 1980. Paul Hammond (dir.), Selected Poems : John Wilmot, Earl of Rochester, Classical Press, 1982. Keith Walker (dir.), The Poems of John Wilmot, Earl of Rochester , Basil Blackwell, 1984. Paddy Lyons, Complete Poems and Plays, J. M. Dent, 1993. Frank H. Ellis (dir.), John Wilmot, Earl of Rochester : The Complete Works, Penguin Books, 1994. Harold Love (dir.), The Works of John Wilmot, Earl of Rochester, Oxford : Oxford University Press, 1999.