L’origine des roumanophones et même leur définition actuelle sont sujets, dans les sciences historiques, humaines et linguistiques, à des controverses découlant de l’existence de trois thèses divergentes, qui ont, toutes trois, des arguments et sont présentées dans des sources secondaires universitaires : une première, soutenue par l’historiographie austro-hongroise et germaniqueL'historiographie austro-hongroise et germanique se base sur les récits d'Eutrope, Abrégé de l’histoire romaine, livre IX, 15 ; elle est aussi adoptée par le Dictionnaire historique français de Michel Mourre dans son article « Roumanie », tome 7, Bordas., affirme que les populations romanes ont disparu au nord du Danube au et n’ont pas reparu avant le au plus tôt, en provenance des BalkansÉdouard Sayous, Histoire générale des Hongrois, Budapest & Paris, 1900, . : c’est la thèse du « Désert des Avars » (Avar sivatag) selon laquelle les Magyars sont arrivés les premiers dans le bassin du moyen-Danube et en TransylvanieEduard Robert Rössler, Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens (« Études romanes : enquêtes sur l’histoire ancienne de la Roumanie »), Leipzig, 1871Béla Köpeczi (dir.), Erdély rövid története (« Histoire abrégée de la Transylvanie »), Akadémiai Kiadó, Budapest 1989, .Dans les variantes les plus extrêmes de la thèse du « Désert des Avars », il n’y avait pas non plus de Slaves dans le bassin du moyen-Danube, et la principauté du Balaton ne se trouvait pas autour de Zalavár mais plus à l’Ouest, à Moosburg en Autriche. ; une deuxième, soutenue par l’historiographie bulgare et serbe, affirme que les populations romanes ont disparu au sud du Danube au et n’ont pas reparu avant le au plus tôt, en provenance de Transylvanie : c’est la thèse de la « non-romanisation des Thraces » selon laquelle les Slaves méridionaux et les Proto-Bulgares sont arrivés les premiers dans les BalkansИстория на България (« Histoire de la Bulgarie ») tome III, Sofia 1982Ivan Douïtchev, Идеята за приемствеността в средновековната българска държава (« L’idée de continuité dans l’État bulgare médiéval »), in : Проучвания върху средновековната българска история и култура (« Études sur l’histoire et la culture médiévales bulgares »), Sofia 1981, pp. 74–78. ; une troisième, soutenue par l’historiographie roumaine et moldave, affirme que les populations romanes orientales n’ont jamais cessé leurs transhumances pastorales entre le nord et le sud du Danube de la fin du au , et objecte aux deux autres thèses qu’il est peu réaliste d’imaginer les locuteurs des langues romanes orientales disparaissant mystérieusement pendant mille ans pour réapparaître inexplicablement ensuiteGheorghe I. Brătianu, Une énigme et un miracle historique, le peuple roumain, Kyros 2009, , et étant le seul groupe à ne pas traverser le Danube, les Balkans et les Carpates, alors que les Goths, les Slaves, les Avars, les Proto-Bulgares, les Magyars, les Pétchénègues, les Coumans, les Alains, les Mongols et les Ottomans l’ont fait.Alexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dîmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l’héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, History of Romania, Romanian Cultural Institute (Center for Transylvanian Studies) 2005, pp. 59–132, .Nicolae Iorga, Teodor Capidan, Constantin Giurescu : Histoire des Roumains, éd. (et rééd.) de l’Académie RoumainesVatro Murvar, The Balkan Vlachs : a typological study, University of Wisconsin, Madison 1956, p. 20Alain Du Nay, André Du Nay et Árpád Kosztin, Transylvania and the Rumanians, Matthias Corvinus Publishing, 1997, 337 p. , p. 15..

Ces controverses, ainsi que le dénigrement réciproque des historiens impliqués selon la méthode hypercritique, ont fait dire à Winston Churchill : Cité par Predrag Matvejević dans le résumé de l'article « Des Balkans », in : Cahiers balkaniques , 2008, 1-11, DOI : ., et découlent de deux problématiquesDimitri Kitsikis, La Montée du national-bolchevisme dans les Balkans, Avatar, Paris 2008.Roumen Daskalov, Alexander Vezenkov, Entangled Histories of the Balkans - Shared Pasts, Disputed Legacies (« Histoires entrêmélées des Balkans - passés partagés, héritages disputés ») Vol. III in Balkan Studies Library, Brill 2015, .Olivier Gillet, « L'histoire de la Transylvanie : le différend historiographique hungaro-roumain », in : Revue belge de philologie et d'histoire, 1997, tome 75, fasc. 2, p. 457–485Georges Castellan, « Quelques problèmes d'histoire entre Hongrois et Roumains », dans Melikov zbornik : Slovenci v zgodovini in njihovi srednjeevropski sosedje, sous la dir. de Vincenc Rajšp et al., Ljubljana, Založba ZRC, 2001, p. 153–162. : la politique depuis le , qui oriente et instrumentalise les recherches en fonction des enjeux liés à l’émergence de l’État roumain et aux oppositions suscitées par cette émergence dans les empires voisins, notamment habsbourgeois et russe, produisant des théories contradictoires et une profusion de sources biaisées ; la méthodologie historique, qui, si on s’en tient exclusivement aux sources écrites (rares et sujettes à interprétations entre le et le ), produit l’« illusion documentaire » d’une « disparition durant mille ans » des locuteurs des langues romanes orientales suivie d’une « mystérieuse et miraculeuse réapparition »G. I. Brătianu, déjà cité..

Le résultat de ces controverses est qu’à quelques exceptions près., la plupart des sources secondaires omettent de mentionner l’existence de ce groupe linguistique entre la fin de l’Empire romain et l’émergence de la Roumanie moderne ; les plus sérieux mentionnent parfois l’existence des principautés médiévales de Moldavie et Valachie. Toutefois, l’existence, la structure et le lexique de la langue roumaine ainsi que la répartition géographique des romanophones en Europe du Sud-Est, rendent absurde la réfutation du lien linguistique de ces locuteurs avec les populations romanisées par l’Empire romain dans la péninsule des Balkans et le bassin du bas-Danube. Faisant fi du nomadisme pastoral qui, de l’avis général des historiens, des ethnologues et des linguistes, fut jusqu’à la fin du Moyen Âge une occupation essentielle des romanophones orientauxE. Petrović, cité par D. Macrea dans Probleme de lingvistică romînă, Bucarest 1961, ., ces théories divergentes opposent des aires d’évolution tantôt très étendues allant de la Moravie à l’Ukraine et à la GrèceCarte de l'Europe du Sud-Est en 1020, in : Alexandre Xenopol : Une énigme historique: les Roumains au Moyen Âge, E. Leroux, Paris 1883.Alexandre Xenopol, Histoire des Roumains de la Dacie Trajane, E. Leroux, Paris 1896, d'après Ferdinand Lot : La Fin du monde antique et le début du Moyen Âge, La Renaissance du Livre, Paris, 1927 sur , tantôt très restreintes, localisées par exemple uniquement dans l’actuel județ de Teleorman en Valachie centraleCarte d'Euratlas.net sur .

Définition d’un roumanophone thumb|Les langues paléo-balkaniques. thumb|En bleu, la « Dacie trajane » et la Mésie ; en rose, les régions des « Daces libres ». thumb|La « Dacie aurélienne » des Balkans au , à la veille de l'arrivée des Slaves. thumb|La « ligne Jireček ».left|thumb|upright|Un cocher valaque dessiné par Dieudonné Lancelot au milieu du (la légende de l'image le désigne comme « paysan mâle »). thumb|L'évolution des langues romanes orientales parmi les autres langues d'Europe du Sud-Est, avec les trois phases de la formation, de la cohabitation et de la séparation. left|thumb|Paysanne valaque dessinée par Dieudonné Lancelot au milieu du thumb|La Dacie romaine antique, « Trajane » et « Aurélienne » : les historiens roumains y voient le « foyer d’origine » du peuple roumain. Les historiens hongrois et russes nient leur persistance au nord du Danube ; les historiens serbes et bulgares leur persistance au sud du Danube : ainsi, les Thraco-Romains et le Proto-roumain sont censés n’avoir jamais existé et n’être qu’une pure invention d’une historiographie roumaine Michel Mourre (dir.), Dictionnaire encyclopédique d'Histoire, vol. 7, art. « Roumanie », Bordas 1989.. thumb|Selon les études linguistiques sur l'origine du roumain et de l'albanais, la romanisation des Daces et des Thraces s'est faite à cheval sur le bas-Danube, et celle des Illyriens en Dalmatie, en deux processus séparés qui ont donné au d'un côté les Dalmates (zone rose) et de l'autre les Proto-Roumains qui, au , se sont séparés en Aroumains (petite zone violette) et en Dacoroumains (grande zone violette), tandis que les Daces non-romanisés (Carpes : zones bleues) migrèrent vers la péninsule des Balkans lors des invasions des Goths, des Huns et des Gépides, devenant les ancêtres des Albanais (zone orange), ce qui expliquerait le lexique commun au roumain et à l'albanais. thumb|Vatra străromână : l'aire d'origine du proto-roumainMircea Cociu : Spațiul etnic românesc, ed. Militară, Bucarest 1993, , se référant aux études de Jireček, Petrović, Popp, Pușcariu et Rosetti.. thumb|L'atlas historique est-allemand Hermann Haack n'adopte pas les thèses migrationnistes et figure les ancêtres des roumanophones sur les deux rives du Danube, contrairement à l'atlas historique ouest-allemand Westermann qui, suivant l'historiographie austro-hongroise, adopte la thèse migrationniste Sud-Nord. thumb|Les roumanophones (« îlots valaques ») en Europe en 850, d'après Anne Le Fur : cette carte fait la synthèse des positions scientifiques actuelles. thumb|La dispersion linguistique des Valaques dans les Balkans et les Carpates. thumb|Les chemins traditionnels de transhumance des Valaques. thumb|Le roumain comme langue officielle en 2011, seul ou avec d'autres langues. Selon le droit du sol, un Roumain est un citoyen de la Roumanie, locuteur du roumain ou de toute autre langue minoritaire. Selon le droit du sang, un Roumain est un roumanophone, citoyen de la Roumanie ou non. C’est l’ensemble « roumanophone » (terme forgé par les ethnologues et les linguistes) qui fait l’objet de cet article.

Développement de la conscience de former un même peuple

Avant de devenir explicite, la conscience de former un même peuple parmi les roumanophones était implicite et liée à leur langue commune et à la legea strămoșească (λеџѣ стръмошѩскѣ, « droit ancestral », en latin jus valachicum ou « droit valaque ») qui fixait les droits, devoirs, privilèges et spécificités juridiques des communautés valaques initialement pastorales de l’Europe centrale et orientale médiévale, dirigées par des joupans et des boyards. Aux , on trouve dans le bassin du bas-Danube et dans les Balkans ce que les sources byzantines appellent en grec des ϐλαχίες : valachies, communautés populaires romanophones de l'Europe du Sud-Est gouvernées par la noblesse roumaine, entre lesquelles s'intercalent les sklavinies des Slaves méridionauxIl ne faut pas confondre les ϐλαχίες - valachies avec les ϐαλαχάδες - valachades, beaucoup plus tardives, qui sont des communautés hellénophones musulmanes dont l'étymologie remonte au nom Allah et qu'évoque F. W. Hasluck dans son ouvrage Christianity and Islam under the Sultans, Oxford 1929.. Dans ces régions, le terme « valaque » désignait initialement les communautés romanophones appelées « valachies »Alexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dîmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l'héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, ., mais depuis l’installation parmi elles de « sklavinies » slaves à partir du , qui a abouti à la slavisation linguistique d’une partie de ces communautés pastorales, le terme « valaque » a fini par désigner indistinctement tout berger orthodoxe au , qu’il soit romanophone (cas majoritaire en Hongrie orientale et en Transylvanie) ou slavophone (cas majoritaire dans les Balkans).....