Le Coin du feu est le premier magazine féminin québécois. Fondée et dirigée par Joséphine Marchand à la fin de l’année 1892, la revue mensuelle sera publiée de janvier 1893 jusqu’en décembre 1896, visant à aborder sous un angle mondain une variété de sujets intéressant son public féminin.

Présentation du magazine Le Québec du a produit un nombre relativement réduit d’écrivaines. Parmi celles qui ont réussi à se tailler une place dans l’univers littéraire québécois se compte Joséphine Marchand, dont l’un de ses héritages fut la revue Le Coin du feu. Fondée à la fin de l’année 1892, la revue mensuelle, première revue destinée aux québécoises, sera publiée chaque mois de jusqu’en . L'idée de créer le magazine lui est venue après qu'un homme se soit retiré d'un groupe de femmes pour qu'elles puissent "causer chiffons". Les femmes auraient alors toutes été d'accord pour dire qu'il y avait un manque de littérature appropriée à la femme et à ses besoins. Ainsi, Joséphine Marchand souhaite que Le Coin du feu accompagne les femmes dans leurs loisirs et leur vie quotidienne.

Joséphine Marchand Joséphine Marchand était une femme de lettres qui s'est démarquée dans l'esprit populaire par son éloquence, son patriotisme, son dévouement aux œuvres sociales et son talent littéraire. À l'âge de 17 ans, elle fit ses débuts en publiant des chroniques dans le journal Le Franco-Canadien, dirigé par son père Félix-Gabriel Marchand. Joséphine Marchand n'écrivait pas uniquement pour le plaisir, mais souhaitais exprimer des idées, lancer des projets, suggérer des initiatives et inspirer le progrès. La vie littéraire a été pour l'écrivaine un moyen d'action sociale. Sa devise personnelle, celle qui a inspiré son magazine, était « être utile ». L'Œuvre des livres gratuits est d'ailleurs un exemple de son désir d'être utile. Elle fera une première mention de l'organisation visant l'alphabétisation et la lecture des plus démunis dans une chronique du numéro de dans Le Coin du feu, alors que l'Œuvre des livres gratuits n'est qu'un projet en devenir. Elle écrit donc par devoir, car elle est consciente de l'avantage que lui apportent son éducation et sa culture et elle veut redonner aux femmes moins fortunées à travers l'écriture de son magazine.

Elle se fixe comme objectif d'élever le niveau intellectuel des femmes, de dire des choses utiles à la jeunesse et de critiquer la société. Afin de promouvoir l'accès des femmes à la littérature et à la culture, elle réunit des collaborateurs distingués de la France et du Canada. Afin de ne pas trop attirer la critique, elle déguise son propos sous des recettes, des trucs d'entretien et des conseils de mode, et elle œuvre à développer la culture littéraire et artistique auprès des femmes québécoises. En publiant du matériel visant à améliorer le rôle des femmes au foyer, elle ne représente pas un organe revendicateur, protestataire ou agressif s'inscrivant dans un mouvement féministe. Au contraire, le but du magazine est plutôt d'aider les femmes à développer des qualités féminines, ce qui suggère que l'attitude culturelle envers le féminisme est encore négative. Bien que Le Coin du feu ne veuille pas être défini comme un magazine féministe, il s'est tout de même fait critiquer pour avoir adopté des intentions subversives .

Au cours de toutes les années d’activités de la revue, Joséphine Marchand a utilisé à plusieurs reprises des pseudonymes, non seulement dans son propre magazine, mais aussi lorsqu'elle écrivait pour d'autres journaux et magazines. Parmi les pseudonymes qu'elle a utilisés se trouvent Josette, Madame Dandurand, Marie Vieuxtemps ainsi que Météore.

Selon Michelle Dumont, historienne, l'action d'utiliser un pseudonyme pourrait permettre à une écrivaine d'écrire et de parler avec plus de liberté et d'audace qu'elle pourrait le faire sous son vrai nom. Comme les pseudonymes choisi par Joséphine Marchand sont féminins, sa motivation résulte davantage d'une réticence de la part des femmes à confronter le climat social hostile. Il existait une attitude hostile envers les romans en français, en particulier ceux écrits par des femmes. Les magazines féminins avaient donc beaucoup à faire pour rendre l'écriture et la lecture de fiction une activité acceptable pour les femmes. Le Coin du feu débuta par publier de la fiction écrite par des auteurs français populaires, comme Maupassant, Hugo et Balzac, puis vient une transition vers des articles et de la fiction de petits groupes d'auteures franco-canadiens. Ainsi, Le Coin du feu avait comme stratégie de démontrer que contrairement à l'idée que le travail littéraire des femmes se positionnait à l'encontre de l'idéologie dominante de la société, leur écriture était au contraire en accord avec celle-ci.

Contenu de la revue Au cours de ses quatre années d'existence, le magazine a abordé une panoplie de sujets variés. La majorité des textes ont été signés par Joséphine Marchand elle-même, mais plusieurs collaborateurs ont été sollicités. Les premiers sujets d'intérêts pour Joséphine sont d'abord les femmes, puis les arts et la littérature. La politique étrangère est également un sujet qui l'intéresse. +Liste des sujets abordés dans le magazineSujets% total du magazineFemmes30.35%Journalisme1.78%Nature3.57%Arts et littérature23.21%Politique étrangère16.07%Mondanité (Bals, fêtes, soupers, anecdotes sur des personnages contemporains, expositions universelles, funérailles, etc.)10.71%Varia (Santé, guerre, bilan de l’année, souhait aux lecteurs, réflexions sur l’inégal partage des richesses, le jeune homme moderne, le patriotisme, etc.)14.28%

Le Coin du Feu comprend quatre volumes composés de 12 numéros publiés durant chaque mois des années 1893, 1894, 1895 et 1896. Contenant de 26 à 42 pages, les numéros étaient constitués de nombreux articles et rubriques diversifiées. +Liste des rubriques du magazine Le Coin du FeuRubriquesContenu des rubriques% total des pages rédactionnellesRevue d'EuropeRésumé des évènements du mois venant d’un correspondant parisien0.01%ModeTendance de provenance parisienne5.64%HygièneConseils pratiques sur la tenue des maisons, secrets d’élégance raffinée, recette d’eau de toilette, conseils du docteur, etc.5.18%Savoir-VivreL'art de l’ameublement et plus encore selon un auteur français6.71%Art culinaireRecettes utiles et économiques2.30%Étude de caractère ou Peinture de mœursTravaux d'auteures canadiennes2.07%Conseils de la Mère GrognonRecommandations d'après le manuscrit d'une femme d'esprit0.74%Reproduction de journaux étrangersArticles venant de journaux extérieurs au Canada, comprend aussi quelques pages de conférenciers religieux sur la femme24.93%Corrections de locutions vicieusesReprises d'expressions et de manière de communiquer qui ne sont pas considérées correctes0.32%Feuilleton littérairePlusieurs récits et textes littéraires7.32%Chroniques de Joséphine Marchand4.66%Page pour les enfants2.65%Chronique mondaine, revue des livres et des théâtres3.69%Coin pour rireRébus, énigme, jeux de cartes, caricatures, etc.1%Ici et làCommentaires sur des sujets variés3.95%Paroles chrétiennes0.19%Petit cours de mythologie0.71%Chronique de littérature sous la signature de différents auteurs0.32%Articles signés YvonneArticles écrits par Marie Lacoste Guérin-Lajoie1.42%VariaEnquêtes, correspondants, actualités, collaborateurs spéciaux, musique, etc.6.97%Articles signés de Joséphine Marchand6.42%Articles signés de Marie VieuxtempsArticles signés sous un pseudonyme par Joséphine Marchand3.69%Articles signés de MétéoreArticles signés sous un pseudonyme par Joséphine Marchand4.28%Articles non signésProbablement des articles de Joséphine Marchand2.07%Publicités1.55%

Contexte de production du magazine Contexte littéraire Le fut une période assez timide pour les écrivaines francophones au Québec, puisque très peu d’entre elles écrivaient de la fiction durant cette période. Plusieurs limitations affectaient leurs activités, et certaines conditions contribuaient à écarter l’écriture féminine de l’espace public. À la suite de la publication du premier roman écrit par une femme en 1881, soit Angéline de Montbrun par Laure Conan, on se mit à se questionner sur les raisons de cette absence et sur la manière de rendre le climat plus propice pour les auteures féminines. Parmi les nombreux périodiques de l’époque qui avaient comme objectif la promotion de l’accès des femmes à la littérature se trouve Le Coin du feu.

C’est particulièrement à l’approche du qu’on observe un accroissement significatif du nombre de femmes de lettres canadiennes-françaises. La convergence du développement urbain, économique et médiatique permet de créer des conditions favorisant l’arrivée des écrivaines dans l’espace public. De plus en plus de réseaux et de cercles féminins apparaissent dans le décor littéraire, et ils sont dominés par deux grandes associations encadrant les activités des femmes dans la sphère publique : le Conseil national des femmes du Canada (CNFC) et la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB). Joséphine Marchand fut d'ailleurs membre du CNFC, et elle collabora avec la FNSJB dans leur section féminine. Elle fut temporairement vice-présidente du CNFC en 1894 et elle se fit porte-parole de la fédération auprès des Canadiennes-françaises, en même temps qu'elle dirigeait Le Coin du feu. Le périodique est paru pour la première fois en 1893, la même année que la fondation du CNFC, liant ainsi le développement des pratiques associatives des femmes au développement de la presse féminine, qui favorise et reflète les interactions qu'entretiennent des femmes de lettres. Le titre même du magazine est connoté du déplacement des pratiques féminines de nature privée à un engagement dans l'espace public, Le Coin du feu rappelant le foyer, la chaleur et l'espace domestique. Le magazine est également engagé dans la diffusion des activités littéraires et éducatives du CNFC.

On observe également un essor dans le milieu journalistique, et on recherche de plus en plus de lectrices féminines pour répondre au marché publicitaire. De simples lectrices, elles deviennent peu à peu collaboratrices, rédactrices puis directrices. Les journaux publient des textes signés par des femmes, et ensuite des chroniques pour et par elles. En concurrence avec les journaux généralistes, les périodiques féminins visent un marché plus restreint, ce qui constitue leur stratégie éditoriale. Les directrices des magazines féminins ont un désir de rapprochement envers leurs lectrices, une volonté d'offrir un espace réservé à elles.

Idéologie des deux sphères Malgré les nombreux regroupements de femmes qui commencent à se former, la fin du s'inscrit toujours dans une culture et une idéologie qui imposent un rôle particulier aux femmes. L'idéologie des deux sphères, publique et privée, prend vie dans la loi, la politique, l'économie et le social. La distinction sexuelle des rôles et des tâches accorde donc le domaine public, les affaires, la politique et l'économie aux hommes, alors que les femmes détiennent le domaine privé, les travaux domestiques, et le soin des enfants et du mari. L'industrialisation et l'urbanisation qui a débuté au milieu du siècle auraient contribué à l’expansion de ce modèle.