Durant la deuxième quinzaine du mois de , des manifestations ont lieu en Iran. Les manifestants protestent contre l'augmentation du prix du carburant annoncée par les autorités en prenant pour cible la République islamique et ses plus hauts dignitaires. Ce mouvement intervient dans un contexte de crise économique, le pays subissant une importante récession, alors que de vastes manifestations ont également lieu dans des pays voisins, en l'occurrence en Irak et au Liban. Après une répression violente et un arrêt du mouvement, les mensonges des autorités iraniennes au sujet du crash du vol 752 Ukraine International Airlines déclenchent une nouvelle vague de manifestations anti-régime en janvier 2020, plus restreintes et mobilisant essentiellement le milieu étudiant, dans le contexte d'une crise américano-iranienne.

La première vague de manifestations est associée à des émeutes : des membres des forces de l’ordre sont tués et de nombreux bâtiments sont incendiés. La répression est d'une ampleur inédite sous la République islamique : environ personnes sont tuées selon une enquête de l'agence Reuters, au moins 304 selon Amnesty International et au moins 208 selon l'ONU ; le nombre des arrestations est d'au moins selon Amnesty International et l'ONU. Les autorités iraniennes procèdent à une coupure de l'accès à internet d'une ampleur également inédite, et accusent les manifestants d'être des agents de l'étranger. Tous les médias, y compris étrangers, se voient interdire de relater les événements. Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, dénonce notamment .

Contexte

En Iran, les prix des carburants sont parmi les plus bas au monde en raison de fortes subventions et de la baisse de la valeur du rial. L'Iran est également l'un des plus grands producteurs de pétrole au monde, avec des exportations de plusieurs milliards de dollars chaque année. Selon le chercheur Vincent Eiffling, , et considéré comme par les Iraniens qui . La surconsommation d'essence pose des problèmes pour l’environnement ; Téhéran s'avère très pollué notamment à cause de l’utilisation de vieilles voitures.

Avec le rétablissement en 2018 des sanctions économiques américaines contre l'Iran, accrues notamment depuis , l'économie iranienne subit un net ralentissement : la récession est de -9,5 % dans le pays en 2019 d’après le Fonds monétaire international (FMI), l'inflation est de l’ordre de 40 % selon les chiffres officiels iraniens, la valeur du rial est tombée à son plus bas historique, le pouvoir d'achat en très forte baisse, le taux de chômage est de 12,5 % selon les autorités mais plus probablement au-dessus de 20 %, et les investisseurs étrangers tendent à retirer leurs capitaux... Ces sanctions ont fait tomber la vente de pétrole à ou barils par jour au lieu d'un peu plus de en 2018, alors que l’État a besoin d'en exporter un million et demi. En outre, la capacité de raffinage de l'Iran est limitée et les sanctions ont rendu difficile l’achat de pièces de rechange pour les usines pétrolières. Dans ce contexte, la popularité du président Hassan Rohani est en chute libre. Des millions de jeunes Iraniens, particulièrement touchés par le chômage, mettent en cause la mauvaise gestion économique et la corruption des autorités : le guide suprême Ali Khamenei et d'autres responsables ont appelé le pouvoir judiciaire à intensifier sa lutte contre la corruption.

Par ailleurs, une partie des Iraniens jugent trop onéreuse la politique étrangère interventionniste de leur pays, notamment en Syrie, en Irak et au Liban : selon Vincent Eiffling, celle-ci coûte . Au même moment ont cours des manifestations en Irak et au Liban, où les manifestants s'opposent notamment à l'ingérence iranienne. Selon Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), la révolte irakienne est indissociable des manifestations en Iran : .

Au-delà du Moyen-Orient, l'Iran rejoint une trentaine de pays secoués par des contestations depuis la fin de l'année 2018, qui tendent à s’ancrer dans la durée.. À l'instar de l'Iran, ces mouvements sont souvent déclenchés par l’augmentation du prix de produits ou de services de première nécessité : comme en Iran, l’essence en France et en Équateur ; le pain au Soudan ; le ticket de métro au Chili ; les appels téléphoniques en ligne au Liban. Ces mouvements ont également en commun d'.

Manifestations de novembre 2019 Annonce de la hausse du prix de l'essence Les manifestations commencent dans la soirée du à Ahvaz, après que le Haut Conseil de coordination économique a annoncé une augmentation de 50 % à toumans (11 centimes d'euros) pour les 60 premiers litres d'essence achetés chaque mois, mais de 300 % pour les litres suivants, soit 22 centimes d’euros. Le salaire minimum en Iran équivaut à par mois et le salaire moyen à environ par mois.

Le gouvernement affirme vouloir ainsi dégager des aides d’un montant de milliards de rials, soit environ d’euros, pour les 18 à de familles dans le besoin, selon des chiffres officiels, et non à combler le déficit budgétaire. La baisse des subventions à l'essence a été recommandée par les grands organismes internationaux et économistes libéraux. La hausse du prix doit aussi , et faciliter les exportations d'essence en limitant la consommation interne.

Selon la chercheuse Azadeh Kian, . Selon le chercheur Ali Fathollah-Nejad, spécialiste de l’Iran au Brookings Doha Center, « le moment choisi laisse à penser que l’État a agi par contrainte et par urgence face à un budget extrêmement serré, qui aurait compromis sa capacité de payer ses employés, y compris ses organes de sécurité, au cours des prochains mois ». Pour Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), , le régime excluant une baisse sensible des ainsi qu'à .

Manifestations et émeutes thumb|Manifestants à Isfahan.

Les manifestations éclatent quelques heures après l'annonce gouvernementale. Les manifestations ont lieu dans plus de , dont la capitale Téhéran à partir du , et rassemblent entre et personnes selon le ministre iranien de l'Intérieur. Une quarantaine sont concernées par les émeutes.. Les Iraniens les plus pauvres ne croient pas à l'annonce des autorités selon laquelle la hausse du prix de l'essence servira à leur apporter des aides financières : Jonathan Piron, historien et politologue, rappelle qu'en 2011, le président Mahmoud Ahmadinejad avait revu à la baisse les subsides accordés sur le prix de l’essence sans engendrer de manifestations ..

Si la majorité des défilés semblent avoir été pacifiques selon Amnesty International, des manifestants mènent des actions extrêmement dures. Des rapports se contredisent sur la présence ou non d'une ou de plusieurs personnes armées parmi les manifestants. Le régime confirme la mort de quatre membres des forces de l’ordre. De nombreux bâtiments sont attaqués et en proie aux flammes dans l'ensemble du pays, dont plus de 700 banques selon un recensement officiel, plus de 140 sites gouvernementaux, 50 bases des forces bassidjis (milices au service de la répression interne), des postes de police, des centaines de véhicules appartenant aux forces de sécurité, des dizaines d’immeubles, de centres commerciaux et de stations-service. Neuf hozeh elmieh (établissements supérieurs d’enseignement des sciences religieuses) ont brûlé. Des axes routiers sont bloqués.

thumb|right|150px|Le Guide suprême Ali Khamenei est pris pour cible par les manifestants. Comme lors des manifestations de 2017-2018, les manifestants ciblent la République islamique dans sa totalité, aussi bien les radicaux que les réformistes, le président Hassan Rohani que le Guide suprême Ali Khamenei, alors que la loi interdit de le critiquer.. Dans tout le pays, des portraits représentant Ali Khamenei sont brûlés ou détruits. Une statue de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, défunt fondateur de la république islamique, est détruite. Parmi les slogans : « Ni Gaza, ni le Liban, ma vie seulement pour l’Iran », « mort à Rohani », « mort au dictateur », « ils vivent comme des rois, les gens deviennent pauvres ». De nombreux manifestants demandent le retour de Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah, en exil aux États-Unis.

Le , Hassan Rohani se félicite d'avoir mis un terme à la contestation. Le , les manifestations selon le journaliste Jean-Pierre Perrin, bien que .

Selon Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), .

Coupure de l'accès à internet et interdiction de couverture aux médias En réaction, les autorités iraniennes interdisent rapidement l'accès à internet, officiellement pour rendre le pays imperméable à toute ingérence extérieure. Le degré de connexion du pays au Web mondial tombe au plus bas à 4 %. La manœuvre est facilitée par le fait qu’il n’existe en Iran que deux voies d’accès à l’Internet global et qu’elles sont l’une et l’autre sous le contrôle du gouvernement. Jason Rezaian, ancien correspondant en Iran du Washington Post, indique que . Selon le journaliste Jean-Pierre Perrin, ce permet aussi d’éviter que les manifestations nourrissent celles en cours en Irak, dont les participants dénoncent les agissements de Téhéran dans la région. Selon la chercheuse Azadeh Kian, .

Tous les médias, y compris étrangers, se voient interdire de relater les événements.. Les images des violences sont rares et proviennent exclusivement de la télévision d'État iranienne..

Après une dizaine de jours de coupure, l'accès à internet est progressivement rétabli à partir du .. L'ampleur de la coupure est inédite dans le pays : selon Ershad Alijani, journaliste spécialiste de l'Iran, . Les pertes économiques associées à cette coupure sont estimées à de dollars, touchant en particulier les entreprises d'import-export, le commerce en ligne, les agences de voyages et les start-up. Amir Nazemy, vice-ministre iranien des Communications, indique alors travailler sur un projet de loi qui permettrait une coupure plus concertée et moins brutale. Les courants plus conservateurs appellent, eux, à améliorer l'efficacité du réseau national d'information, uniquement accessible aux services étatiques, aux sites d'information locaux et aux applications validées par le gouvernement.

Le , l'accès au réseau international est de nouveau fortement restreint dans le pays, et même coupé dans certaines provinces, alors que certaines familles des victimes des manifestations de novembre ont appelé à des rassemblements pour commémorer leurs mémoires, conformément à la tradition iraniennes qui consiste à commémorer des défunts le jour de l'anniversaire de leur mort.. Des personnes ayant appelé à ces rassemblements sont arrêtées, étant accusées de participer à des projets contre-révolutionnaires selon l’agence Mehr, proche des conservateurs.

Répression

Répression létale Le régime ayant anticipé les manifestations, . Les autorités déploient leur arsenal létal à un rythme beaucoup plus rapide que lors des manifestations des années précédentes. Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), estime cependant que . Selon l'enquête de l'agence Reuters, le guide suprême Ali Khamenei rassemble, après les premiers jours de manifestations, ses plus hauts responsables de la sécurité et du gouvernement, dont le président Hassan Rohani : il déclare que et donne l'ordre de pour les manifestants. Un reportage du à la télévision publique iranienne confirme que les forces de sécurité ont tué des citoyens, affirmant que .