Svetlana Alexievitch : La Littérature au-delà de la littérature est à la fois un ouvrage collectif, dont la direction a été confiée à Jean-Philippe Jaccard, Annick Morard et Nathalie Piégay et un ouvrage de Svetlana Alexievitch elle-même. Il provient de l'intention du rectorat de la Faculté des lettres de l'Université de Genève d'attribuer le titre de docteur honoris causa à Svetlana Alexievitch. Comme c'est de la Faculté des lettres qu'émanait la proposition de nomination, il a semblé important à quelques enseignants de consacrer une journée d'étude intitulée Écrire, témoigner, la littérature au-delà de la littérature à Svetlana Alexievitch, considérée dans ce cadre comme femme d'écriture et non comme personnalité civique. Les résultats de cette journée, qui s'est déroulée le , sont présentés dans ce recueil. Le premier texte est dû à Svetlana Alexievitch et le dernier est un entretien de Svetlana Alexievitch avec Natalia Igrounova.
Sommaire
Premier texte À la recherche de l'homme libre,Une histoire de l'âme russo-soviétique par Svetlana Alexievitch (trad. Maud Mabillard)
Ce premier texte est l'allocution de Svetlana Alexievitch à l'occasion de la cérémonie du Dies Académicus au cours de laquelle l'Université de Genève lui a remis son doctorat honoris causa. L'auteure y expose des éléments de sa méthode de travail et de présentation de ses ouvrages, son intérêt pour la parole au quotidien, le choix du rapetissement des grands évènements à hauteur humaine. Elle explicite la conception qu'elle se fait de sa vie d'écrivaine qu'elle résume par cette formule : « Je suis une historienne de l'âme ; pour moi, les sentiments sont aussi des documents.» Elle évoque les ouvrages qui l'ont fait connaître depuis 1985 et notamment La guerre n'a pas un visage de femme (1985), La Supplication (1997), La Fin de l'homme rouge (2015) et les circonstances dans laquelle ils ont été écrits. Elle témoigne aussi de sa vie en Union soviétique, de ses séjours en Afghanistan (pour son livre : Les Cercueils de zinc), de ses visites sur le site de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Deuxième texte Svetlana Alexievitch, une écriture, En guise d'introduction par Jean-Philippe Jaccard (Université de Genève)
Sans vouloir minimiser l'importance de la distinction que représente le prix Nobel de littérature, Jean-Philippe Jaccard s'interroge d'abord sur le fait que le Nobel de littérature ne semble pas toujours neutre politiquement. D'Ivan Bounine à Alexandre Soljenitsine et Joseph Brodsky, on peut se poser la question de savoir si le prix aurait été discerné à ces auteurs russes et à d'autres encore s'ils n'avaient pas été immigrés, dissidents, interdits de publication dans leur patrie. Par ailleurs, comment Alexievitch, qui n'était au départ qu'une petite journaliste, a-t-elle pu arriver au Nobel avec une méthode si particulière de composition de ses romans, ou plus exactement de ses « romans de voix » ? L'auteure donne elle-même la réponse : c'est parce qu'elle est une « femme-oreille », comme elle se définit elle-mêmeConférence Nobel par S. Alexievitch, url=https://www.nobelprize.org/prizes/literature/2015/alexievich/25388-conférence-nobel-2/consulté le 15 septembre 2018 , qui écoute les témoins et les bruits du monde, ses matériaux de base.
Si témoignages recueillis sont souvent durs, plusieurs auteurs se rassemblent pour se demander comment ils ont pu nourrir une telle œuvre poétique lors de la journée d'étude de la Faculté de lettres, qui a pour titre : « au-delà de la littérature » .
Quant au genre littéraire, cela peut être qualifié de roman témoignage mais l'auteure elle-même parle de « roman de voix », la voix des êtres les plus blessés par des cataclysmes historiques. C'est dans La Supplication qu'est apparue pour la première fois l'originalité de la démarche de l'écrivaine. La catastrophe de Tchernobyl offrait une situation inédite. C'était une guerre, mais sans véritables combattants . Les voix qui s'expriment parlent en images, ce qui confère au livre sa dimension poétique (une des images les plus saisissantes est celle de la terre que l'on enterre) .
Troisième texte Le roman des voix par Nathalie Piégay (Université de Genève)
L'auteure de cette troisième partie se pose la question de savoir pourquoi les œuvres d'Alexievitch ne ressemblent à rien dans la tradition française. C'est que le roman français prend rarement en compte des catastrophes lointaines ou les catastrophes des autres. Alexievitch va sur le terrain à Tchernobyl ou en Afghanistan (pour son livre Les Cercueils de zinc) et y séjourne pour affronter la violence des situations, la souffrances des autres.
Parmi les voix qu'elle écoute, elle privilégie celle de « gens simples » car, pour elle, les intellectuels risquent, par leurs références livresques et culturelles trop nombreuses, d'altérer l'authenticité . Elle privilégie aussi la voix des femmes qui produisent « un discours plus sentimental, marqué par l'affect, moins politique, moins sensible à l'héroïsme ». Il ne s'agit pas de reprendre un partage archaïque des genres, insiste Nathalie Piégay, mais de tenir compte du fait que beaucoup de femmes entendues par Alexievitch exercent à la guerre des fonctions qui n'ont même pas de féminin, en raison du défaut de la langue (un sapeur, un fantassin, un mitrailleur).
C'est jusqu'au chœur antique dans les tragédies d'Eschyle que Nathalie Piégay remonte pour y trouver des correspondances avec les chœurs des ouvrages d'Alexievitch. Déjà à cette époque de l'Antiquité, le chœur était féminin lorsqu'il était dévolu à signifier le deuil. Dans La Supplication, « les mères endeuillées sont la voix de la tragédie par excellence » . Comme dans la tragédie grecque, le chœur est antipolitique en ce qu'il montre ce que la politique refuse de montrer .
Peut-on parler de roman à propos des œuvres d'Alexievitch ? se demande encore l'auteure du texte. Elle lui trouve plutôt quelque chose d'anti-romanesque. Aucun des textes ne met en scène un personnage qui soit porteur de sens pour le lecteur. On n'y trouve pas d'explications, de démonstration de la part d'Alexievitch.
Quatrième texte « Abandonologie » et poétique de la perte dans la littérature contemporaine, Remarques sur La Supplication de Svetlana Alexievitch par Claudia Pieralli (Université de Florence)
L'abandonologue est un auteur à la recherche de villages abandonnés, de bâtiments publics et privés en ruine, de structures et d'activités abandonnées pour en faire le lieu de ses récits. Ce genre de chercheur est désigné en italien par un néologisme entré dans l'Encyclopédie Treccani en 2014. : abbandonologo/a (abandonologue)Article d'Andrea Cirolla dans le Corriere della sera, 20 juillet 2014, section La Lettura, p.11. En Italie, c'est le roman Cade la terra de Carmen Pellegrino qui a répandu la notion d'abandonologie. Il permet de repérer les caractéristiques de ce concept nouveau. L'action du roman est placée dans un village imaginaire dont Pellegrino a eu l'idée en s'inspirant d'un village réel abandonné dans les années 1960 alors que des glissements de terrains permanents avaient fait fuir les habitants. D'autres textes sont significatifs de ce nouveau concept : le premier roman du russe Sergueï Lebedev, La limite de l'oubli, par exemple, dans lequel les vestiges des camps de travail du Grand Nord de l'URSS sont magistralement évoqués dans leur dimension mystique et politique.
Dans La Supplication apparaissent également des caractéristiques propres à l'abandonologie : c'est un recueil de récits de personnes ayant survécu à la catastrophe de Tchernobyl et qui vivent ensuite ou ont vécu dans les espaces abandonnés de la ville voisine de PripiatLe jeune écrivain ukrainien Markiyan Kamysh, de son côté, dans son roman La Zone, décrit ses expériences de stalker dans cette zone de Pripiat où il pratique l'abandonologie . À l'origine de la narration, il y a eu un ou plusieurs voyages de Svetlana Alexievitch dans la zone de Tchernobyl et de Pripiat. À la différence des « lieux de mémoire », les lieux évoqués par l'abandon n'ont pas été canonisés mais, au contraire, relégués dans l'oubli. À la différence des ruines de l'Antiquité, les territoires qui font l'objet de l'abandonologie ne renvoient pas à un passé glorieux, mais à un territoire dévasté et dénaturé. L'écrivain abandonologue ne se prononce pas sur la vérité du vécu. Ce qui compte, c'est de poser la question de la réappropriation de l'oublié.
Les romans russes contemporains sont très différents des romans italiens. Ainsi, La Supplication, selon Claudia Pieralli, ne présente pas d'esthétisation et l'auteure utilise une langue sèche et délibérément antipoétique.
Cinquième texte « Un doigt d'honneur au fond de la poche » ou le double langage du corps soviétique par Annick Morard (Université de Genève)
Au début des années 1980, les travaux d'écrivains et Andreï Siniavski ont permis de dégager la spécificité de la langue soviétique, une sorte de novlangue empreinte d'idéologie. Après 1960, un nouveau type d'expression dépouillé de ces attaches idéologiques est apparu, mais dans le domaine privé uniquement. Par ailleurs, la révolution culturelle en Russie au début du est à l'origine d'un langage du corps particulier. C'est sous cet angle qu'Annick Morard analyse dans cet essai l'œuvre d'Alexievitch.
1.La langue soviétique, entre langue de bois et « langue d'Érasme » Dans les années 1960 et 1970 émerge en URSS la « seconde culture », qui se développe au mépris de la culture officielle. C'est la réponse à la « langue de bois », grâce à la naissance des jeux de langage permettant de faire passer sous le vernis officiel une parole originale (la langue d'Ésope)La paternité historique de la fable est attribuée à Ésope.. Alexievitch propose, quant à elle, une écriture hybride dans laquelle coexistent des paroles contraires, des récits contradictoires.
2.Un corps soviétique au service de l'idéologie Le corps soviétique apparaît comme « un corps debout, un corps en parfaite santé, droit, dynamique ; rarement seul et toujours en mouvement, bien sûr, en marche vers l'avenir radieux ».
3. Le corps soviétique, un corps hybride Dans l'espace privé s'affiche un autre corps volontiers paresseux, peu soucieux de sa santé, parfois porté vers l'alcool. C'est la même idée que pour le double langage mais appliqué au corps. Annick Morard la fait ressortir de l'expression russe vivre avec un doigt d'honneur dans la poche (жить с фигой в кармане (zit' s figoj v karmane)), qui signifie « ronger son frein ». Le doigt tendu « au fond d'une poche semble réduit à exprimer les frustrations ... ».
4. Le corps invalide, corps témoin Dans La Supplication, il est question de corps abîmés, monstrueux, invalides, de ceux qui ont été irradiés à la centrale de Tchernobyl. Mais sont évoqués aussi les corps sains et en parfait état des liquidateurs avant l'exécution de leur tâche. Dans le système de valeurs soviétique, le corps invalide est immédiatement accompagné du refus du handicap contraire à ces valeurs. Sont invoqués à cette fin : la gloire, l'héroïsme, les victoires sur elles-mêmes des personnes devenues invalides. Le corps invalide devient un révélateur du système politique basé sur la dissimulation et d'une société « qui se cherche une identité unique, alors que celle-ci est multiple », hybride.
Sixième texte Le témoignage, entre histoire et littérature : à propos de La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch par Wladimir Berelowitch