Le , une manifestation antiparlementaire est organisée à Paris devant la Chambre des députés par des groupes de droite, des associations d'anciens combattants et des ligues d'extrême droite pour protester contre le limogeage du préfet de police Jean Chiappe à la suite de l'affaire Stavisky.

La manifestation tourne à l'émeute sur la place de la Concorde, faisant 14 victimes civiles, un mort chez les forces de l'ordre et plus de blessés le soir-même. Deux autres victimes civiles décèdent des suites immédiates de leurs blessures quelques jours plus tard et quatre autres des conséquences de leurs blessures portant ainsi à 19 le nombre total de morts du . La crise du est une des manifestations les plus sanglantes de la Troisième République, depuis la fusillade de Fourmies en 1891.. De nouvelles manifestations violentes se produisent les 7, 9 et . Le bilan de la répression policière s'élève au total à 30 morts sur l'ensemble de ces manifestations.

La crise provoque dès le lendemain la chute du second gouvernement Daladier et exerce une influence profonde et durable sur la vie politique française.

La République en crise Le contexte économique et politique

Fin , la catastrophe de Lagny-Pomponne provoque une grande émotion. La population réclame des responsables.

Au début de l'année 1934, le monde subit les conséquences de la crise économique issue du krach de 1929 et la montée des extrémismes.

En Italie et en URSS, Mussolini et Staline consolident leurs pouvoirs personnels. En Allemagne, Hitler, nommé chancelier le , obtient les pleins pouvoirs le de la même année. En Autriche, Dollfuss devient dictateur fasciste.

La France est touchée à partir de 1931 par la Grande Dépression, née en 1929 aux États-Unis. La crise économique et sociale frappe particulièrement les classes moyennes, soutien traditionnel de la République, le chômage passant de en 1932 à en 1934.. Or, le pouvoir se révèle incapable d'apporter des solutions et son budget devient fortement déficitaire. Les gouvernements se succèdent (six gouvernements de à ), constitués des mêmes hommes de la majorité, tour à tour institués puis discrédités.

L'antiparlementarisme est aussi alimenté par une succession de scandales politico-financiers : l'affaire Hanau (Marthe Hanau a utilisé ses appuis politiques pour attirer, grâce à son journal La Gazette du franc, les économies des petits épargnants), l'affaire Oustric (la faillite frauduleuse du banquier Albert Oustric précipite en 1930 la chute du gouvernement d'André Tardieu, dont le garde des Sceaux est mêlé à l'affaire), et enfin, cause directe des événements du , l'affaire Stavisky.

L'affaire Stavisky et ses conséquences

vignette|gauche|alt=deux portraits côte à côte : l'un moustachu et la coiffure en désordre, l'autre glabre et les cheveux lisses|Les visages d'Alexandre Stavisky : à gauche, une photographie d'anthropométrie judiciaire où il a l'apparence sous laquelle il est le plus connu ; à droite, le visage composé pour se dissimuler et brouiller les pistes vers 1926. vignette|, manchette de L'Action française du . Ce nouveau scandale, impliquant le Crédit municipal de Bayonne, éclate en . Apparaît alors le personnage d'Alexandre Stavisky, escroc lié à plusieurs parlementaires radicaux, dont un ministre du gouvernement de Camille Chautemps. La presse révèle ensuite qu'Alexandre Stavisky a bénéficié de dix-neuf remises de son procès, alors que le Parquet est dirigé par le beau-frère de Camille Chautemps. Le , Alexandre Stavisky est retrouvé mort. Selon la version policière, il se serait suicidé, ce qui suscite l’incrédulité. Pour la droite, il a été assassiné sur l'ordre de Chautemps, afin d’éviter des révélations. Quand, le , le député Jean Ybarnegaray demande devant la Chambre une commission d'enquête, le président du Conseil refuse : « Laissons la justice faire son travail. ».. Chautemps commet là une erreur psychologique qui alimente le discours de l'Action française.

Dès le , L'Action française incite les parisiens à huer les députés en criant .. Le soir du , le mouvement monarchiste manifeste.. Son numéro du proclame : .. et sympathisants répondent à l'appel le premier soir. Le , l'arrestation de , directeur du journal La Liberté, et de , directeur de La Volonté, jette sur le pavé, où l'Action française est rejointe par les Jeunesses patriotes.. La pluie rebute les protestataires le , mais les démonstrations reprennent, aussi nombreuses, les 19 et . Les étudiants de l'Action française et les Camelots du roi scandent : . Un nouveau débat sur l'affaire Stavisky le aboutit à un vote de confiance de la Chambre, majoritairement à gauche, en faveur du président du Conseil Camille Chautemps ().. La Fédération nationale des contribuables descend à son tour dans la rue, mais à un autre point de rendez-vous que celui de l'Action française. Le , la manifestation se grossit de communistes, qui se réclament des soviets et chantent l'Internationale.. Le garde des Sceaux, Eugène Raynaldy, étant mouillé à son tour, se retire et le président du Conseil jette l'éponge le . La démission du cabinet Chautemps apaise les revendications. En trois semaines, il y a eu près de et plusieurs centaines d'agents des forces de l'ordre ont été blessés. Maurice Pujo, de l'Action française, explique plus tard à la commission d'enquête : « On me dira qu'il est scandaleux d'arracher des bancs, de déraciner des arbres, de jeter sur la voie publique des grilles d'arbres. Il est certain que nous avons cherché le désordre dans la rue. Les manifestations n'ont pas d'autre but. »..

Changement de cabinet Le président de la République Albert Lebrun appelle le radical Édouard Daladier à constituer un nouveau gouvernement. Celui-ci reprend huit membres du précédent cabinet, y ajoute deux (François Piétri et Gustave Doussain), un républicain du centre (Jean Fabry), et Eugène Frot, homme nouveau et membre d'une loge maçonnique. La formation du cabinet est achevée le . Certains sont des hommes politiques du centre-droit comme Jean Fabry.

Tandis que la droite tente d’utiliser l’affaire Stavisky pour remplacer la majorité issue des élections de 1932, remportées par le Cartel des gauches, l’extrême-droite frappe plus fort : antisémitisme, xénophobie (Alexandre Stavisky est un Juif ukrainien naturalisé), hostilité à la franc-maçonnerie (dont Chautemps fait lui aussi partie), antiparlementarisme. Selon l'historien Serge Berstein, l'affaire Stavisky n'est exceptionnelle ni par sa gravité ni par les personnalités mises en cause, mais par la volonté de la droite de faire chuter un gouvernement de gauche sur ce thème, profitant du fait que les radicaux n'ont pas la majorité absolue à la Chambre des députés et forment donc des gouvernements fragiles. Du point de vue de la droite, cet énième scandale est la goutte d'eau qui fait déborder le vase des compromissions.

Le déclenchement de la crise du 6 février vignette|gauche|En réaction à la mutation du préfet de police Jean Chiappe (à gauche), le préfet de la Seine Édouard Renard (à droite) démissionne le .. Le , Paris apprend que son préfet de police, Jean Chiappe, est muté au Maroc : Édouard Daladier applique une série de mutations-promotions-sanctions pour éloigner les hommes éclaboussés par l'affaire Stavisky. Or le préfet de police est haï de la gauche, dont il entrave sans violence les manifestations depuis 7 ans, mais très aimé de la droite et de l'extrême-droite, pour lesquelles il manifeste une grande indulgence« Chiappe, Jean (1878-1940) », dans Gisèle et Serge Berstein, Dictionnaire historique de la France contemporaine : 1870-1945, éditions Complexe, 1995 , .. Les journaux de gauche l'accusent depuis plusieurs semaines d'être impliqué dans l’affaire Stavisky, mais la droite dénonce le résultat d’un marchandage avec les députés de la SFIO : départ de Chiappe contre soutien au nouveau gouvernement. Les ministres Piétri, Doussain et Fabry démissionnent le , imités le lendemain par Édouard Renard, préfet de la Seine. Le bruit court que le général Maxime Weygand, en conflit avec le président du Conseil, sera le prochain sur la liste des mutations. Le nouveau préfet de police est Adrien Bonnefoy-Sibour, auparavant préfet de Seine-et-Oise (à Versailles). Alors qu'il n'a pas d'expérience particulière de la capitale, il a été invité par le gouvernement à prendre ses fonctions avant même la parution de son décret de nomination au Journal OfficielLe Temps du 5 février 1934, p. 3., et son installation précipitée à la préfecture de police crée un malaise au sein de ses personnels et de ceux de la police municipale, comme le confirmeront par la suite les auditions de la commission parlementaire sur les évènementsVoir Le Temps du 14 avril 1934, pp. 4-5..

Aussitôt des appels à manifester sont placardés partout dans Paris : rendez-vous le (jour où le nouveau gouvernement doit être présenté à la Chambre) sur la place de la Concorde, à des horaires variables selon l'origine de la protestation. Les Jeunesses patriotes craignent une épuration anticléricale et antipatriotique : .. Les Phalanges universitaires interprètent la mutation du préfet de police comme le signal d'une révolution d'extrême-gauche : .. Le Front universitaire appelle à un rassemblement indépendant des affinités politiques : ..

La plupart des journaux de Paris s'indignent : la Liberté, L'Ami du peuple, L'Intransigeant, L'Écho de Paris, le Petit Parisien prennent fait et cause pour Jean Chiappe et publient des appels à manifester le à des endroits divers. L'Ami du Peuple, relayant l'appel de la Solidarité française, écrit : . L'Action française, après un bref billet de Maurice Pujo « À nos Amis. Aux Parisiens » les invitant à se tenir prêts « à l'heure et au lieu que nous leur indiquerons »L'Action française du 5 février 1934, p. 1., appelle le lendemain les Français à se rassembler devant la Chambre « Ce soir, à l'heure de la sortie des ateliers et des bureaux (...) au cri de « À bas les voleurs! », pour signifier au ministère et à ses soutiens parlementaires qu'ils en ont assez du régime abject. »L'Action française du 6 février 1934, p. 1..

Le gouvernement Daladier pense avoir affaire à une simple manœuvre politique qu'une démonstration de la force publique suffira à calmer. Les partis de gauche accréditent, après le , la crainte d'un complot destiné à renverser la République, en lien avec le renforcement du fascisme en Allemagne et en Autriche. Cette thèse est contestée par , commissaire à la Direction des renseignements généraux, et par , directeur à la préfecture de police, lors de leur interrogatoire par la commission d'enquête parlementaire.. Marcel Déat, député ayant été exclu de la SFIO en raison de ses dérives autoritaires, écrit en 1934 : .

Dans l'atmosphère surchauffée des premiers jours de février, les journaux parlent d'un recours à l'armée pour contrer la manifestation prévue. L'Action française et L'Écho de Paris évoquent, photographies à l'appui, des mitrailleuses transportées vers le palais Bourbon. Celles-ci font en fait partie d'un cortège de troupes venu rendre des honneurs militaires au général Lefèvre enterré ce jour-là. Le Jour et La Liberté annoncent un rassemblement de tanks dans les casernes de la rive gauche. La Fédération nationale des contribuables s'en plaint dans une lettre ouverte au président de la République..

Le soir du 6 février 1934 Les différentes manifestations Le , plusieurs manifestations ont lieu simultanément.

Les ligues d’extrême droite forment plusieurs cortèges. Elles jouent un rôle très important dans l'entre-deux-guerres, notamment lorsque la gauche est au pouvoir, ce qui est le cas depuis les élections législatives de 1932.