Ganymed (en français Ganymède), D.544, opus 19, , est un lied de Franz Schubert pour voix et piano composé en 1817 sur un texte de Johann Wolfgang von Goethe. C'est le deuxième des trois lieder composés sur des textes du poète durant le mois de . Ganymed est précédé par Auf Dem See (« Sur le Lac »), D.543, opus 92, , et suivi de Mahomets Gesang (« Chant de Mahomet »), D.549.
Contexte L’année 1817 marque un tournant dans la vie de Schubert, car ce dernier quitte le foyer familial pour s’installer chez son ami Franz von Schober et prendre ainsi son indépendance.. Libéré d'une vie familiale probablement oppressante et du métier d'aide-instituteur qu'il n'apprécie pasIbid., p.127, le jeune Schubert se retrouve libre de composer autant qu'il le souhaite. Durant cette période, le compositeur est très influencé par les poèmes de son ami Johann Mayrhofer. En effet, nombre de ses lieder s’inscrivent dans la thématique antique des textes du poète, ce qui est notamment le cas de Ganymed.
Cette année 1817 correspond également à la fin de ses leçons avec Antonio SalieriIbid., p.20, ce qui engendre chez le jeune Franz un regain d'intérêt pour les textes allemands. Cet intérêt est néanmoins déjà présent en 1816 car depuis cette date, Schubert avait sans succès tenté d’attirer l’intérêt de Goethe. Malgré l'ignorance du dramaturge vis-à-vis du jeune compositeur, ce dernier continuait d'utiliser les poèmes de l'auteur pour ses lieder. L'opus 19 lui est d’ailleurs dédié.
Texte +Texte originalRegroupements de SchubertTraductionTraduction de Roger Ayrault dans Johann Wolfgang von Goethe, Poésies (Des origines au voyage en Italie), traduction et préface par Roger Ayrault, Aubier, Paris, 1951, pp. 247-249.Wie im Morgenglanze Du rings mich anglühst,
Frühling, Geliebter !
Mit tausendfacher Liebeswonne
Sich an mein Herz drängt
Deiner ewigen Wärme
Heilig Gefühl,
Unendliche Schöne !
Daß ich diesen fassen möcht'
In diesen Arm !
Ach an deinem Busen
Lieg' [ich,] schmachte,
Und deine Blumen, dein Gras
Drängen sich an mein Herz.
Du kühlst den brennenden
Durst meines Busens,
Lieblicher Morgenwind !
Ruft drein die Nachtigall
Liebend nach mir aus dem Nebelthal.
Ich komm', ich komme !
Wohin? Ach, wohin?
Hinauf ! Hinauf strebt's.
Es schweben die Wolken
Abwärts, die Wolken
Neigen sich der sehnenden Liebe.
Mir ! Mir !
In euerm Schosse
Aufwärts !
Umfangend umfangen !
Aufwärts an deinen Busen,
Alliebender Vater !Wie im Morgenglanze Du rings mich anglühst,
Frühling, Geliebter !
Mit tausendfacher Liebeswonne
Sich an mein Herz drängt
Deiner ewigen Wärme
Heilig Gefühl,
Unendliche Schöne !
Daß ich diesen fassen möcht'
In diesen Arm !
Ach an deinem Busen
Lieg' [ich,] schmachte,
Und deine Blumen, dein Gras
Drängen sich an mein Herz.
Du kühlst den brennenden
Durst meines Busens,
Lieblicher Morgenwind !
Ruft drein die Nachtigall
Liebend nach mir aus dem Nebelthal.
Ich komm', ich komme !
Wohin? Ach, wohin?
Hinauf ! Hinauf strebt's.
Es schweben die Wolken
Abwärts, die Wolken
Neigen sich der sehnenden Liebe.
Mir ! Mir !
In euerm Schosse
Aufwärts !
Umfangend umfangen !
Aufwärts an deinen Busen,
Alliebender Vater !Dans l’éclat du matin De quels feux tu m’entoures,
Printemps, mon Bien-aimé !
En un afflux d’amoureuses ivresses,
Se presse vers mon cœur
Le sentiment sacré
De ton ardeur éternelle,
Beauté infinie !
Que ne puis-je t’étreindre
De ces bras !
Ah ! sur ton sein je suis
Étendu, je languis
Et tes fleurs et ton herbe
Se pressent sur mon cœur.
Tu viens calmer la soif
Ardente de mon être,
Brise exquise de l’aube,
Où vers moi le rossignol jette
Son cri d’amour, hors des brumes du val.
Me voici, me voici !
Mais où aller, mais où ?
Là-haut, être enlevé là-haut !
Les nuages flottants
S’abaissent, les nuages
S’inclinent vers l’amour soulevé de désir.
Vers moi, vers moi !
Et que, blotti en vous,
Je monte !
Enlaçant, enlacé !
Et que j’aille, en montant, me serrer contre toi,
Père, universel amour Dans le Ganymed de Goethe, Schubert retrouve la thématique de la Grèce antique chère à son modèle Mayrhofer. La signification personnelle du poème pour le compositeur demeure sujette à plusieurs interprétations. Il semble tout d’abord certain que Schubert avait connaissance de la dimension homo-érotique du récit, qui dans sa version originale relate les amours de Ganymède et de Zeus. Le jeune compositeur, désormais émancipé, fut certainement témoin de la vie de bohème de ses amis et de ce fait fut peut-être également tenté par l’amour homosexuel. Quant à la thématique de l’envol, prédominante tant dans le texte que dans la musique, elle peut également évoquer le départ de Schubert de la maison familiale. On peut aussi lire dans Ganymed la notion de Sehnsucht intérieure, cette aspiration vers un monde autre, sentiment partagé par le compositeur avec ses amis depuis 1816Brigitte Massin, op.cit., p.770. Enfin, la place majeure du « Père, universel amour » pourrait évoquer l’amour de Schubert pour son père, resté fort malgré le départ du jeune Franz..
Le poème de Goethe sur lequel s’appuie Schubert a été écrit vers 1774 et fut initialement publié en 1789 dans le recueil Goethes Schriften. Achter Band, Vol.8Disponible sur http://74.125.11.27/books?id=A81Gjs_fs2QC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q=210&f=false, pp.210-211.. La structure se compose de trois strophes de respectivement huit, neuf et dix vers libres, les deux premières étant séparées par deux distiques (« Dass ich dich fassen möcht’ / In diesen Arm ! » et « Ich komm’ich komme ! / Ach wohin, wohin ? »).
Le contenu du poème présente un traitement assez inédit et singulier du récit mythique de Ganymède. En effet, la version goethéenne diverge considérablement du mythe originel ; Zeus et sa métamorphose en aigle ainsi que le rapt et la transformation du jeune homme en échanson, deux éléments pourtant inhérents au mytheRené-Marc Pille, Le Ganymède de Goethe ou l'exaltation de l'immanence, dans Véronique Gély (dir.), "Ganymède ou l'échanson. Rapt, ravissement et ivresse poétique", pp.179-187, disponible sur https://books.openedition.org/pupo/1774 , demeurent absents. En réalité, plutôt que d’illustrer le jeu de séduction entre Ganymède et Zeus, Goethe exploite deux sujets principaux : l’amour et la fusion progressive du jeune homme avec la nature.
Chaque strophe constitue d'ailleurs un pas de plus vers cette fusion charnelle : la première strophe illustre une proximité avec la nature sans pour autant de contact concret : « De quels feux tu m’entoures », « Que je puis-je t’étreindre ». Ensuite, la seconde strophe marque d’ores et déjà une évolution car un réel contact est établi : « Ah ! sur ton sein je suis », « Tes fleurs et ton herbe se pressent sur mon cœur ». Enfin, dans la troisième et dernière strophe, la fusion a lieu : « Et que, blotti en vous ». Chaque strophe y fait référence avec une multitude de termes : « feu », « ivresse », « ardeur » (première strophe), ardente (deuxième strophe) et « désir » (troisième strophe). La nature est présente à travers l’évocation du printemps (première strophe), des fleurs, de l’herbe, du rossignol (deuxième strophe), des nuages (troisième strophe), etc. La prépondérance du milieu naturel s’explique par le mouvement littéraire du Sturm und Drang dans lequel Goethe s’intègre pleinement à l’époque. À son tour, l’amour est également présent dans chaque strophe à travers les mots « Bien-aimé », « amoureuses », « cœur », « sentiment » (première strophe) et « amour » (deuxième et troisième strophes).
Cependant, Schubert modifie la structure de Goethe en répartissant les vers en six strophes séparées par de brefs interludes pianistiques d'une à six mesuresEmmanuel Reibel, Schubert et Wolf face au Ganymède de Goethe, dans Véronique Gély (dir.), « Ganymède ou l’échanson. Rapt, ravissement et ivresse poétique », pp.189-197, disponible sur https://books.openedition.org/pupo/1775?lang=fr. . De cette manière, le compositeur amoindrit l’importance des deux distiques du poète qui constituent selon Emmanuel Reibel deux moments de scepticisme quant à la réalisation de la fusion entre la nature et l’homme, contrastant de cette manière avec le reste du poème.
Éditions vignette|Couverture dédicacée de l'édition de Diabelli : « Gedichte von Goethe. In Musik gesetzt für eine Singstimme mit Begleitung des Pianoforte und dem Dichter Verehrungsvoll gewidmet von Franz Schubert » (« Poèmes de Goethe. Mis en musique pour une voix avec accompagnement de piano-forte et pieusement dédié au poète par Franz Schubert »). Schubert-Online Diabelli Le manuscrit autographe, daté de , a disparu depuis 1928 à Vienne à la suite de l’exposition du centenaire de la mort de Schubert. Le lied est initialement publié en à Vienne par Anton DiabelliEmmanuel Reibel, op.cit. et est dédié par Schubert (sans permission) à Goethe. Ganymed y est précédé par An Schwager Kronos (D 369) et An Mignon (D 161). Cette publication est marquée « Etwas langsam » mais d’autres contiennent les annotations « Etwas geschwind » et « alla breve »Idem.. L'édition de 1825 est suivie en 1895 par celle de Breitkopf & Härtel à Leipzig dans le recueil Schubert’s Werke, Serie XX : Sämtliche einstimmige Lieder und Gesänge, Band 5. 1817-18, No.311. Le lied est ensuite publié chez les éditions Peters vers 1910 dans le recueil Gesänge für eine Singstimme mit Klavierbegleitung, Band 1, Ausgabe für Alt oder Bass. Enfin, Ganymed figure dans le premier volume (Lieder 1) de la quatrième série du Neue Schubert-Ausgabe (New Schubert Edition) paru chez Bärenreiter en 1970. Analyse de l'œuvre Ganymed est un lied Durchkomponiert (« composition continue »). Selon Christopher Gibbs, l'année 1817 coïncide avec un intérêt prédominant chez Schubert pour les compositions aux tonalités progressives et cela s'illustre parfaitement dans Ganymed. La construction musicale de Schubert pour ce lied est en effet très dynamique et représente un mouvement en avant: chacune des six strophes constitue un palier qui mènera à l’apothéose finale sur « Alliebender Vater ». Le caractère progressif de la musique se calque ainsi sur le caractère ascensionnel du texte.