La Société Tapis France Orient est une entreprise française fondée en 1923 à Marseille. Elle est le fruit de la conjonction de l'arrivée de réfugiés arméniens à Marseille et du manque de main-d’œuvre masculine, à la suite de la ponction de la Grande guerre. La Société est le résultat de l'initiative d'hommes politiques, de philanthropes et de financiers, soucieux de maintenir, à travers un projet humanitaire, un bon climat économique et social dans la région. Différents investisseurs ont participé à la constitution de la Société Tapis France Orient tels que les industriels René Imbert, Joseph Chapuis et le sénateur André HonnoratSéréna-Allier, 2007, . Au fil des ans, sous la direction de Zareh Tchouhadjian, elle sut résolument réorienter ses productions traditionnelles vers le style du moment, l'Art déco, dont elle devint, même modeste, un des acteurs.

Contexte vignette|Atelier de TFO Cannes-la-Bocca (06) Métier de nouage de tapis. Vers 1930.|221x221px

L'établissement des Arméniens à Marseille date du siècle, à la suite du traité dit des Capitulations signé entre le sultan Sélim II (1566-1574) et Charles IX de France (1560-1574). Les commerçants arméniens vinrent s'installer en France, leur commerce portant alors essentiellement sur l'importation de soieries. Elle se développa ensuite, au gré des tracasseries ou de la bienveillance des autoritésKévorkian, 2007, .Kerténien, 2007, Tékéian, 1929, et suiv.. Une première grande diaspora s'installe en France à la suite des massacres de 1895-1897 et du Génocide des Arméniens de 1915Kévorkian, 2006, en particulier à Marseille. Elle est suivie d'autres, en fonction des événements, jusqu'au traité de Lausanne en 1923traité de Lausanne en 1923, qui en définissant les frontières de la Turquie, excluait les populations chrétiennes, et en particulier arméniennes, de son territoire. Par la signature en d'un accord franco-turc, la France avait déjà cédé la Cilicie à la Turquie, sans garantir la protection des Arméniens présents ; tandis que les puissances occidentales (France, Angleterre, etc.) mettaient fin à leur soutien à la République arménienne.

La population qui nous intéresse est issue principalement de ces derniers événements ; bien souvent sauvée grâce à la Marine française présente sur les lieux (ex. : épisode du Musa Dagh). Les réfugiés arméniens arrivaient ainsi, par dizaine de milliers, dans le port de Marseille entre 1923 et 1928, avec une adresse inscrite sur leur passeport, et avec une obligation d'embauche : les hommes étaient orientés vers des manufactures de savonneries, les docks, les raffineries ou l'agriculture. Les emplois proposés aux femmes étaient surtout dans l'industrie textile utilisant leur savoir-faire ancestralPour mémoire, comme le cite Volkmar Gantzhorn, 1991, , les premières représentations de tapis arméniens se trouvent dans : l'Évangéliaire de Gagik de Kars, siècle, au Patriarcat arménien de Jérusalem, Codex et dans l'Évangéliaire de Drasahk (Cilicie), Universitätsbibliothek de Tübingeen (De). Codex MA XIII 1., en particulier le nouage des tapis, comme auprès de la Société Tapis France OrientGuerry, 2010, ., ou d'unités familiales plus petites, qui correspondaient parfaitement à cette activitéKévorkian 1991, . Elle est créée ainsi à côté des initiatives familiales, et participe depuis à la mémoire communautaire arménienneBelmonte, 2004, ..

Localisation Le siège social de Tapis France Orient se situait rue Diedé à Marseille ( arrondissement).

Deux de ses ateliers se trouvaient à Marseille, il y en a eu d'abord à Saint-Jérôme (aujourd'hui arrondissement), acquis le et le second à la Capelette (quartier de Marseille, aujourd'hui dans le arrondissement). Un troisième fut construit par la suite à la cité minière de Gardanne, à de Marseille, puis à Uzès.

Enfin, vers 1929, l'essor de Cannes, et de ses palaces, entraîne la création d'un atelier à Cannes La Bocca (91 route de Fréjus, l'ancienne Nationale 7 déclassée aujourd'hui en DN7). La photo nous montre un atelier assez conséquent.

L'atelier de Saint-Jérôme, le plus important, rassemblait sur un terrain de , tous les métiers et étapes de fabrication des tapis de la conception jusqu'au lavage, l'essorage, le lissage, et nécessitait la présence de 400 à

Acteurs de la société vignette|Portrait de Zareh Tchouhadjian (1931).|188x188px

Minas Minassian, qui était un commerçant en tapis, procéda le premier, à l'acquisition de la propriété pour y créer l'atelier de Saint-Jérôme, avec les industriels philanthropes René Imbert et Jacques Chapuis et le sénateur André Honnorat. Jusqu'en 1926, il put compter sur la contribution technique de Levon Mesropian.

Né en 1883, Zareh Tchouhadjian, de passage à Marseille avec sa femme et sa fille, fut contacté par les dirigeants en place, qui lui proposèrent, pour succéder à Minas Minassian, la direction technique des ateliers à partir du . Contrat accepté par le Ministère du Travail le . Sa compétence dans l'étude et la préparation des colorants végétaux destinés aux matières premières, principalement la laine servant à la fabrication des tapis d'Orient, devait donner une nouvelle dynamique à la Société. Son passé professionnel plaidait en sa faveur, en effet, après des études écourtées, au Robert CollegeRobert College, de Constantinople (Turquie), il avait commencé sa carrière, en 1908, comme directeur artistique et technique de l'Austro-Orientalische Handel Gesellschaft, dont le siège se trouvait à Vienne en Autriche. Il fut ainsi en contact avec Heinrich Jacoby, son directeur qui, en 1911, l'embaucha comme directeur artistique et technique de la nouvelle société en cours de création à Berlin, la PETAG (Persische Teppich Gesellschaft A.G.)PETAG, pour son usine de Tabriz en Perse.

Arrivé en 1912 sur place, et rapidement opérationnel, dans un pays en révolution, il subit ensuite malheureusement les événements tragiques dans la région, dus à la déclaration de la guerre en . En effet, bien que la Perse se voulût neutre, Tabriz et sa région furent occupés, tour à tour par les Russes, par les Turcs Ottomans et leurs alliés Kurdes ; le personnel allemand de l'usine avait été obligé de fuir et, en 1915, la direction de l'établissement fut confiée, par le siège de Berlin, à Zareh Tchouhadjian. Il avait assisté impuissant au pillage de l'usine, du matériel et des stocks de tapisLitten, 1920, télégrammes : 215, 218, 249, 267., mais où il avait pu quand même protéger des réfugiés arméniens, en particulier lors de la dernière invasion ottomane en 1918En arménien. Lettre de la Prélature de Tabriz du 20 juillet, 1920. Par cette lettre, d'ailleurs, le prélat, qui croyait Zareh Tchouhadjian encore à Tabriz, alors qu'il venait d'en partir, demandait une nouvelle fois son aide. In Coll. A. Tchouhadjian.

Devant l'intensification des dangers, il avait obtenu en 1920, en plein conflit, l'autorisation de rentrer au siège de la PETAG à Berlin où il dirigea un temps un atelier de teinturerie-lavage de tapis. Constatant la situation économique catastrophique (c'est la République de Weimar), il avait décidé d'émigrer à Londres, auprès de sa famille, avec sa jeune femme. Jusqu'en 1925, il avait exercé son métier auprès de la société anglaise « Cardinal & Harford », qui avait pris la commercialisation des tapis de la PETAG. Une fille leur était née, mais le soleil méditerranéen leur manquait, et ils avaient décidé d'émigrer une nouvelle fois, mais en Grèce cette fois. On connaît la suite.

Quelques années plus tard, au sortir de la crise de 1929, le , les investisseurs Robert Imbert, Joseph Chapuis et le sénateur Honnorat décidèrent d'un commun accord de céder la société à Zareh Tchouhadjian, qui prit dès lors le nom de Tapis France-Orient, Atelier Zaret.

Chronologie de la société vignette|Femmes au métier (à chaîne continue) vers 1930 dans un atelier de la société TFO.|201x201px

En 1923, création de la société Tapis France Orient à MarseilleDe nombreux documents relatifs à la période et à la Société sont conservés à l'Association pour la recherche et l'archivage de la mémoire arménienne, à Marseille..

En 1924, déclaration d'établissement d'une fabrique de tapis d'Orient « France-Orient » à Marseille, quartier Saint-JérômeArchives départementales des Bouches-du-Rhône, 14 M 12-308..

En 1926, la direction technique et le développement de l'activité des ateliers est confiée à Zareh TchouhadjianActe notarié définitif du 30 septembre 1926. Coll. A. Tchouhadjian.

En 1927, première visite d'Imbert et Tchouhadjian au Maroc pour un projet local de créationCorrespondances d'Archives 1926, 1929, 1946. Coll. A. Tchouhadjian.

En 1929, la crise frappe de plein fouet cette industrie et les incidences sont importantes sur les comptes de la Société.

En 1930, Zareh Tchouhadjian entre au capital de la société dont le capital est réduit des trois quartsCorrespondance et acte notarié du 24 février 1930. Archives. Coll. A. Tchouhadjian.

En 1932, Zareh Tchouhadjian devient propriétaire de la Société, qui se nomme dès lors :« Tapis France Orient, Atelier Zaret »Parution dans le "Journal de Marseille" du 26 mars et la "Semaine Judiciaire" du 25 mai. Acte notarié de cession définitive du 16 juillet 1932. Archives. Coll. A. Tchouhadjian..

En 1936, création d'un atelier « Zaret » à La Garenne-Colombes pour la création des modèles, des couleurs sur commande, etc.Kévorkian, Tchouhadjian, 2007, ..

En 1940, la guerre porte un coup d'arrêt à l'activité de décoration en général ; les deux établissements sont isolés de chaque côté de la ligne de démarcation, ce qui nécessitera un « Papierschein - Laissez-passer », des autorités françaises et allemandes, pour les voyages aller-retour de Zareh Tchouhadjian à Marseille. L'usine fut occupée par des troupes polonaises en retraite.

En 1942, association avec un industriel de Reims, Raoul Victor Iwan Voos, pour la création d'une nouvelle entité.

En 1946, après la guerre, reprise du projet Maroc par Zareh TchouhadjianÉchange de correspondances avec des responsables locaux. Coll. A. Tchouhadjian.

En 1946, dissolution et liquidation de Tapis France Orient, au profit de monsieur Raoul, Victor, Iwan Voos, qui se porte acquéreur de tout le matérielActe notarié du 28 mai. Archives. Coll. A. Tchouhadjian.

Moyens et production gauche|vignette|TFO Garderie d'été vers 1930.|170x170px vignette|TFO Fête de Noël de 1934.|170x170px

Dans ses différents établissements de Marseille, du Cannet et d'Uzès (Gard), en 1929, Tapis France Orient comptait près de , arméniennes en majorité. À Marseille, cette société possède 75 métiers à Saint-Jérôme, 36 métiers à l’Orphelinat, 35 métiers avenue de la Capelette, sous la direction de madame Papazian, 50 métiers à Uzès, directeur Yenook Armen, 25 métiers à Gardanne. À Marseille. les ouvrières gagnent une dizaine de francs par jour, maximum .

Une dizaine de familles avaient choisi d'installer des métiers, faits généralement en peuplier, à leur domicile. Leur savoir-faire ancestral dans la fabrication de tapis noués main, avec le nœud symétrique, leur permit d'adapter une production artisanale à une activité industrielle, pour répondre à la forte demande.

En plus de ses activités courantes, l'Atelier Zaret, installé à La Garenne-Colombes en 1936 fut spécialisé dans la prise en charge de la réparation des tapis anciens, en respectant bien leurs dessins et la teinture des laines aux couleurs délicates d'origine.

Dès le début, l'aspect social n'est pas oublié : une crèche, où les ouvrières pouvaient déposer leurs enfants, ou la présence d'enfants dans les ateliers. « En 1924, des Arméniens créent une fabrique de tapis d'Orient qui utilise le tissage manuel et teint les laines servant au tissage, s'installent dans les quartiers nord de Marseille et logent leurs ouvrières »Guerry, 2010, .. L'acte notarié de cession de 1932 confirme la présence de deux « bâtiments à usage d'habitations ouvrières ».

Fabrication vignette|TFO Gamme couleurs.|127x127px