vignette|Abbaye Saint-Remi, cloître La Vision d’Ansellus Scholasticus ou Vision d'Ansellus (en latin, Visio Anselli Scholastici ou Visio Anselli) est le récit d’un songe fait par un moine au , alors qu’il est de passage à l’abbaye Saint-Rémi de Reims. Dans son rêve, le Christ descend de sa croix et l’invite à le suivre en enfer pour délivrer les âmes prisonnières et les amener aux cieux. Son heure n’étant pas venue, il doit revenir sur terre et le Christ confie à un démon la tâche de l’accompagner et de le protéger des autres démons. Au retour, le moine apprend du démon que chaque année, à l’occasion de la fête de Pâques, le Christ revient en enfer pour délivrer les âmes des pêcheurs dont les péchés ne sont pas assez graves pour mériter la damnation éternelle.
Entre 1032 et 1047, Odon, l’abbé de Saint-Germain d’Auxerre commande au de mettre par écrit, sous la forme d’un poème, cette vision qu’ils ont tous deux entendue de la bouche même du moine. Ansellus compose un poème de 522 vers en octosyllabes rimés qu’il accompagne d’une lettre-préface adressée à Odon. Une version plus courte sera éventuellement adaptée en prose, mais on ne connait pas l’auteur ni le moment de la rédaction du texte.
La Vision d’Ansellus est reproduite dans une dizaine de manuscrits qui ont survécu jusqu’à ce jour. Elle s’inscrit dans le corpus des textes latins sur les visions de l’au-delà. Ces textes sont nombreux et leur popularité au Moyen Âge en a fait un genre littéraire: la littérature visionnaire.
La Vision d'Ansellus
Contexte de production Deux documents renseignent sur l’identité du visionnaire et de l’auteur du récit, ainsi que sur le contexte dans lequel l’œuvre a été produite. Le premier document est une lettre d’un abbé du nom d’Odon, demandant au frère Ansellus de rédiger le récit sous forme de poème. Elle est connue sous le titre d’Epistola Odonis Abbatis (ou lettre d’Odon abbé). L’autre est une lettre d’Ansellus qui accompagne le poème et qui lui sert de préface. Elle est connue sous le titre d’Epistola Scriptoris (ou lettre de l’écrivain). La première lettre n’a été découverte et éditée qu’en 2009. Elle a permis de résoudre plusieurs questions débattues depuis longtemps et d’apporter des rectifications importantes sur l’identité du visionnaire ainsi que sur l’ordre dans lequel les deux versions, en vers et en prose, ont été produites. L’éditeur de la lettre d’Odon a pu récemment faire le point et mettre à jour l'ensemble de nos connaissances sur le contexte et les personnes impliquées dans la production de la Vision d’Ansellus.
Dans ses premières éditions au , le récit a été intitulé Vision d’Ansellus en français (en latin Visio Anselli), laissant entendre qu’Ansellus était la personne qui avait eu la vision. Si l’identité du visionnaire a été débattue jusqu’en 2009, on a toujours su qu’Ansellus n’était que celui qui avait mis le récit par écrit. On a la preuve maintenant que le visionnaire est un moine et qu’il a eu la vision dans un rêve alors qu’il se trouvait au monastère Saint-Rémi à Reims. Ansellus et son abbé Odon ont entendu le récit de sa propre voix. On ne sait rien d’autre sur le moine, mais à la lecture des deux lettres, certains indices laissent entrevoir la possibilité qu’il ait appartenu au monastère dont Odon était l’abbé. alt=|gauche|vignette|Abbaye Saint-Germain d'Auxerre Odon est l’abbé qui commande la rédaction de la Vision. On l’a d’abord identifié à saint Odon de Cluny, mais on sait maintenant qu’il s’agit plutôt de l’abbé qui a dirigé le monastère Saint-Germain d’Auxerre de 1032, jusqu’à sa mort en 1052. Au moment de commander le poème, il est l’abbé d’Ansellus, mais sa lettre laisse entendre qu’il a déjà été son élève. À partir des années 1980, certains historiens ont pensé qu’Odon était le véritable visionnaire, mais sa lettre découverte en 2009 a invalidé cette théorie en désignant clairement le moine anonyme comme le visionnaire.
Le titre de Scholasticus qu’Ansellus se donne dans la lettre-préface du poème suggère qu’il est écolâtre, c'est-à-dire qu'il est maître d'école. La lettre d’Odon laisse par ailleurs entendre qu’Ansellus a eu comme maître Abbon de Fleury, mort en 1004. Les sources qui apprennent qu’Odon a été abbé de Saint-Germain d’Auxerre entre 1032 et 1052 révèlent aussi que c’est à cet endroit qu’il a reçu sa formation. On en conclut qu’Ansellus a joint ce monastère après avoir reçu sa propre formation à Fleury. Ansellus semble donc avoir composé le poème alors qu’il résidait au monastère d’Auxerre, même s’il peut paraitre étrange qu’Odon ait pris la peine de lui adresser la demande par écrit. Mais il est également possible qu’il eût quitté le monastère. Ansellus pourrait d’ailleurs être un certain Ansellus Archidiaconus qui a signé une charte à Auxerre en 1063. Cela signifierait que le moine ait éventuellement quitté l’abbaye pour exercer la fonction d’archidiacre. En somme, on sait depuis longtemps que la vision n’est pas celle d’Ansellus, ni celle d’Odon comme on l’a pensé jusqu’à récemment, mais celle qu’un moine anonyme a eue à Saint-Rémi de Reims.
Il est possible de préciser un peu plus la date de production du poème. Un court récit provenant du cinquième tome des Historiae de Raoul Glaber se rapporte à la même vision et serait une adaptation du texte d’Ansellus. Or, on sait que Raoul Glaber résidait à Saint-Germain d’Auxerre dès 1035 et que c’est à cet endroit qu’il a rédigé entre 1045 et 1047 le brouillon de ce tome. Ainsi, le poème aurait été composé entre 1032 et 1047.
On ne connait pas l’auteur de la version en prose de la Vision. On a cru longtemps qu’elle était antérieure à la version en vers, mais une analyse philologique a permis récemment de démonter qu’elle était plutôt postérieure. Cette conclusion a par ailleurs été confirmée par la lettre d’Odon éditée peu après. Comme la version n’existe que dans un seul manuscrit du , l’incertitude sur sa date d’origine est très grande. Forme du texte Dans sa demande, Odon prend soin de préciser à Ansellus qu’il veut que la vision soit mise « par écrit sous la forme rythmique ». Le poème qu’Ansellus compose comporte 522 vers octosyllabiques avec rimes. Dans la première édition de la Vision, le philologue Édélestand du Méril décrit la versification ainsi : « les vers ont huit syllabes, et son généralement liés par des rimes plates ou par des assonances; la pénultième est constamment brève, et les règles de l’élision ne sont jamais observées ». Dans son édition de la lettre-préface, André Wilmart observe par ailleurs que « la langue et le style [d’Ansellus], tout à la fois gauches et prétentieux, ne laissent pas de correspondre aux usages connus » de l’époque. Dans la plus récente édition critique de la Vision d'Ansellus, un chapitre est consacré à l’analyse métrique, linguistique et stylistique du poème. Le bénédictin Jean Leclercq remarque de son côté que dans le poème, « le style est plus fleuri, le récit est chargé d’enjolivements et de réminiscences historiques ou légendaires non dénuées de quelques pédanteries ».
La version en prose est substantiellement plus courte que le poème. Elle ne contient qu'environ 2000 mots. En comparaison avec le poème, le style est plus sobre. Les deux versions se suivent de près, mais Leclerc observe que la version en prose se limite aux faits bruts et se ne contient que quelques rares formules de la version en vers. Elle ne contient pas, par exemple, l’éloge de la ville de Reims qui relie la fondation de la ville à Romus, le frère de Romulus, et célèbre la mémoire de saint Rémi.
Récit détaillé de la Vision La Vision n’a été traduite que récemment, en italien, mais on en trouve une description assez détaillée ainsi que la traduction française d’un passage important dans l’ouvrage de synthèse de l'historien Claude Carozzi sur les visions de l’au-delà. Un résumé plus succinct est aussi disponible dans un article de Richard Shoaf, ainsi que dans un compte rendu de l’ouvrage qui présente la traduction italienne. vignette|Descente du Christ aux enfers avec sa croix|alt= La vision se produit dans le songe d’un moine peu avant l’office des matines, un dimanche de Pâques. Dans son rêve, il se voit dans l’église Saint-Rémi pendant la messe du dimanche des Rameaux. Alors qu’à titre de diacre il vient de terminer la lecture de l’Évangile de la passion, il voit le Christ descendre de la croix et lui demander s’il croit ce qu’il a lu. Après que le moine l’eût assuré de sa foi, le Christ qui tient dans la main une croix l’invite à le suivre. Ils se retrouvent tous deux en enfer alors que les « ministres des ténèbres » s’enfuient de frayeur. Le Christ confie alors les âmes purifiées des défunts aux anges pour être escortées jusqu’aux cieux. Le moine dont le corps n’a plus de pesanteur les suit puis se voit demander par le Christ où il veut aller. Il répond qu’il veut rester, mais le Sauveur lui rappelle que son temps n’est pas venu et qu’il doit retourner au monastère. Devant la peur du moine de repasser par l’enfer, le Christ ordonne à un démon de le ramener et de le protéger de toutes attaques de la part de ses semblables.
Sur le chemin du retour, ils rencontrent une foule d’ennemis infernaux qui cherchent à attraper le moine, mais il est protégé par le démon. Les deux se retrouvent donc à l’église Saint-Rémi. Le moine, toujours en rêve, range l’évangéliaire, retire chasuble et étole, puis regagne son lit. Alors qu’il est étendu, le démon lui demande de lui faire une place en lui rappelant qu’il vient de lui rendre un grand service. Malgré l’aspect peu rassurant du démon qui a « les dents noires, les cheveux en désordre, les yeux sanguinolents, les pieds d’un ours, les griffes d’un lion, le poil d’une chèvre noire », le moine accepte, confiant de la puissance protectrice du Christ.