La querelle des Inversions est un débat intellectuel des portant sur la supériorité de la langue française sur la langue latine qui s'articule autour de l'idée que le latin, a contrario du français, inverserait l’ordre des mots d’une phrase, relativement à un prétendu ordre naturel de ceux-ci, lié à l’élaboration et à l’expression de la penséeLe présent article ne s'intéresse qu'à la question de l'inversion. Les textes évoqués ne sont analysés que sous cet aspect, même s'ils traitent plus globalement, et parfois plus utilement, de la supériorité du latin.. Dit autrement, l'ordre des mots en français correspondrait mieux au cheminement de la conception des idées.

Contexte Les débats sur la supériorité ou l'efficacité des langues sont aussi anciens que les réflexions sur leurs natures et leurs origines. La supériorité du français sur le latin en particulier est déjà très défendue au cours du Henri Estienne, Project du livre intitulé « De la precellence du langage françois », Paris, M. Patisson, 1579 (rééd. Paris, Librairie Garnier frères, 1930) () ; Charles De Bovelles, ‘’La Différence des langues vulgaires et la variété de la langue française’’, 1531 ; Du Bellay, Joachim, La défense et illustration de la langue française suivie de De la précellence du langage françois, 1549., tant sur le plan littéraire que sur le plan politique.

Au , à une époque où le français tend à s'imposer sur le latin — qui avait dominé la Renaissance — et vise à l'universalité, une partie des débats se fixe en particulier sur l'ordre des mots dans la phrase, assez libre en latin et plus strict en français, au regard de leur efficacité et de leur adéquation au fonctionnement de la pensée.

Les arguments restent subjectifs ou idéologiques et les débats très théoriquesLa diversité des constructions tend de toutes façons à présenter le débat comme nettement plus complexe., mais surtout amorcent la querelle, plus générale, des Anciens et des Modernes. Au reste, les échanges intéressent surtout par leurs débordements sur les terrains de la philosophie, de la philosophie du langage, de l'esthétique et de la traductologie.

Débat de Louis Le Laboureur avec Charles Dupérier (juillet 1667) Il semble que ce soit Louis Le Laboureur qui soit le premier à avancer l'argument de l'ordre grammatical pour opposer le français au latin, en . Dans ses Avantages de la langue françoise sur la langue latineLouis Le Laboureur, Les avantages de la langue françoise sur la langue latine, Paris, chez Florentin Lambert, 1667, 30 p. (disponible dans GoogleBooks)., il rapporte son débat avec Charles Dupérier1622-1692, poète français. C'est l'exemplaire de référence pour les paginations qui suivent. qui défend la grandeur du latin. Le Laboureur lui oppose une argumentation méthodique au terme de laquelle il conclut que la supériorité du français tient à l'ordre de ses mots.

Le Laboureur explique d'abord que, pour comparer les deux langues, la quantité de mots nécessaires pour exprimer une idée ne compte pas moins que leur ménage, c'est-à-dire leur organisation.

Le débat se porte ensuite sur la versification qui, dans chaque langue, force peu ou prou l'ordre des mots dans la phrase ; en français, la poésie est basée sur la rime, tandis qu'en latin elle se base plutôt sur la cadenceLa dichotomie est un peu réductrice, mais c'est ainsi que se polarise le débat de Le Laboureur et Périer.. Mais, dit Le Laboureur, la rime est aussi naturelle à la poésie française que la cadence n'est indissociable de la poésie latine.

Le Laboureur en appelle à la Nature : la méthode de versification est naturellement liée à la langue et, la rime est, en tous cas, mieux adaptée à la poésie française que la cadence des latins. À cette étape, il renvoie les deux poésies dos à dos.

Pour contrer Périer qui considère la rime comme ennuyeuse, Le Laboureur fait cette fois appel à la Raison.

Vient alors l'évocation de la supériorité de la versification française : sa sonorité, explique Le Laboureur est meilleure.

Et tout cela tient finalement au fait que la langue française () et que les mots ().

Au reste, au moment où il rédige ce mémoire, Le Laboureur est probablement occupé à lire le Discours physique de la parole, paru quelques mois plus tôt, en . C'est là qu'il va prendre le matériau pour développer l'idée du rapport entre l'organisation de la phrase et de la pensée : (). Sur cette base, il compare un extrait de l’Énéïde de Virgile avec l'ordre dans lequel les mots doivent en être pris pour être traduits en français, et conclut : (). ().

Échanges entre Le Laboureur et Sluse (1668-1669) Samuel Sorbière réédite les Avantages de Le Laboureur en 1669Samuel Sorbière (éd.), Avantages de la langue françoise sur la langue latine par M. Le Laboureur, Paris, Guillaume de Luyne, 1669 (disponible dans GoogleBooks). Cet exemplaire est celui de référence pour les paginations qui suivent. et l'accompagne de réponses successives de René-François de Sluse, défenseur de la supériorité du latin, et de deux autres mémoires de Le Laboureur, pour composer un ouvrage dialectiqueIl s'en explique dans l'épître dédicatoire : . On observe que le débat ne fut pas direct entre les deux hommes qui ne s'échangèrent leurs arguments que par l'intermédiaire de Sorbière.

Lettres de Sluse (novembre 1668) Dans le cadre de cet article, les deux lettres de Sluse peuvent être considérées ensemble car leur auteur n'a pas reçu d'élément nouveau de Le Laboureur dans l'intervalle.

Dans sa lettre du , il défend la supériorité du latin sans aborder directement la question de l'inversion. Il conteste plus la forme que le fond de l'argumentation de Le Laboureur, mais se perd à son tour dans les arguments subjectif ou d'autorité et les exemples ; là où celui-ci en appelle, par exemple à la Nature, Sluse répond que .

Au reste, il n'est pas dupe de la focalisation de l'argumentation sur le cas particulier de la poésie : (p. 91) et convoque à ce sujet la philosophie naturelle et la musique, sans entrer dans les détails : (p. 108-109).

Il s'interroge ensuite sur l'argument à retenir pour juger de la supériorité d'une langue sur l'autre : (p. 102).

Dans sa seconde lettre, du , Sluse oppose les versifications latine et française et confirme sa préférence au rythme de celle-là aux rimes de celle-ci, sur la base d'arguments qui restent subjectifs. Dans l'unique passage où il évoque l'ordre des mots, il renvoie les deux langues dos à dos : (p. 277).

Dissertation de Le Laboureur du 30 novembre 1668 Le Laboureur revient sur cette idée qu'il n'avait encore qu'évoquée : le français exprime les choses par ordre et comme on les conçoit. Sans doute a-t-il alors achevé sa lecture du Discours physique de la parole de Cordemoy, ce qui ne manque pas d'influencer positivement la qualité de son discours et de son argumentation.

La valeur d'une langue, poursuit-il, tient à la richesse de son vocabulaire (p. 119) mais aussi à l'ordre des mots (p. 120), et, quant à cet ordre, (p. 121), car (p. 149) ; (p. 151-152).

Dissertation de Le Laboureur du 3 janvier 1669 Dans une lettre du , Laboureur développe son argumentationTroisième dissertation de monsieur Le Laboureur à monsieur de Sorbière, servant de réponse à la lettre précédente [c'est-à-dire celle datée de Liège, le 29 novembre 1668, qui précède immédiatement dans le volume]. In : Samuel Sorbière (éd.), Avantages de la langue françoise sur la langue latine par M. Le Laboureur, Paris, Guillaume de Luyne, 1669, p. 282-330.. La date permet de penser qu'ici Le Laboureur a eu l'occasion de prendre connaissance des arguments de Sluse.

Le différend ici clairement ouvert : le mot "querelle" est employé., pour la première fois semble-t-il, même si Le Laboureur reproche à Sorbière de l'y avoir engagé malgré lui. Il estime par ailleurs, poliment, ne pas être le plus compétent, pour défendre la cause ; il renvoie à Gilles MénageIdentifié comme l'auteur de la longue préface placée en tête de l'édition de 1656 des œuvres de Jean-François Sarrasin, disponible dans . qui et à .

Sur le fond, le débat se prolonge sur la question, spécifique, de la poésie. Il reproche à Sluse de confondre, comme ses exemples latins le permettent, la structure du vers (avec l'endormissante césure) et la rime (qui n'existe pas en latin).

Regard de Bayle (1727) Malgré leur dimension d'apparence anecdotique, ces échanges entre Sluse et Le Laboureur n'en laisseront pas moins de traces dans les esprits. Près de 50 ans plus tard, Pierre Bayle les commente encore.

Jean Desmarets de Saint-Sorlin À la suite des critiques formulées par Boileau à l'encontre de son poème Clovis ou la France chrétienne (1657), Jean Desmarets de Saint-Sorlin publia en 1670 un essai intitulé Comparaison de la langue et de la poésie française avec la grecque et la latineLa Comparaison de la langue et de la poësie françoise, avec la grecque et la latine : et des poëtes grecs, latins & françois et les Amours de Protée et de Physis, dédiez aux beaux esprits de France, Paris, T. Jolly, 1670 (., dans lequel il concluait à la supériorité de la première, et qui donna le coup d'envoi de la querelle des Anciens et des Modernes, où il se montra un des plus acharnés contre les Anciens.

Gilles Ménage, Les Observations de M. Ménage sur la Langue Françoise, Paris, Chez Claude Barbin 1672. François Charpentier, Deffense de la langue françoise, pour l’inscription de l’Arc de Triomphe dédiée au Roy, Paris, chez Claude Barbin, 1676. César-Pierre Richelet, Dictionnaire françois contenant generalement tous les mots Et plusieurs Remarques sur la Langue Françoise, le tout tiré de l’usage et des bons auteurs, Genève, chez David Ritter et Vincent Miège, 1693. Claude Buffier, Examen des préjugés vulgaires pour disposer l’esprit à juger sainement de tout, Paris, Mariette, 1714 (). Gabriel Girard, Les Vrais principes de la langue françoise, ou la Parole réduite en méthode, Paris, Le Breton, 1747 (). Charles Batteux, Lettres sur la phrase française comparée avec la phrase latine, à Monsieur l’abbé d’Olivet, 1748.

Condillac

Dumarsais

Denis Diderot En 1751, Denis Diderot publie sa Lettre sur les sourds et muetsParis, Bauche, 1751., .

N.-A. Pluche Noël-Antoine Pluche, La Mécanique des langues et l'art de les enseigner, Paris, Vve Estienne et fils, 1751.

Pierre Chompré Pierre Chompré, Introduction à la langue latine par la voie de la traduction, 1751.

D'Alembert Jean Le Rond d'Alembert, Éclaircissement sur l'inversion, et à cette occasion sur ce qu'on appelle le génie des langues. In : Essai sur les éléments de philosophie, 1759.

Nicolas Beauzée Nicolas Beauzée est l'auteur du long article « Inversion » inséré dans le 8 volume de l’Encyclopédie, publié en 1765p. 852a–862b ; lire en ligne..

Notes et références

Annexes Bibliographie Marc Dominicy, La querelle des inversions, Dix-huitième siècle, 1984, n° 16, p. 109-122. Ulrich Ricken, Grammaire et philosophie au siècle des Lumières : controverse sur l'ordre naturel et la clarté du français, Publications de l'université de Lille, 1978 Evelyne Argaud, Les enjeux des représentations des langues savantes et vulgaires en France et en Europe aux . Affirmer des prééminences et construire une hiérarchisation, Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 2009, n° 43, en ligne. M.-A. Bernier, La Lettre sur les sourds et muets (1751) de Denis Diderot : une rhétorique du punctum temporis. Lumen, 1999, n° 18, p. 1–11. Pierre Villey, Les sources italiennes de la « Déffence et illustration de la langue française », Paris, Bibliothèque littéraire de la Renaissance, 1908. Lieven D’hulst, Observations sur l’expression figurée en traductologie française (), TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 6, n° 1, 1993, p. 83-111. Stéphane Lojkine, D’un long silence... Cicéron dans la querelle française des inversions (1667-1751), Ciceroniana Online, Open Journal Systems, 2020. Lire en ligne.