L’université de Cervera est une ancienne université qui a été en activité entre 1717, , et 1842, date à laquelle elle fut transférée à Barcelone. L’université, destinée à remplacer les six autres que comptait alors la Catalogne (dont celle de Barcelone), avait vu ses statuts adoptés en 1726 et comprenait les facultés de théologie, de droit canon, d’humanités, de médecine, de philosophie et de droit civil. Avant l’instauration d’un recrutement sur concours, la composition du corps professoral releva d’abord du pouvoir discrétionnaire du capitaine général, puis de la décision royale. Témoin d’une influence jésuitique marquée, sur les vingt-quatre chaires que comptait l’organigramme initial, neuf étaient détenues par des jésuites.

Après 120 ans d’existence, la pérennité de l’université de Cervera se vit menacée par la ville de Barcelone, qui entendait refonder une université dans ses murs. Avec l’ascension de la classe bourgeoise, un régime politique libéral s’implanta progressivement en Espagne entre 1832 et 1840, le courant libéral exerçant en effet sur la jeune reine Isabelle une influence de plus en plus forte ; la concomitante propension à fermer les centres universitaires qui avaient été installés dans des endroits distants des centres d’activité et de les transférer vers les grandes villes favorisa la position de Barcelone, au détriment des prétentions de Cervera, réputée soumise à l’Église et axée principalement sur l’aristocratie. Un décret royal de 1835 autorisa la création à Barcelone, selon le régime d’enseignement privé, de chaires de droit civil et canon et d’éloquence judiciaire, et en , le gouvernement central finit par décider le transfert de l’université de Cervera vers Barcelone, quoiqu’encore à titre provisoire. Parallèlement, la situation à Cervera s’était progressivement détériorée, quatre de ses facultés ayant dû être fermées pour cause de guerre civile, tandis que circulaient des rumeurs d’une connivence de l’université de Cervera avec la faction carliste — rumeurs confirmées quand en 1837 plus d’une douzaine de ses professeurs prirent la fuite pour Solsona, ville au pouvoir des carlistes, où ils se proposaient de mettre en place une université conservatrice. La défaite carliste scella le sort de l’université de Cervera : par un décret d’, signé par le régent, le général Espartero, les universités de Catalogne furent regroupées en une seule, sise à Barcelone.

Le bâtiment de l’université de Cervera, érigé de 1718 à 1740 et classé au titre des monuments historiques, est un imposant édifice de plan rectangulaire, cantonné de tours carrées à toit en pavillon. La longue durée de sa construction explique la coexistence de deux styles d’architecture nettement distincts : de la première phase de construction date la façade principale (occidentale), de style baroque, comprenant en particulier un portail d’entrée surmonté d’une statue de l’Immaculée Conception et coiffé d’un pignon chantourné ; à la seconde remonte la monumentale façade intérieure, de style néoclassique, et le Paranimf, à la fois chapelle et salle de cérémonie, célèbre pour son retable sculpté.

L’institution universitaire

Fondation

En 1717, Philippe V ordonna par décret, d’une part, la suppression des sept universités de Catalogne (nommément : celles de Lleida, de Barcelone, de Gérone, de Tarragone, de Tortosa, de Solsona et de Vic) et, d’autre part, la création d’une université unique centrale dans la ville de Cervera.. Par sa décision, le roi Philippe V entendait récompenser la ville de Cervera pour sa fidélité à la cause bourbonnienne lors de la guerre de Succession, en même temps que de châtier Barcelone pour s’être mise sous la bannière des Habsbourgs... Il était prévu par ailleurs que le financement du nouvel établissement serait assuré par les rentes dont avaient bénéficié les universités catalanes supprimées, notamment les droits portuaires de Salou..

L’édifice destiné à héberger le nouvel établissement fut initialement projeté par l’architecte barcelonais Francesc Soriano (1731-1745), avant que le chantier ne fût pris en mains par Miguel Marín. Les longues années que dura sa construction expliquent la coexistence de deux styles d’architecture nettement distincts. De la première phase de construction date la façade principale, de style baroque, construite en pierre de taille, et présentant un portail monumental flanqué d’une double colonne de chaque côté, dans le pignon chantourné duquel se dresse la figure de l’Immaculée Conception, patronne de l’institution, avec à ses pieds une plaque commémorative en bronze ; au sommet dudit pignon s’élève la couronne royale, signalant la fondation par initiative monarchique. À la deuxième phase remonte la monumentale façade intérieure, de style néoclassique, dotée notamment d’un fronton ionique et d’une allégorie de la Sagesse. L’édifice, de plan général carré, renferme trois cours intérieures, dont deux cours carrées jumelles, ornées chacune en leur milieu d’une fontaine surmontée d’un dauphin que chevauche un enfant. La façade intérieure permet d’accéder à un vestibule d’où partent deux grands escaliers et où s’ouvre la porte donnant accès à la chapelle, concurremment salle de cérémonie (paranimf), constituée de trois nefs que vient couronner une coupole hémisphérique et qui conserve un retable d’albâtre de l’architecte et sculpteur Jaume Padró.

Les cours universitaires commencèrent à être dispensés dans les nouveaux locaux en 1740, après que l’université fut parvenue à réunir en son sein les facultés de théologie, de droit canon, d’humanités, de médecine, de philosophie et de droit. Viendront y étudier Josep Finestres, Narcís Monturiol, Joan Prim, Jaume Balmes, Milà i Fontanals, Antoni Gimbernat i Arbós et Josep Melcior Prat.

Premières décennies

La composition du corps professoral relevait de la décision personnelle du capitaine général, le prince de T'serclaes de Tilly, qui faisait son choix parmi les adulateurs de Philippe V. Les cours débutèrent le , avec un succès très mitigé. En effet, dans une lettre du à Madrid, les regidors du chef-lieu de la comarque de Segarra exprimaient leur crainte que « les professeurs ne fussent plus nombreux que les étudiants ».

Durant trois ans, les études universitaires à Cervera resteront peu importantes, cependant Philippe V, en promulguant depuis Ségovie le décret d’érection du , conféra sa première approbation officielle à la fondation de l’université de Cervera. Ledit décret rappelle sommairement les motifs ayant induit le roi à établir à Cervera l’université unique de toutes les terres de la principauté de Catalogne ; fait état de ses recettes ; énumère les chaires et les facultés qui s’établiront en elle ; fixe les dotations, en promettant qu’elles seront augmentées si le budget pour l’édification de l’université se révélait insuffisant ; et annule toutes les autres études supérieures existant en Catalogne. En 1717 donc, l’université de Cervera était dorénavant un fait, de même qu’était consommée la destruction massive de toutes les autres de Catalogne, les recettes de celles-ci passant à la nouvelle académie bourbonienne.

Les premières nominations de professeurs à l’université de Cervera seront de la compétence royale de Philippe V et jusqu’en 1725, année où fut convoqué le premier concours professoral, se répartiront ainsi que suit : vignette|Maquette de l’édifice, dans le parc Catalunya en Miniatura. Faculté de théologie : sept chaires à pourvoir, dont deux de doctrine thomiste, attribuables à un frère dominicain et à un frère augustin ; deux de doctrine suariste, à un jésuite et à un bénédictin ; une de scotisme, à un franciscain ; une d’écritures saintes et de langue hébraïque, à un jésuite ; et une de morale, à un jésuite. Faculté de droit canon : trois chaires à pourvoir, dont seulement deux seront adjugées, à des enseignants laïques. Faculté de droit : trois chaires, toutes trois revenant à des laïques. Faculté de médecine : quatre chaires, attribuées respectivement à des docteurs résidant à Lérida et à Calaf, et, pour les autres deux, à Cervera. Faculté de philosophie : deux chaires, la thomiste dévolue à un docteur de Calaf, et la suariste à un jésuite. Humanités : quatre chaires de grammaire latine et grecque, et une de rhétorique, toutes devant échoir à des jésuites et dotées par la municipalité de Cervera.

L’organigramme enseignant initial comportait ainsi vingt-quatre chaires, dont neuf étaient détenues par des jésuites, ce qui, avec la présence qu’allaient maintenir les pairs de la Compagnie jusqu’à leur expulsion des territoires d’Espagne en 1767, devait laisser sur l’université de Cervera une évidente empreinte jesuitique.

Imprimerie

L’université de Cervera jouissait de divers privilèges, dont celui de l’impression en privé de livres de l’enseignement commun. Ce privilège, susceptible de valoir à l’université un important accroissement de ses ressources économiques, avait été instauré par le décret royal du et interdisait l’impression dans toute autre imprimerie de la principauté de Catalogne, de même que l’introduction dans l’université de tout texte ayant été imprimé en dehors de sa propre imprimerie..

L’actuelle Bibliothèque de réserve de l’université de Barcelone conserve plus de 300 ouvrages publiés par l’université de Cervera., ainsi que plusieurs exemplaires des marques d’imprimeur qui ont servi de signe d’identification de l’université tout au long de son existence. et sur lesquelles apparaissait l’effigie de l’Immaculée Conception, patronne de l’institution.

Déclin et transfert vers Barcelone

vignette|redresse|L’une des deux tours de la façade intérieure.

La municipalité de Barcelone décida, dans sa séance du , de tenter d’obtenir le rétablissement au moins partiel de quelques chaires universitaires dans la ville, sans prétendre, pour l’heure, au transfert de l’université de Cervera. Il fut convenu d’élever une requête à la Cour, par l’intermédiaire du capitaine général, portant sur sept chaires professorales de droit civil (droit romain et droit espagnol), lesquelles seraient appelées à être dirigées par le régent de l’Audiencia et resteraient sous l’égide du capitaine général. Cependant, le roi Ferdinand VII mourut le de la même année sans avoir répondu à la sollicitation municipale, qui aurait tendu à une restauration progressive de l’université de Barcelone.

Sous Isabelle II, la municipalité de Barcelone renouvela sa pétition. Le capitaine général Llauder la soutint résolument, mais en outre fit valoir la nécessité de transférer l’université à Barcelone, attendu qu’il devenait dangereux, pour la consolidation du trône de la reine, de garder loin de la vigilance des autorités un si grand nombre d’âmes. Llauder dépeignit l’université de Cervera comme un foyer de conspiration contre les droits d’Isabelle II. À l’opposé, l’inspection générale de l’Instruction publique était résolument en faveur de Cervera.

Pour le moment donc, Barcelone ne sut rien obtenir, tandis qu’entre-temps le conseil universitaire de Cervera, avec le recteur Bartomeu Torrabadella à sa tête, continuait, dans le but de garder l’université, d’expédier des notes au gouvernement louant les circonstances favorables de la ville de Cervera, notamment sa situation centrale par rapport aux autres villes de la principauté de Catalogne, la disponibilité de logements commodes pour les étudiants, la production à bon marché de denrées alimentaires, la salubrité de son climat, les honnêtes distractions offertes par la ville, le superbe édifice de l’université, somptueux, élégant et bien proportionné, les fruits avantageux que l’institution avait produits tout au long de son existence etc.