Le « retournement natal » est la traduction de l'expression « » (littéralement « tournant patriotique ») empruntée par Martin Heidegger à Friedrich Hölderlin (1770-1843). C'est à partir de la poésie de Hölderlin que, dans les années 1930, Heidegger met au jour une puissance cachée de l'Être, une « tonalité fondamentale » qui en sous-main s'exerce en vue de rendre le à lui-même et la nation à son destin spécifique en recouvrant son être perdu.

De Hölderlin à Heidegger

La vaterländische Umkehr de Hölderlin

C'est dans les Remarques sur Antigone, note Françoise Dastur, qu'apparaît l'expression vaterländische Umkehr. Dans la traduction en 1965 par François Fédier des Remarques sur Antigone de Hölderlin, est traduit par « retournement natal »Hölderlin, Remarques sur Œdipe Remarques sur Antigone, traduction et notes par François Fédier, préface par Jean Beaufret, édition bilingue, Paris, Bibliothèque 10/18, .. Traducteur de Martin Heidegger, François Fédier avait traduit en 1959 l'ouvrage de Beda Allemann Hölderlin et Heidegger (Hölderlin und Heidegger, Freiburg, 1954), où il indique en note dans sa préface que cette traduction « retournement natal » est François Fédier, préface à Beda Allemann, Hölderlin et Heidegger, Paris, PUF, 1959, , note (2).D'après Françoise Dastur, l'expression — traduite par « retournement natal » (traduction française) — apparaît dans les Remarques sur Antigone , mais Hölderlin souligne vers la fin des Remarques sur Œdipe que c'est en fait Hémon dans Antigone, qui accomplit le - Françoise Dastur, Hölderlin tragédie et modernité, encre marine, 1992, .

Quant à la signification, François Fédier rappelle que Heidegger écarte la signification d'attachement au sol natal du « pays de nos pères » qui serait à l'origine d'un sens patriotique, pour la signification de « pays du père » ().

Approche du retournement natal chez Hölderlin et chez Heidegger Dans le domaine de la relation de Heidegger à Hölderlin et notamment sur la question du « retournement natal » font autorité le livre de Beda Allemann Hölderlin et Heidegger (1954 / 1959) ainsi que l'ouvrage de Jean-François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti (2001), plus centré sur la pensée de Heidegger . Hölderlin et Heidegger de Beda Allemann Sur le « retournement natal » chez les deux auteurs, Hölderlin et Heidegger (Hölderlin und Heidegger, 1954, traduction par François Fédier, 1959) de Beda Allemann est en effet l'ouvrage de référence pour les commentateurs ultérieurs de la relation de Heidegger à la poésie et pensée de Hölderlin, comme le philosophe heideggérien François Fédier, et à sa suite Françoise DasturFrançoise Dastur, « Avant-propos » à Hölderlin tragédie et modernité, Éditions « encre marine », Fougères La Versanne,1992, , , puis Jean-François Mattéi en 2001. La première partie du livre d'Allemann s'intitule « Friedrich Hölderlin. Le retournement natal », la deuxième « Martin Heidegger. Le Tournant », en troisième lieu, Allemann traite de « Heidegger et Hölderlin », enfin la quatrième et dernière partie porte sur « Heidegger et la critique littéraire ». Selon Jean-François Mattei, les deux premières parties de l'ouvrage de Beda Allemann tentent d'établir dans quelle mesure le rapprochement entre la pensée du « retournement natal » chez Hölderlin et le « Tournant » de Heidegger est pertinent, et si oui s'il y a filiation entre l'un et l'autre: , écrit Mattéi.

C'est la première partie du livre d'Allemann qui traite donc du « retournement natal » chez Hölderlin. Il y est question de La mort d'Empédocle, des textes de Hölderlin sur son Empédocle, des Remarques sur les traductions de Sophocle, des « lettres tardives » où le poète et penseur énonce sa théorie du « retournement natal », enfin des « poèmes de la terre natale ». Pour Allemann, tout le drame de l' Empédocle de Hölderlin tournerait autour d'une opposition entre les pôles de la Nature et de l'Art. Si dans un premier mouvement la mort du héros correspond à une « évasion » vers l'omniprésence et l'universalité de la Nature, un second mouvement entrevoit une possible « réconciliation » qui demande aussi son sacrifice.

Au chapitre sur « Empédocle et la mort » de la première partie, Allemann commence dès les premières lignes consacrées à « La mort d'Empédocle » par nous ramener dans la période d' Hypérion » de Hölderlin, à la phrase de celui-ci tirée d'un essai de préface pour Hypérion:. Selon Françoise Dastur, Hölderlin partage alors avec tout l'« idéalisme allemand » l'aspiration à une fusion de l'âme avec le « Tout » de la nature, omniprésente chez le poète, nature à prendre ici au sens de la Phusis grecque, celle même en usage dans la Naturphilosophie.

Heidegger et Hölderlin de Jean-François Mattéi Jean-François Mattéi conteste que notamment en mettant en parallèle le « retournement natal » de Hölderlin avec le « tournant » de Heidegger. Mattéi va jusqu' à nier toute influence de Holderlin sur Heidegger, en ce sens que le philosophe n'aurait entrepris de commenter le poète que pour affermir son intuition originelle de l'être.

Selon Mattéi, .

Heidegger et « le dernier dieu » Heidegger a développé la théologie du « dernier dieu » à partir du thème de la fuite des anciens dieux, ( ), qu'il a puisé dans l'œuvre du poète Hölderlin , dans une époque où la plainte sur l'« absence » ou le retrait des dieux, qui précède ou accompagne on ne sait, le retrait de l' Être, est devenue une plainte universelle, entraînant de ce fait une rupture d'équilibre dans la simplicité du « Quadriparti » et sans doute l'entrée du Monde en nihilisme.

Heidegger s'interroge sur la « tonalité fondamentale » qui pourrait favoriser le passage à un autre « commencement » et favoriser la venue du « dernier dieu » entretien de Martin Heidegger avec le Spiegel tenu le 23/09/1966, publié le 31/05/1976. Le « dernier dieu », n'est pas, selon l'interprétation de Sylvaine Gourdain un dieu divin dans son sens classique, mais le signe . Le « dernier dieu », renvoie à l'infinité des possibilités [...] à la richesse intarissable des possibilités de l' Ereignis, la mobilité inépuisable du sens, l'oscillation infinie des rapports entre l'homme et l'Être, la pluralité des mondes.

Sylvaine Gourdain, dans sa contribution, nous invite à aborder la notion de « dernier dieu » à travers le phénomène massif du Retrait de l'Être.

Mouvement et contre-mouvement Retournement natal et existence Heidegger voit dans le «retournement natal », la tonalité qui permet de comprendre dans leur complexité, le comportement et la manière d'«être-au-monde » du dans un monde lui-même toujours changeant . écrit Jean-François Mattéi.

Avec l'être-jeté, Heidegger connaissait depuis Être et Temps la situation de Unheimlichkeit, c'est-à dire d'un , , étranger à son monde, étranger à lui-même, et qui n'ayant constitutivement ni sol ni «patrie », est condamné à se perdre toujours plus dans le « On »Didier Franck, parle à ce propos, de devancement, d'un mouvement sans mobile, d'un mouvement qui ne déplace aucune ligne, dont ni l'espace, ni le temps ne sauraient donner la mesure. Non pas mouvement de l'être mais « mouvement d'être » qui est lui-même. Ce mouvement faisait naître pour l'être-en-faute un sentiment de culpabilité qui par la « voix de la conscience » , impulsait un mouvement de retour en vue d'arracher le à l'emprise du «On ». Chez Hölderlin, ce mouvement prend la forme d'un violent désir de retour aux sources dont l'homme se sent séparé.

écrit Stéphane Cermakian.Le rapprochement entre la fuite du Dasein loin de lui-même pour se fondre dans le On et le rappel à l'ordre, en vue d'être soi-même, de la voix de la conscience dans Être et temps' et la nostalgie qui ressort de la poésie d'Hôlderlin s'impose tout naturellement.

Heidegger découvre chez Hölderlin avec le « retournement natal » une structure «originaire » unitaire plus complexe, composée simultanément d'un mouvement d'exil, (qu'il assimile à sonconcept de dévalment) et d'un mouvement de retour, vers son soi propre, encore plus essentiel, encore plus profond, une aspiration cachée à la plénitude de l'être. Ce contre-mouvement, véritable contre-point à l'ex-centricité de l'« être-au-monde », qui se manifeste par un perpétuel besoin de retour à la source .. Ce mouvement de retour nous explique Françoise Dastur .

Ce double mouvement, déjà pressenti dans Être et Temps, ne devient « retournement natal », tonalité fondamentale, que dans la seconde partie de la carrière du philosophe lorsque au contact d'Hölderlin, l"Être prend la main sur le « souci de Soi » qui commande le devancement de la première période.

Avec ce contre-mouvement, Heidegger parachève l'intuition qui lui est propre d'une existence emportée selon l'expression de Jean-François Mattéi dans le « tourbillon » du «On ». Le  devancement », par exemple, n'est plus qu'un moment du « retournement » qui n'est possible que dans la mesure où le déchu et perdu dans le «On » (Être et Temps, Vézin page 386).

La thèse ¨hôeldilienne de la simultanéité des deux mouvements à l'intérieur du « retournement » sera poussée à sa limite par Heidegger qui les fusionnera pour n'en faire plus qu'un.

Pour exprimer cette « tonalité fondamentale » universelle et cachée, le poète Hölderlin fait usage d'images et symboles poétiques qui évoquent la détresse du monde moderne privé des dieux sur lesquelles Heidegger est venu s'appuyer .

Selon Jean-François Mattéi il ne faut pas tirer de cette convergence entre le poète et le penseur entre le « retournement natal » et « tournant », l'idée que la pensée d'Heidegger se placerait sous la dépendance de la poésie d'Hölderlin.

Processus Françoise Dastur demande que l'on entende le « retournement natal » de Hölderlin, non comme un appel trivial à revenir par nostalgie dans son pays d'origine, mais comme une invite à renouer avec son âme ou l'esprit de ses pères qui détermine le destin de tous ceux qui lui appartiennent. Il s'agit donc moins d'un renversement de direction ou de retour en arrière que de rentrer plus avant dans ce qui est essentiellement « natal » pour le mieux « entendre ». . Le poète — Hôlderlin le sait — ne parvient à être chez soi dans ce qui lui est propre qu'au bout d'une difficile traversée poétique qui le conduit d'abord à l'étranger, à la prise de conscience de qui lui est impropre dans l'exil. Pour s'approprier ce qu'ils ont en propre, les « étants » doivent traverser ce qui leur est étranger et ce retour n'est pas sans difficulté.

La symbolique du fleuve fait que l'homme acquiert un chez-soi grâce au passage par ce qui est étranger et dépaysant et il dévoile ainsi le fond essentiel de l'historialité de l'homme.[D'où la règle systématique qu'au commencement de leur histoire, les étants ne sont justement pas chez eux dans ce feu. Pour s'approprier ce qu'ils ont en propre, ils doivent traverser ce qui leur est étranger et ce retour n'est pas sans difficulté écrit de son côté Françoise Dastur.

L'humanité historique ne parvient pas, au commencement, à se mouvoir librement dans les possibilités ouvertes de son être. Elle est encore fermée au destin qui lui est assigné; aussi est-elle, d'une certaine manière, exclue de sa propre origine essentielle. Abandonné à lui-même, le « propre », n'étant pas encore libéré, menace de consumer l'esprit. Il faut passer par la jubilation du départ et séjourner à l'étranger .

Loi de l'histoire C'est une loi de l'histoire : le « propre » est le plus éloigné, le chemin vers le « propre » est le plus long et le plus ardu; et cela, non seulement parce que l'être le plus propre est difficile à trouver, mais aussi parce que le chemin du voyage dans le lieu de l'être historial requiert la plus haute et la plus riche connaissance. La reconquête de l’espace allemand dont le poète est exilé est un passage obligé pour Hölderlin s’il veut trouver ce que Heidegger a appelé « l’avenir de l’être historial des allemands.