Tomás Vicente Tosca y Mascó (Valence, 1651 - ibídem, 1723) est un mathématicien, architecte, philosophe et théologien espagnol.
Après une formation en arts libéraux et en théologie à l’université de Valence, Tosca fut ordonné prêtre et se fit oratorien. Il appartenait à un groupe d’intellectuels qui se proposaient de fonder une société scientifique valencienne (à l’image de celles existant en Europe), et qui, conscients du retard scientifique espagnol, se donnaient pour tâche d’assimiler et de diffuser dans les milieux intellectuels valenciens et espagnols les nouvelles connaissances et méthodes apportées par la révolution scientifique du . Dans le même esprit, Tosca cofonda en 1686 le mouvement des novatores, précurseurs des Lumières espagnoles. Il fut vice-recteur de l’université de Valence et conseilla la municipalité de Valence sur des questions de nature technique portant sur divers travaux d’infrastructure. Outre un plan de la ville de Valence, achevé en 1704 et imprimé trois décennies plus tard, on lui doit plusieurs ouvrages à visée didactique, où les chapitres principaux de la nouvelle science de son époque étaient exposés avec ampleur et clarté, pour la plupart en langue espagnole, ouvrages dont l’importance réside notamment dans le fait que la révolution scientifique n’avait jusque-là bénéficié que d’une faible attention dans les ouvrages imprimés en Espagne ; à cet égard, on relève en particulier son traité Compendio mathemático, où les différentes composantes de la science mathématique étaient intelligiblement exposées à l’usage du public espagnol. Mérite mention également son Compendium philosophicum, tentative de rénovation du discours philosophique par l’intégration des courants scientifiques et philosophiques modernes.
Biographie
Né à Valence en 1651, Tomás Vicente Tosca avait pour père Calixto Tosca de los Ares, docteur en médecine et professeur à l’université de Valence vers le milieu du . Il entreprit des études à la même université, où il obtint le titre de maître en arts et de docteur en théologie. Le , il fut ordonné prêtre, puis entra dans la congrégation de l'Oratoire, où il exerça des fonctions de premier plan. Selon Gregorio Mayans, la personne ayant exercé l’influence la plus grande sur la formation scientifique de Tosca était Félix Falcó de Belaochaga, qui mit à sa disposition livres et instruments mathématiques..
vignette|220px|Plan de Valence exécuté par Tosca en 1704. vignette|220px|Maquette réalisée d’après le plan de Tosca et exposée au Musée valencien des Lumières et de la modernité (Museo Valenciano de la Ilustración y la Modernidad, acronyme MuVIM).
Tosca fréquentait dans sa ville natale les tertulias (clubs), dont une en particulier qui en 1687 faisait figure d’académie de mathématiques et dont les membres nourrissaient expressément le dessein de jeter les bases d’une société scientifique valencienne à l’image de celles européennes ; ses principaux protagonistes étaient, outre Tosca, et , qui remplissait l’office de secrétaire. Conscients du retard scientifique de leur pays, ces auteurs se donnèrent pour tâche d’assimiler et de diffuser dans les milieux intellectuels valenciens et espagnols les nouvelles connaissances et méthodes apportées par la révolution scientifique.
En 1686, il cofonda, au domicile de Baltasar Íñigo et de Juan Bautista Corachán, le mouvement des novatores, et aux environs de 1697 mit sur pied, dans les chambres d’hôtes de la congrégation de l’Oratoire, une école de mathématiques, que fréquentaient les jeunes nobles de la ville. L’école cessa de fonctionner en 1705, en raison de la guerre de Succession, mais d’autres témoignages indiquent qu’elle poursuivit ses cours au moins jusqu’en 1707.
De à 1720, Tosca occupa le poste de vice-recteur de l’université de Valence, et en 1719 faisait partie d’une commission philosophico-scientifique en tant qu’adjutor (assistant) en sciences physico-mathématiques, aux côtés du prévôt de chapitre Vicente Albiñana et de son disciple Tomás Serra y Palos, en qualité de philosophes.
De même que Corachán, Tosca conseilla la municipalité de Valence sur plusieurs questions de nature technique, comme celle concernant le port du Grao, plus particulièrement l’amélioration du pont de bois et la démolition de celui de pierre. En outre, il élabora un plan pour un port à Cullera et pour un canal navigable reliant la ville à la lagune de Valence (Albufera) et au fleuve Júcar. D’autre part, il s’intéressa à la cartographie, au dessin et à l’architecture, comme l'atteste la réalisation par Tosca de plusieurs travaux et expertises en architecture. Il dressa un plan de la ville de Valence, qu’il acheva en 1704, et qui fut ensuite modifié et actualisé, peut-être par les soins d’Antonio Bordazar, avant d’être gravé par le mathématicien José Fortea vers 1738. Ce plan est conservé dans le Musée historique municipal de Valence et il en existe une reproduction en maquette au Musée valencien des Lumières et de la modernité.
Aux dires de Mayans figuraient, parmi les nombreuses personnes qui le consultaient, « les artistes, pour les choses relevant des Sciences mathématiques, avec lesquelles leurs arts devenaient plus faciles et plus parfaites », artistes qui incluaient des maîtres d’œuvre et des sculpteurs.
En 1716 se tinrent à Valence les Comices générales des Minimes, auxquelles assista le principal disciple d’Emmanuel Maignan, Jean Saguens, défenseur de l’atomisme et de la rénovation de la philosophie scolastique. Attaqué par ses confrères plus conservateurs, il fut défendu par Tosca, ce qui sera à l’origine d’une grande amitié entre les deux hommes.
Œuvre
vignette|Portrait de Tomás Vicente Tosca, . La Nau, Université de Valence. vignette|Façade de l’église Saint-Thomas-et-Saint-Philippe-de-Neri (l’église de la congrégation de l'Oratoire), à Valence.
Tosca laissa à sa mort un important volume de manuscrits, la plupart desquels n’ont toutefois pas été retrouvés. Ses œuvres à caractère scientifique sont les Compendios, dont en particulier le Compendio mathematico (1707-1715), composé de neuf volumes, publié par l’éditeur valencien Antonio Bordazar et réédité trois fois au (à Madrid en 1717 ; à Valence en 1757 ; et de nouveau à Valence en 1760). Il fit aussi publier à part le volume premier et les traités de arquitectura civil, montea, cantería y reloxes (littér. architecture civile, plans, taille de pierres et horloges, Valence 1794), fait qui témoigne du grand accueil public et de l’ample diffusion que connut l’ouvrage dans tout le monde hispanique au . Quant au Compendium philosophicum, il comprenait cinq tomes et fut réédité en sept volumes par Gregorio Mayans, avec une biographie de Tosca de la main du même Mayans. Au moment de sa mort, en 1723, Tosca était occupé à travailler sur un Compendio Theologico.
L’importance de Tosca a été formulée comme suit par l’historien des sciences Víctor Navarro Brotóns :
Le Compendio mathemático fut rédigé par Tosca en prenant pour modèle les traités de nature encyclopédique parus en Europe dans la seconde moitié du , rédigés principalement par des scientifiques jésuites et conçus dans un but didactique. Parmi ces traités, l’un des meilleurs et des mieux diffusés était le Cursus seu mundus mathematicus de Claude François Milliet Dechales. Dans ce type d’ouvrages, on entendait par mathématiques un ensemble de matières qualifiées de mathématiques mixtes, de physico-mathématiques ou de mathématiques appliquées, telles que l’astronomie et la géographie, l’optique et la perspective, la musique, la mécanique (ou science des machines), la statique (ou science des graves), l’hydrostatique et l’hydraulique, la géométrie appliquée (arpentage et topographie), l’artillerie, la nautique et la chronométrie, et l’architecture civile et militaire. Tosca s’attacha à prendre aussi en considération les apports et travaux d’auteurs espagnols, notamment de Sebastián Izquierdo, de Juan Caramuel y Lobkowitz, de Vicente Mut, de José de Zaragoza et d’Antonio Hugo de Omerique, traduisant la volonté des novatores valenciens d’honorer, autant que possible, la tradition scientifique espagnole.
vignette|Page de titre du Compendio mathématico. Le premier tome du Compendio débute par une brève introduction aux disciplines mathématiques, où l’auteur explique l’objet, la nature et la classification de ces sciences telle qu’elle était habituellement admise à cette époque. Chacune d’entre elles fait ensuite l’objet d’une étude dans le Compendio, se prolongeant chacune sur un ou plusieurs traités. À cette introduction fait suite un bref exposé « de l’origine, des progrès et de l’utilité des mathématiques ». En ce qui concerne les mathématiques pures, il y a lieu de souligner l’inclusion de domaines comme la combinatoire, non abordée dans le Cursus de Milliet Dechales, la présence de la géométrie des coniques (le Compendio mathemático étant le premier ouvrage en espagnol à traiter de cette matière), l’attention portée à l’'Analysis geometrica d’Hugo de Omerique, dont Tosca offre un extrait, et la modernité de la notation utilisée par Tosca en algèbre, beaucoup plus moderne que celle de Milliet Dechales.
La nouvelle science du mouvement inaugurée par Galilée n’avait que fort peu retenu l’attention dans la littérature scientifique espagnole du . C’est pourquoi l’une des principales contributions du Compendio de Tosca à ladite littérature consiste dans une présentation longue et détaillée de cette nouvelle science, en accord avec les idées explicatives que la sous-tendaient, à savoir les mathématiques comme langage, et l’observation et l’expérimentation comme principes méthodologiques. Tosca décrit les expériences de Torricelli et de Pascal, qui avaient mis en lumière la pesanteur de l’air ainsi que la chute libre des graves. De même, dans le traité d’artillerie, Tosca présente-t-il le mouvement des projectiles, complétant ainsi l’étude du mouvement local des graves telle que définie par Galilée. D’autre part, en sus de la mécanique galiléenne, Tosca se penche, dans ce même volume, sur les questions en rapport avec l’équilibre et le mouvement des fluides et sur les artifices inventés pour tirer parti de l’énergie et des propriétés de ces fluides, et donne une description des instruments de mesure, comme le baromètre et le thermomètre. Il examine avec une particulière attention « l’hydrométrie et l’hydrographie ; c’est-à-dire, le mouvement, la conduction et la répartition des eaux ».
L’optique connut également d’importants progrès au cours du , tant théoriques que sur le plan de l’instrumentation, et dont Tosca rend compte dans son ouvrage, encore qu’il ignore le travail de Newton. Il présente les différentes théories sur la nature de la lumière et sur sa propagation, les lois de l’optique géométrique, quelques aspects de la photométrie et la théorie des couleurs. Il s’attarde aussi à décrire avec détail les grandes conquêtes instrumentales dans ce champ particulier de la révolution scientifique : le télescope et le microscope.
vignette|Portait de Tomás Vicente Tosca, gravure de Luis Fernández Noseret, d’après un dessin de José Maea destiné aux Retratos de los españoles ilustres.